La révolution est loin d’être finie

Mon Interview Pour le Journal Tunisien « L’Economiste Maghrébin » daté du 10 au 24 Février 2016

Habib Ayeb, géographe, maitre de conférences – Université Paris 8 à St Denis –France et réalisateur de documentaires

« La révolution est loin d’être finie »

Habib Ayeb, géographe et réalisa­teur de documentaires, résident en France, nous commente, dans ce qui suit, les images qu’il a pu recueillir lors de sa dernière visite en Tunisie, qui a coïncidé avec la dernière vague de protestations que certaines régions du pays ont connues.

Il est question de politique, de révolution, de ruralité, de déséqui­libre régional,… des questions sur lesquelles l’analyse de Habib Ayeb ne se limite pas seulement à une description exhaustive. Elle prend une dimension fortement humaine et sociale. Interview.

u Cinq ans après, qu’a-t-on fait de la révolution ? Avez-vous le sentiment que cette révolution est encore en marche ?

Oui, la révolution est toujours en marche. Cette révolution, il faut bien la comprendre. Il s’agit avant tout d’une révolution profondément sociale. Le politique s’y est greffé par la suite. La « révolution du jasmin », comme se plaisent à l’appeler certains, s’est révélée comme « la révolution de l’alpha ». Les images qui nous viennent de Kasserine, de Sidi Bouzid, de Gafsa, le confirment.

Certains essayent aussi de la déli­miter dans le temps, et de s’imaginer une date de début et une date de fin, soit du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011. Mais en réalité, cette révolution est un processus long et profond, qui remonte au moins à 2008, et qui conti­nue encore aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une révolte ou d’un soulèvement et encore moins d’un coup d’Etat. C’est un processus vivant, enraciné et pro­metteur qui se reproduit, se ressource et se renouvelle de lui-même.

Il y a un moment, j’ai commencé personnellement à désespérer et je me suis parfois même dit que l’esprit révolutionnaire a fini par s’étouffer en Tunisie, et qu’il ne reste plus grand-chose à faire. Les derniers évènements de contestation nés à Kasserine et élargis par la suite au reste du pays, ont résonné en moi comme un rappel brutal, un brin d’espoir, un nouveau souffle…et j’étais, je l’avoue, pour une fois, content de m’être trompé.

Tout comme des secousses secon­daires qui suivent un tremblement de terre, les derniers évènements ont démontré que les processus sociaux profonds résistent aux forces « d’éro­sion » politique et que la révolution a bien cette force d’encaisser les coups, parfois violents, qui lui sont adres­sés, sans pour autant s’essouffler. Au rythme où vont les événements, personne ne peut prédire jusqu’où elle est capable d’aller.

u Vous pensez que c’était donc ça le message que les jeunes des régions ont voulu transmettre à travers ce mouvement de protestations qu’a connu dernièrement le pays ?

Oui, c’était pour dire que cette révolution est loin d’être finie. C’était pour ramener à la raison tous ceux qui continuent à penser, contre toute évi­dence, que la révolution était politique et non sociale. C’était pour rappeler que la démocratie, les élections, la liberté d’expression, c’est bien, mais c’est loin, très loin de répondre aux besoins de développement régional et d’emploi pour lesquels le peuple s’est soulevé.

C’était pour rappeler que, 5 ans après, les marginalisés le sont encore plus et que rien n’est fait jusque-là pour les faire sortir de cette margi­nalisation. Ces jeunes savent que ce qui devrait être fait, ne se fera pas en 24 heures, ni en 24 mois, mais ils ont besoin de voir les prémisses d’un changement et de sentir une volonté d’agir conformément aux attentes et aux objectifs de la révolution.

A travers ce mouvement, ils confir­ment aussi le pouvoir auto-protecteur de l’esprit révolutionnaire, qui ne se laisse pas opprimer et qui rejaillit, chaque fois qu’il se sent menacé.

u Les actes de pillage, de saccage et les violences qui ont eu lieu lors de ces protestations n’entachent-ils pas, selon vous, la légitimité de ce mouvement de contestation ?

D’abord, je n’ai jamais entendu parler de manifestations importantes, partout dans le monde, y compris dans les pays dits démocratiques, où il n’y pas eu de casseurs qui s’y sont infiltrés. Les regards des médias et des autorités se sont malheureusement tournés vers ces casseurs, occultant l’essentiel. Et même les quelques lectures de ces actes de casse et de pillage, ont mal­heureusement occulté les questions de fond face à un tel phénomène.

Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il y a eu des « casseurs infiltrés », qui ont été les auteurs d’actes de van­dalisme, de pillage et de violence. Reste qu’il faut savoir qui ils sont. Quels que soient les profils individuels des uns et des autres, ce sont généralement des personnes souffrant des mêmes phé­nomènes de marginalisation. Ce sont, généralement, des marginalisés qui ont franchi un stade de révolte interne tellement intense qu’ils n’entrevoyaient plus les limites. Ces personnes-là, il faut les rappeler à l’ordre, dans le res­pect total de la loi, mais il faut aussi les comprendre et agir sur les origines de leur malaise. Il ne faut surtout pas les exclure.

Certains sont des jeunes margina­lisés qu’on manipule et qu’on exploite à des fins troubles. Dans ce cas, il faut bien se demander quelles sont ces forces occultes qui agissent en arrière plan. Là, il faut surtout éviter les sentiers battus et les réponses faciles et jamais vérifiées, rejetant les accusations à gauche et à droite, sur tel ou tel parti, ou telle ou telle orga­nisation. Le phénomène est beaucoup plus complexe. Céder à ces réponses faciles, c’est jeter de la poudre aux yeux et passer outre les vrais responsables, comme les barons mafieux et toutes ces forces qui n’ont pas intérêt à ce que la révolution réussisse.

J’ai des témoignages directs de personnes qui étaient sur les lieux de protestations et qui étaient témoins de certains faits graves. Ils ont pu voir de l’argent distribué aux manifestants par des barons de la contrebande pour faire perdurer le chaos et le désordre, qui leur sont favorables.

Quel est le contexte ? La réponse est toute claire. La marginalisation, l’ex­clusion sociale et les injustices créent un contexte favorable à la contesta­tion sociale, qui peut aussi servir de prétexte à tous ceux qui veulent s’en servir à des fins qui leur sont propres.

Faut-il en profiter pour remettre en cause la légitimité des mouvements de protestation ? Là aussi, la réponse est évidente. L’origine de la contestation est fondamentalement sociale, sa légitimité est indiscutable. Ce ne sont pas les quelques actes de vandalisme qui entacheraient la légitimité de ce mouvement, qui n’est autre qu’un cri de cœur et une interpellation des consciences.

Est-ce là le vrai danger ? La réponse est non. Plutôt que de voir dans ces actes isolés de vandalisme, le vrai danger est à chercher du côté des actes de pillage des caisses de l’Etat, dans la corruption, la fraude fiscale, la contrebande, la violence policière,…dans toutes ces pratiques qui se font une légitimité dans l’illégitimité.

Quelle utilisation le pouvoir a-t-il fait de ces actes et violences ? Là, la réponse est décevante. Au lieu de répondre à cette explosion de colère en agissant sur les origines du malaise social gran­dissant, le pouvoir s’est contenté d’un traitement sécuritaire, qui ne fait, en fait, qu’amplifier le malaise, malgré ce semblant d’accalmie qu’il donne dans l’immédiat. Le pouvoir ne semble donc pas comprendre le message.

u A vous suivre, il semble que vous n’êtes pas du tout satisfait de la réponse des autorités à ces mouvements de protestations ?

Il n’y a pas eu de réponse. Ce n’est qu’un sau poudrage. Ces gens méritent mieux que les quelques calmants qu’on leur prescrit à chaque fois. Cinq ans après la révolution, l’État continue à fermer les yeux et à naviguer à vue, sans aucune politique de développement. Cinq ans après, l’Etat s’entête à ne pas entendre la colère du peuple et à ne pas comprendre le message, pourtant très clair, des régions.

Avouer ces manquements et se dire prêt à lancer une concertation large et profonde pour définir la politique de développement à suivre et le plan d’ac­tion à retenir, tels auraient dû en être les premiers éléments de réponse. Sauf que le gouvernement s’est contenté de faire face à l’urgence sécuritaire. Préserver la sécurité, c’est en tout cas le minimum qu’on peut attendre d’un gouvernement. Qu’il l’ait fait bien ou mal, c’est une autre question.

Mis à part le traitement sécuritaire, les quelques mesurettes annoncées ne serviront à rien, si ce n’est à prolonger le malaise social et l’atroce injustice de la marginalisation, de l’oubli.

