Tunisie sous stress hydrique : Ce n’est pourtant pas l’eau qui manque. Par Dr Raoudha Gafrej*

Tunisie sous stress hydrique : Ce n’est pourtant pas l’eau qui manque.

Par Dr Raoudha Gafrej*

Cet important article a été d’abord publié par le journal électronique Kapitalis daté du 12 août 2016.

Pour en augmenter la diffusion et élargir le débat sur cette question vitale, je re-publie l’article ici avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Le ministère de l’Agriculture a annoncé que la Tunisie vit sous stress hydrique. Est ce un scoop? Quelle est la nouveauté? Et que signifie cela techniquement ?

Par Dr Raoudha Gafrej *

Cela fait plus de 25 ans que la Tunisie dispose de moins de 500 m3/hab/an et qu’elle vit donc sous un stress hydrique. En effet, comme le montre le tableau 1, et en tenant compte des eaux de surface mobilisées (grands barrages, barrages collinaires et lacs collinaires), la dotation est inférieure à 500 m3/hab même avant 2000. Alors qu’est ce qui a changé depuis? Pourquoi le stress hydrique de 2016 est-il ressenti plus que lors des autres années?

Tableau 1. Evolution des ressources de 1990 à 2015**

Les conditions météorologiques certes y sont pour quelque chose. En effet, sur la période du 1er septembre 2015 au 2 juin 2016, les quantités de pluies ont enregistrées une baisse de 28% par rapport à la moyenne sur la même période. Ceci s’est traduit par un apport aux barrages sur la même période de 656,3 millions de m3, soit une diminution de 65,7%. A cette date, le stock d’eau dans les grands barrages a été de 1098 millions de m3 contre 1524 millions de m3 à la même date en 2015, soit 28% en moins. Pourtant, durant l’année 2001-2002, qui a connu un déficit pluviométrique de plus de 50% à l’échelle de tout le pays, nous n’avons pas vécu la «soif» comme celle qu’on vit en ce moment.

Alors qu’est ce qui a changé depuis ?

Le stress hydrique est ressenti cette année car il a été accompagné par l’incapacité de la Société nationale d’exploitation et de distribution de l’eau (Sonede) à couvrir les besoins de ses clients comme elle a l’habitude de le faire et donc par la «soif» et cela malgré la priorité du secteur de l’eau potable.

Depuis des années, les dirigeants de la Sonede qui se sont succédé ont tiré la sonnette d’alarme sur les risques de coupure d’eau pour différentes raisons dont essentiellement le tarif de l’eau qui ne couvre pas les charges de l’exploitation, le rafistolage ou les mesures urgentes et ponctuelles utilisées pour régler des problèmes majeurs et profonds. Une qualité d’eau du barrage Sidi Salem médiocre engendrant des coûts de traitement de plus en plus importants, une infrastructure défaillante en terme de capacité et aussi par manque d’entretien et de maintenance qui se traduit par des pertes colossales dans les systèmes de production et de distribution, etc. A cela se rajoutent les infractions multiples qui restent impunies.

Toutes ces défaillances résultent d’une gestion défaillante des ressources en eau et une anticipation médiocre des besoins futurs, en d’autres termes la prospective dans la gestion de l’eau est absente.

Le provisoire qui ne «dure pas»

Le volume d’eau potable consommé a augmenté de 46% entre 2002 et 2015 alors que le volume distribué a augmenté de 67% et celui du volume prélevé au milieu naturel de 73% sur la même période. Les rendements des réseaux ne font que baisser. Un coût économique de ce rafistolage assez conséquent. En 2015 sur les 580,9 Mm3 distribués, seuls 434,8 Mm3 ont été consommés et facturés, soit une perte de 146,10 Mm3 (figure ci-dessous).

Une dégradation nette et accélérée entre 2010 et 2015 avec une augmentation moyenne annuelle des pertes qui sont passés de 3,7 millions de m3/an à 11,4 millions de m3/an, soit trois fois les pertes entre 2002 et 2010 (figure ci-dessous).

Pourquoi nous continuons à construire des barrages

Entre 2010 et 2015, le volume de mobilisation par les grands barrages a augmenté de 90 millions de m3, alors que les pertes moyennes annuelles calculées entre le volume prélevé au milieu naturel et celui consommé et facturé est de 189,5 millions de m3 dont 115 millions de m3 sont des pertes dans les réseaux de distribution.

Cela voudra tout simplement dire que le volume supplémentaire de 35 Mm3 qui sera mobilisé entre 2015 et 2018 ne sera pas suffisant pour combler les pertes d’eau dans le réseau de distribution de la Sonede (en supposant qu’elles ne vont pas augmenter).

En fait nous mobilisions des eaux de surface non pas pour augmenter notre potentiel en eau pour les besoins du développement, mais pour vaincre les pertes dans nos réseaux d’eau potable (et d’irrigation aussi) qui ne cessent d’augmenter. Formulées économiquement, les pertes dans les réseaux d’adduction et de distribution d’eau potable, nous coûtent les investissements de mobilisation des barrages.

