Touche pas à mon trou-du-cul

Touche pas à mon trou-du-cul

La semaine dernière, un jeune étudiant tunisien a été arrêté, jugé et condamné à une année de prison ferme à cause de son homosexualité avérée ou supposée mais « vérifiée » par un médecin. Certes le fait même que quelqu’un subisse une telle condamnation pour ses choix sexuels est une injustice et une atteinte intolérable à la liberté individuelle du jeune en question qui se croyait certainement couvert par une constitution qui reconnaît, en théorie, toutes les libertés individuelles. Aussi choquant, le fait qu’un médecin en exercice ait accepté de brader son code d’honneur pour aller fouiller dans le trou-du-cul de quelqu’un sans son consentement pour vérifier « scientifiquement » si ses pratiques sexuelles obéissent ou non à l’ordre moral dominant. Ce médecin, s’est ainsi rendu coupable d’un viol. Cela pose de nombreux problèmes et donc de nombreuses questions. Parmi les plus générales ou globales celle-ci : Quelle est la vraie fonction d’un(e) scientifique (en l’occurrence un médecin) dans une société donnée ? La seconde question, aussi importante que la première, est la suivante : à qui appartient mon trou-du-cul ?

Eloignez les mineur(e)s, les puritain(e)s et les âmes sensibles.

Ceux et celle qui n’ont -heureusement- jamais subi une pénétration non consentie par une verge non désirée, une bouteille, un bâton ou même un doigt…, ne peuvent pas comprendre et sentir (au propre et au figuré) l’importance et la sensibilité physique et symbolique de leur trou-du-cul. Pourtant c’est dans ce trou bien caché par la nature que des sociétés entières semblent avoir placé le « trésor » inestimable de leur « honneur » et de leur fierté individuelle et collective.

Nous sommes donc toutes et tous sensés garder précieusement dans nos trous-du-cul, non seulement notre fierté personnelle mais aussi la fierté et l’honneur de nos proches, de nos familles, de nos tribus, de nos classes sociales et… de nos nations. Toute cette « charge » sans qu’on ait demandé le consentement et l’accord de personne. On naît donc avec un trou-du-cul rempli de tant de normes morales, religieuses et symboliques avec l’obligation « naturelle » d’en prendre soin plus que tout autre trésor physique ou symbolique que la nature ait pu nous offrir ou nous imposer. Et nous sommes aussi naturellement responsables et comptables de toute « présentation » voulue ou subie de ce trésor qui se produirait en dehors des règles strictes définies de manière définitive et immuable.

Ainsi la « vie » de mon propre trou-du-cul ne s’arrête pas à ma propre vie et encore moins à mes propres choix moraux, religieux, sociétaux ou sexuels. Elle concerne, semble-t-il, tout le monde de mon entourage immédiat à la large société. Elle semble même concerner l’Etat et ceux/celles qui nous gouvernent. Diable… Penser que la société entière place le sens même de son existence dans les trous-du-cul de ses membres, il y a de quoi perdre le sens des choses. Pourtant ni le cerveau, ni le cœur, ni les yeux… ne se nichent dans ce petit coin intime de notre organisme. Il faut donc croire que rien ne vaut un trou-du-cul. Même pas la vie… Et Dieu sait combien de personnes (surtout des femmes mais aussi des hommes) ont perdu la vie parce qu’ils/elles n’ont pas su ou pu protéger ce trésor commun. Le fait même qu’un flic, un juge, un médecin ou toute autre personne puisse venir fouiller dans ce que j’ai de plus caché, cela prouve que si je suis bien dépositaire de mon trou-du-cul, je n’en suis pas propriétaire pour autant.

Vu de cet « angle » (sans jeux de mots), on pourrait penser que la société, réelle propriétaire, empêcherait tout empiètement et tout viol de ce qui nous appartient sans nous appartenir vraiment. Pourtant, le viol se pratique à chaque instant et partout et est souvent « célébré » comme une véritable conquête digne des plus courageux des guerriers. Laissons de côté le viol par mariages forcés, arrangés… toujours pour protéger l’honneur ou la possession des uns et/ou des autres. C’est tellement fréquent et récurrent que c’est devenu une norme imposée et souvent incontournable. Regardez autour de vous et vous verrez que vous n’avez pas besoin de chercher chez les voisins pour trouver des exemples flagrants.

Mais en dehors, des mariages non désirés et non choisis, notre vie est remplie d’autres exemples –oserai-je dire- encore plus choquants. Celui qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est celui de la jeune fille « surprise » par la police, il y a deux ou trois ans (désolé pour la date, mais est-ce très important ?) avec son compagnon du moment ou de toujours (quelle importance ?), dans un moment d’intimité amoureuse, et qui a subi les pires agressions sexuelles par ceux-là même qui étaient sensés assurer sa sécurité et sa liberté. Tout le monde se souvient de cet événement et de ses suites : la fille violée, le compagnon sauvagement agressé et les deux emmenés au poste de police où ils se sont trouvés accusés d’atteintes au bonne mœurs… Tout le monde se rappelle aussi que d’agressée et de violée, la fille est passée au statut d’accusée, jugée et condamnée. Après le viol physique par les flics, le viol symbolique par la justice. Il a fallu des mois et des mois de résistances, d’acharnement et de difficile « mobilisation » de quelques rares personnes pour que la justice face marche arrière et change les accusations et les condamnations. Qu’attend-t-on d’une société qui condamne une jeune fille qui a subi une pénétration forcée, un viol ? « Après tout, elle a bien mérité d’être violée puisqu’elle s’est donnée la liberté de s’isoler avec un homme (quelle horreur !) sans autorisation préalable de l’Etat ou de la mosquée ».