Ce qui s’est passé ces dernières semaines vaut autant, voire plus que ce qui s’est passé à partir du 17 décembre 2010… Cela mérite qu’on s’y arrête, qu’on y prête attention, qu’on se donne le temps d’en étudier tous les aspects, qu’on comprenne le message derrière chaque pierre jetée. A défaut et à ce rythme-là, aujourd’hui, c’est Kasse­rine, demain, ce sera Tataouine, le Kef,…

Face à cet immobilisme révoltant, il y avait en effet une réponse à donner : la démission immédiate du gouverne­ment qui a montré ses limites et fait la preuve de son incapacité à analyser la situation et à agir dans le bon sens, et le lancement d’un processus réel de concertation pour définir les orien­tations stratégiques à suivre afin de favoriser la relance du pays et la sortie de la marginalisation pour des pans entiers de la population.

u La question de la marginalisation et du déséquilibre régional, il faut bien le dire, c’est un véritable mur auquel tous les gouvernements se sont heurtés depuis la révolution, et même avant. Quelles solutions vous imaginez ?

Pendant toute l’époque coloniale et durant les 60 ans de l’indépendance, 80% du territoire a servi de manne de matières premières et de forces de travail pour développer le « centre » économique et politique du pays (régions côtières du nord et de l’est). Durant toute cette période, l’essentiel des richesses comme les produits agri­coles, l’eau, les minerais et le pétrole provenant de l’intérieur du pays était acheminé vers le centre où celles-ci étaient transformées ou exportées vers l’étranger.

Le centre se développait ainsi au détriment du reste des régions qui se voyaient vider de leurs richesses naturelles, mais aussi de leur popu­lation active, avec chaque jour un pas de plus vers la misère. Cette misère, personne n’oserait aujourd’hui nier son existence en Tunisie.

Inverser la tendance est aujourd’hui la seule réponse possible, mais pas avec les petites mesures de replâtrage annoncées. Ces régions, longtemps bercées de l’illusion funeste que le développement du centre les atteindra un jour, doivent reprendre le contrôle de leurs ressources. Les matières pre­mières doivent se traiter sur place. Redonner aux paysans la maîtrise de leurs terres, de leurs outils et de leurs choix est aussi nécessaire. La terre doit servir avant tout à nourrir la popula­tion et non à reproduire et accumuler du capital. La distribution de l’eau, qui a longtemps été canalisée et transférée vers le centre, transformant des régions fertiles à l’état de désert, doit aussi être revue en profondeur et réformée au profit des populations locales.

Tous les mécanismes et toutes les politiques ayant donné lieu à une cartographie économique sociale et écologique du pays qui laisse appa­raître deux Tunisie opposées, qui entretiennent des rapports de domi­nants et de dominés, de riches et de pauvres, d’accumulation et de dépossession, … doivent être profon­dément remis en question et rempla­cés par des mécanismes et des poli­tiques plus égalitaires et plus justes, qui mettent les questions sociales et environnementales au centre des préoccupations. Il faut passer de la course effrénée derrière les taux de croissance économique à la recherche d’un développement durable et d’une croissance et une justice sociales et environnementales et « régionales ».

Ce n’est pas du régionalisme, comme peuvent le penser certains, mais une nouvelle façon de concevoir le déve­loppement, de manière à reconnaitre aux régions aujourd’hui marginalisées, oubliées, et à toutes les catégories de la population, le droit au développement.

Malheureusement, toutes les poli­tiques défendues aujourd’hui, par le pouvoir mais également par l’opposi­tion, s’inscrivent dans le sillage de ce qui a été fait jusque-là. Aujourd’hui, rien ne laisse suggérer un changement rapide et sensible.

u De par vos écrits et vos films, vous vous êtes beaucoup intéressé à la dimension rurale. Quelle place a cette dimension dans la révolution ? Pourquoi cette pensée récurrente chez vous que la voix des ruraux n’est pas assez audible ?

Dans les processus politiques en cours en Tunisie, on ne trouve aucune trace de cette large frange de la popu­lation, que les statistiques officielles réduisent à 42% de la population glo­bale, mais qui dépasse largement, à mon avis, ce pourcentage.

La marginalité sociale et écono­mique des ruraux et de la petite pay­sannerie ne date en fait pas d’au­jourd’hui. C’est, en grande partie, le fruit des politiques néo-libérales adoptées depuis les années 80 et des choix faits en faveur de l’agriculture d’investissement, au détriment de l’agriculture paysanne, se traduisant en particulier par l’accaparement des ressources agricoles par la première et par la dépossession des acteurs de la seconde.

Cette marginalité sociale et écono­mique est donc la cause principale du fait que cette communauté est invisible et inaudible. Une invisibilité accentuée par une quasi-absence dans les médias et les espaces de débats. Le rural, le paysan, ça fait exotique, mais personne ne s’y intéresse de près. Même pas les académiciens.