Compte tenu du contexte actuel et des moyens alloués, il n’y a aucune chance que cette tendance des pertes évolue vers la baisse et comme nous n’avons plus grand chose à mobiliser, nous allons attaquer le dessalement d’eau de mer et procéder au remplacement des barrages envasés. C’est à dire continuer à investir dans les infrastructures de mobilisation de la même manière et avec le même schéma.

Dans son communiqué du 28 juillet 2016, la Sonede tente d’expliquer les raisons des perturbations de l’alimentation en eau. Le tout est mis sur le dos du barrage de Nebhana, actuellement vide et qui fournissait 50.000 m3/jour pour les besoins de la Sonede. Or ce barrage ne fournissait, du moins sur les 3 dernières années qu’environ 4 millions de m3, le reste est destiné à l’irrigation. Ce constat alarmant montre l’équilibre précaire de l’alimentation en eau potable en Tunisie car je doute fort qu’un volume de 4 millions de m3, c’est-à-dire moins de 1% de ce qui est consommé dérègle autant le système.

Aussi, il a été précisé dans le communiqué que les perturbations au niveau du Cap Bon/Sahel et Sfax sont dues au manque des eaux du Nord/Cap Bon. Il est vrai que l’on parle des eaux du Nord, mais qu’en est-il des eaux de l’extrême Nord?

Les perturbations de l’approvisionnement en eau, au niveau du Cap Bon/Sahel et Sfax, sont dues au manque des eaux du Nord/Cap Bon. Qu’en est-il au juste?

Le bassin de l’extrême Nord (figure ci-dessous) compte entre autre le barrage Sidi El-Barrak (270 millions de m3) et les 5 barrages déjà achevés: Ezzarga (24 millions de m3), Zayatin (33 millions de m3), Gamgoum (18 millions de m3) achevés en 2012 et El-Kbir (64 millions de m3), El Moula (26 millions de m3), ce qui totalise à ce jour 435 millions de m3 (figure ci-dessous). Ce potentiel qui est de 40% supérieur à celui de la Medjerda au 2 juillet 2016– mais de meilleure qualité – est comptabilisé dans le volume mobilisé mais non exploité à ce jour.

Bassin versant de l’extrême Nord**

Comment peut-on parler de pénurie d’eau quand on a 435 millions de m3 d’eau mobilisés et qui ne sont pas utilisés. La raison principale évoquée souvent par le ministère de l’Agriculture est que ce potentiel constitue une réserve stratégique et si vous insistez on vous dira que le coût de pompage de l’eau depuis Sidi El-Barrak est élevé. Dans ce cas pourquoi l’avoir construit? Pourquoi continuer à réaliser des barrages à l’extrême Nord? Comment les bailleurs de fonds ont ils calculé la rentabilité économique et financière de ces investissements ?

Le barrage de Sidi El Barrak qui a coûté 300 millions de dinars rejette totalement ses eaux en mer (cf. figure ci-jointe) et cela depuis 2002 à ce jour. Est il justifié de réaliser le renforcement du transfert de Sidi El-Bbarrak vers Sejnane pour un montant de 154 millions de dinars tunisiens (MDT), le transfert des barrages de Zarga, Kebir et Moula vers Sidi El-Barrak pour un montant de 44 MDT et le transfert du barrage Harka pour un montant de 25,2 MDT alors que les eaux de Sidi El-Barrak lui-même ne sont pas transférées? Rien que ce dernier volume représente presque le double des volumes des trois stations de dessalement d’eau de mer dont celle de Djerba (50.000 m3/jour, 165 MDT) en cours de construction et celles de Sfax (100.000 m3/jour, 650 MDT) et Zarrat (50.000 m3/jour, 189 MDT) prévue sur la période 2016-2019, soit 1004 MDT investis et jetés en mer !!!!

A tout cela, on additionne le volume inexploité du barrage Barbara de volume 75 Mm3 et dont les eaux devraient être pompées vers le barrage Bouherthma pour l’amélioration de la qualité de l’eau de Sidi Salem pour deux raisons principales: le coût de l’énergie pour le pompage (relèvement sur une hauteur de 147 m) mais aussi pour des problèmes de fissures dans la galerie de transfert (figure ci-dessous**).

Vous comprenez pourquoi le coût de l’énergie n’est pas une raison valable car le dessalement d’eau de mer consomme de 3 à 5 kwh/m3, soit 6 à 10 fois l’énergie pour le transfert d’eau depuis les barrages de Barbara et de Sidi El-Barrak sans compter les dégâts sur les écosystèmes marins.

Est-ce que les imminents cadres du ministère de l’Agriculture sont à ce point ignorants pour suivre cette forme de gestion des ressources qui vont décliner encore avec l’impact du changement climatique ?