Cette absence de sphères de débat et de réflexion rend l’appréhension de la question rurale et paysanne en Tunisie fortement difficile et pose un réel problème pour l’analyse de son degré d’intégration dans les processus politiques en cours. Des processus qui ne l’intègrent dans la réalité que très peu, voire pas.

Que le pouvoir d’orientation libérale continue à ignorer aujourd’hui cette frange importante de la population, cela ne surprend pas. Mais qu’on ne trouve aucune trace de cette popula­tion dans les réflexions de l’opposition, c’est pour le moins incompréhensible.

On a tous vu comment un « ter­roriste » se « baladant » sur la plage avec une Kalachnikov à la main a pu mettre à genoux le secteur touristique, portant un coup dur à l’économie nationale, en grande partie basée sur le tourisme et les services, et nous ne sommes toujours pas prêts à repenser nos modèles de pensées de manière à identifier les solutions adéquates à la vulnérabilité de notre société et à la fragilité de notre économie. Si l’éco­nomie tunisienne est aujourd’hui en crise (une crise extrêmement grave), ce n’est parce que les investisseurs et les touristes ne veulent plus venir dans notre pays. C’est parce qu’une économie bâtie sur le seul secteur touristique est une économie intrin­sèquement fragile. La moindre insta­bilité politique fait fuir la clientèle et les investisseurs et plonge l’économie dans la crise. Pour sortir de la crise actuelle, il faut une nouvelle politique économique durable, diversifiée et à l’abri des instabilités politiques. L’une des pistes viables et sûres, c’est certai­nement celle de redonner aux ruraux les moyens de participer activement à la vie économique.

u Quelle lecture faites-vous de la scène politique actuelle ? Y a-t-il aujourd’hui une voie crédible dans le paysage politique qui s’offre aux Tunisiens ?

Non, je ne vois personnellement rien. Je ne sais pas pour qui j’irai voter demain. En 2011, j’ai voté par excès d’enthousiasme. C’était ma manière de fêter la révolution à laquelle j’ai cru et je crois encore. Lors des dernières élections, je n’ai pas voté. Il n’y avait pas de programmes dignes de ce nom et qui puissent convaincre. Il n’y avait pas de programmes qui s’intéressent à cette Tunisie marginalisée et qui place le problème du développement régional au premier rang des priorités. Je ne parle pas de slogans. Les slogans, il y en a plein. Je parle de programmes bien ficelés, chiffrés, datés, avec des perspectives et des objectifs clairs.

Voter les yeux fermés, pour de simples considérations idéologiques, cela ne me ressemble pas. Si les élec­tions sont juste ça, je préfère m’abs­tenir.

Le grand malheur et le grand échec, c’est que durant les deux premières années de la révolution, on n’a vu que ce qu’on voulait voir. La dictature est tombée, oui. La liberté d’expression était acquise, oui. Notre expérience a été relayée dans la presse, partout dans le monde. On a même fixé le 14 janvier comme fête de la révolution. Mais qu’a-t-on fait au delà de ce sym­bolisme rêveur ? Rien. On a vidé la révolution de sa consistance.

Résultat : en 2016, il y a toujours, en Tunisie, des familles sans nourri­ture suffisante, sans électricité, sans eau, sans soins médicaux, sans éta­blissement scolaire. De quel paysage politique voulez-vous donc que je vous parle ?

u Vous êtes de gauche, et la gauche est connue pour avoir cette sensibilité sociale. La gauche tunisienne est-elle aujourd’hui dans ce rôle social qui est censé être le sien ?

Non. La gauche tunisienne s’inscrit malheureusement aujourd’hui dans les mêmes tactiques politico-politi­ciennes que les autres formations.

Le discours de la gauche ne passe plus. Les slogans y sont très forts, le projet est très mauvais, voire absent. Et les gens le savent. La preuve, c’est qu’ils n’ont plus confiance en la gauche. Jouer sur l’émotionnel, sur l’idéologie pour gagner les voix de citoyens qui ne trouvent pas de quoi suffire à leur subsistance, est politiquement dépassé et humainement indéfendable.

Un jour, une femme m’a dit : « Si l’un de mes enfants devait mourir, je prierais Dieu pour qu’il ne dépasse pas un quart d’heure, car je n’ai pas de quoi le soigner et je ne supporterai pas de le voir souffrir ». Tant qu’on n’a pas la réponse pour sortir cette femme de son désespoir, on ne peut pas prétendre à une quelconque légitimité.

Être de gauche, c’était être du côté du mouvement social. Je n’ai pas le sentiment que ce soit toujours le cas.

u Vous n’êtes pas du tout optimiste ?