Comment avec tout ce volume «non utilisé» pourra-t-on développer la réutilisation des eaux usées traitées dont le volume de réutilisation actuel n’est que de 25% du potentiel et qui souffre de différents problèmes liés au refus des agriculteurs de réutiliser ces eaux et à la qualité de l’eau qui n’est pas conforme aux normes et aussi à l’absence de garantie de respect de la norme.

A quoi bon s’entêter, si tous ces problèmes ne sont pas dépassés, à vouloir créer davantage de périmètres irrigués par les eaux usées traitées alors que ceux existants sont à grande majorité non fonctionnels ? Avec un tarif du m3 de 20 millimes, il demeure dérisoire de couvrir les charges d’exploitation. Alors qui payera pour la réhabilitation de l’infrastructure inutilisée? Qui payera les coûts de dégradation de l’environnement (pollution des eaux et des sols et soins de santé humaine) ?

Comment le ministère de l’Agriculture pourra-t-il encore justifier au contribuable ces investissements quand vous avez de l’eau de bonne qualité non utilisée pour ne pas dire gaspillée par ailleurs ?

Pénurie fabriquée: à qui profite cette gestion défaillante de l’eau ?

Le mot miracle qui va régler tous les problèmes souvent cité est le transfert et inter-connection des barrages ou le dessalement. Or les problèmes de transfert inter barrages sont perçus de différentes façons entre les différentes institutions (la Secadenord, la Sonede, la DGBGTH du ministère de l’Agriculture).

A titre d’exemple, la Secadenord, qui exploite les eaux du Nord, retient comme problèmes de transfert inter barrages: le coût d’énergie élevé (grande hauteur de refoulement), le prix des pièces de rechange (à cause de la vétusté des ouvrages et des équipements), et le critère de prise de décision pour le transfert qui est la qualité de l’eau dans le canal Medjerda Cap Bon. En effet, la Secadenord a estimé en 2008, qu’il faut 1,5 millimes pour baisser la salinité d’un m3 d’eau de 0,1 g/litre. En 2008, la Secadenord signale que le pompage de l’eau depuis Barbara et Sidi El-Barrak a coûté 42 millimes le m3 relativement cher par rapport au prix de vente de l’eau qui à cette époque était en moyenne de 37 millimes le m3. De plus la Secadenord estime que le transfert ne produit pas de valeur ajoutée pour elle.

La Sonede vous explique que c’est le ministère de l’Agriculture qui construit les ouvrages et indique où la Sonede peut s’approvisionner en eau, donc la Sonede a, en quelque sorte, les mains liées et ne peut à elle seule envisager de transférer de l’eau. La tarification de l’eau ne peut évoluer qu’avec la bénédiction du ministère de l’Agriculture et du gouvernement… Quand à la DGBGTH, elle vous dit : «Nous sommes en train d’étudier la possibilité de transférer les eaux excédentaires du bassin de Nord vers le centre du pays. Nous n’avons pas les moyens d’exploiter l’infrastructure de l’eau et la réhabiliter…»

Ces discours me rappellent les discours des différents partis politiques qui, chacun dans sa logique, essaye de nous faire croire à sa bonne intention pour sauver le pays, oubliant que la Tunisie est un tout qu’il faudra la gérer en bloc sous une approche systémique.

Or on ne peut mieux trouver de personne qualifiée que le ministre actuel de l’Agriculture qui connaît toutes les difficultés aussi bien de la DGGRE (irrigation et eau potable rurale) et de la Sonede, ayant lui même dirigé ces institutions. Pourquoi les choses ne font que se compliquer? Pourquoi techniciens, universitaires, experts nationaux et hauts cadres d’excellentes compétences se trouvent comme hypnotisés et incapables d’agir malgré que l’on connait l’origine des problèmes? A qui profite la réalisation de toutes ces études? A qui profite la construction de ces barrages? A qui profite la construction des stations de dessalement, surtout que dans quelques années nous payerons davantage pour la dépollution de la Méditerranée? A qui profite cette défaillance «voulue»? Est-ce le seul moyen de nous convaincre du besoin de l’implication du secteur privé dans la gestion publique? Est-ce la seule alternative pour sanctionner les différentes infractions sur les ressources et les infrastructures ? Recourir au partenariat public privé et à la privatisation est une alternative qui doit être choisie par nous-mêmes selon nos contraintes et non imposé par l’extérieur.

 

* Expert ressources en eau et adaptation au changement climatique (ISSBAT et l’Univers de l’Eau).

** Pour des raisons techniques (limites du blog), les tableaux, images et graphiques ne sont pas insérés ici. Pour les voir, suivez le lien suivant : http://kapitalis.com/tunisie/2016/08/12/tunisie-sous-stress-hydrique-ce-nest-pourtant-pas-leau-qui-manque-12/

Note :

1- Les pertes évoquées dans cet article sont exprimées par la somme des volumes d’eau perdues pour différentes raisons: pertes effectives, volume pour l’irrigation, volume pour les services des stations de traitements et les volumes des saumures. Le rendement global est le rapport du volume consommé par le volume prélevé au milieu naturel.

 

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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