Je ne dirais pas que tout est mauvais. Avant janvier 2011, on n’aurait pas pu faire cette interview publiquement. Quelque chose de positif s’est passé, indépendamment des magouilles et des tactiques qui se dessinent. Il y a et il y aura des hauts et des bas et j’espère qu’il n’y aura pas un « trop bas ».

Je pense que les Tunisiens sont suffi­samment intelligents pour éviter que cela bascule trop bas, dans un sens comme dans l’autre. Potentiellement, on va garder un certain équilibre. Mais c’est peu comme ambition. On mérite mieux. La Tunisie mérite mieux. Beau­coup mieux. Sauf qu’objectivement, on ne peut pas trop espérer. Et dans ce cas-là, je ne peux pas être optimiste.

u Quels sont les objectifs de votre visite en Tunisie ?

Indépendamment du fait que c’est toujours un plaisir pour moi de me retrouver en Tunisie, je suis venu pour deux choses :

La première, c’est qu’un jour, en septembre dernier, sur un coup de folie, j’ai lancé l’idée d’organiser un forum sur la souveraineté alimentaire en Tunisie. Je suis donc là pour voir comment donner corps à cette idée.

Le 23 janvier, s’est tenue la première réunion préparatoire du Forum pour la souveraineté alimentaire (FSA), avec plus de 50 participants. L’ambiance était très encourageante, avec des discussions enrichissantes, des pro­positions réalistes et sérieuses, un réel engagement individuel et collectif. Je me félicite déjà du succès de cette première rencontre. C’était un réel challenge, malgré le grand travail qui reste à faire.

Par souveraineté alimentaire, j’en­tends la volonté de redonner à la terre, à l’eau, au paysan, la place et le rôle qui sont les leurs dans les politiques éco­nomiques. J’entends par là la liberté de décider de son sort alimentaire, indé­pendamment des « mécanismes » de la mondialisation et des diktats de l’OMC, des grandes institutions financières, ou des pays partenaires. Cela n’a rien à voir avec le souverainisme alimentaire. Il ne s’agit pas de fermer les frontières, nous voulons juste être les maitres de notre politique agricole et alimentaire. Nous voulons que l’agriculture serve à nourrir la population d’aujourd’hui et que les ressources naturelles soient protégées et préservées pour les géné­rations futures.

Ce forum devrait avoir lieu début 2017 et en indépendance totale, notam­ment financière, vis-à-vis des sociétés privées, des partis politiques, des agences de développement et des gouvernements étrangers. Ca sera un forum citoyen, dans le cadre de la loi. Un espace de débats, de questionne­ments et de propositions.

Le deuxième motif de ma visite, c’est justement ma volonté de participer, à ma manière, à cette dynamique qui maintient en vie la révolution tuni­sienne. Personnellement, je n’ai pas de pierres à jeter. J’ai des images à montrer et à faire parler. Des témoignages à transmettre. Après Mirages Verts (2012), Gabes Labess (2014), Fellahin (2014), je prépare un nouveau docu­mentaire sur la question alimentaire en Tunisie. Un film qui explore les pro­blématiques de la dépendance agricole et alimentaire, de la détérioration de nos ressources naturelles et de notre environnement et de la misère sociale de nos campagnes et de nos villes. J’espère commencer à filmer dans les prochaines semaines.

u Auriez-vous voulu intervenir sur un sujet que je n’ai pas évoqué ?

Oui, c’est au sujet de la privatisa­tion des terres collectives annoncée dernièrement par le gouvernement. Il s’agit en fait d’une mesure dangereuse qui pourrait avoir des répercussions catastrophiques en matière d’équi­libres sociaux, mais aussi en termes de sécurité.

La question des terres collectives est, pour les tribus, une question sacrée. C’est de la sacralité du bien commun qu’il s’agit. Toucher à ces terres d’une manière aussi brutale, c’est encourir le risque de déclencher des foyers de violence.

Quoi qu’on pense techniquement ou académiquement de ces terres, la dimension sociale de cette question est à prendre avec beaucoup de sérieux et à examiner de plus près.

Je suis personnellement contre la privatisation. Mais si la majorité décide de privatiser, il ne faut pas le faire par une annonce, dans la précipitation, et surtout pas sans concertation avec les populations locales concernées. C’est une question extrêmement sensible, à laquelle il faut donner l’importance qu’elle mérite. N’oublions jamais que l’accès à la terre et aux autres res­sources naturelles est un droit humain fondamental ƒ

Propos recueillis

par Imen Gharb

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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