Rappelez vous aussi que cette même société a vu le ciel s’effondrer et la terre s’ouvrir sous ses pieds quand la jeune Amina a osé, à tort ou à raison, défier les bornes et les règles morales en montrant ses seins nus sur une photo publiée sur les réseaux sociaux. Elle pensait juste que ses seins lui appartenaient tout comme la fille violée pensait que son corps lui appartenait.

Résumons, le trou-du-cul de cette fille -ou de n’importe quelle autre personne- n’est pas laissé à sa propre volonté mais à celle des gardiens de la morale et des normes. Ce que moi-même je ne peux pas choisir et décider pour mon propre trou-du-cul, d’autres –puissants, dominants et/ou détenteurs de pouvoirs- peuvent le faire pour moi. Tiens, ça me fait justement penser au jeune étudiant et au médecin que j’évoquais tout au début. On reproche au premier d’être un homosexuel et on invite un homme (pardon un médecin, qui continue à exercer sans être inquiété par personne) à venir pratiquer une observation active (oui oui, le viol peut se faire par le simple regard et parfois un regard peut être plus pénétrant qu’autre chose). Lequel des deux, mériterait la sanction ? Le médecin « violeur » ou le jeune homme accusé d’homosexualité ?

Un autre exemple me revient de très loin. Enfant, j’ai passé des années dans les internats réservés aux enfants des familles pauvres (ettadhamon elijtima3i) pour suivre ma scolarité au lycée. Dans ces internats, on dormait dans des dortoirs qui pouvaient compter jusqu’à 60 lits, voire davantage encore. Evidemment aucune intimité et aucune « protection » pour les plus jeunes (il faut préciser que pendant ces années, il pouvait y avoir des écarts d’âges considérables qui pouvait aller jusqu’à dix ans entre les plus jeunes et les plus vieux). Je me rappelle un jeune élève qui était dans ma classe et dans mon dortoir et qui avait le malheur d’être, comment dire ?, blanc de peau avec des cheveux qui virent vers le blond et des yeux clairs. Le « pire » pour ce jeune garçon, qui devait avoir autour d’une douzaine d’années environ, est qu’il avait sa part féminine assez développée (il y a du féminin chez les hommes et du masculin chez les femmes ; une simple question d’hormones). Ainsi, il nourrissait tous les fantasmes autour de lui. Sa galère allait durer des mois et s’aggraver à fur et à mesure. Le premier viol devenait de plus en plus fréquent et régulier. Les premiers violeurs alertaient les autres vautours… je vous laisse imaginer l’horreur que ce jeune a du endurer. Pire encore, quand l’information est arrivée aux oreilles des surveillants (je devrais parler de tortionnaires), payés pour protéger les enfants que nous étions, ces derniers se sont joints à la meute des violeurs. C’était le prix à payer pour que « l’affaire » ne remonte pas aux supérieurs, ce qui aurait conduit à l’exclusion définitive de l’internat et probablement de l’école aussi, et à la famille dont on peut imaginer la réaction face au déshonneur causé par son propre rejeton.

Donc, pour protéger l’honneur de la famille, le trou-du-cul de ce petit garçon qui n’avait rien demandé à personne devait être accessible aux dominants et seuls décideurs devant l’éternel… Je ne sais pas ce que ce garçon victime de l’ordre moral imposé aux plus faibles mais transgressé par les plus puissants est devenu. Mais j’imagine assez le traumatisme et l’ampleur des dégâts mentaux et peut être physiques qu’il a du subir. Il serait aujourd’hui chez les dawa3ech, je ne serais certainement pas le premier à lui jeter la première pierre… Par contre, je sais que certains de ses agresseurs sont devenus des hommes « honorables », mariés et pères … Deux ou trois, parmi eux, ont même connu une certaine « célébrité » régionale, voire nationale. Si je ne donne pas leurs noms, c’est uniquement par souci de ne pas accabler leurs enfants et assombrir leur vie et leur histoire (des enfants, évidemment).

Ce qui s’est passé la semaine dernière, au-delà de la douleur et la souffrance de la victime –ce qui mérite plus que notre solidarité- n’est pas un simple incident qui ne concernerait que le jeune étudiant, le médecin et les juges. Ça concerne chacune et chacun d’entre nous parce que personne ne peut se croire à l’abri d’un tel viol et d’un tel enchaînement. Mon trou-du-cul n’est pas plus à l’abri que celui du jeune étudiant. Certes les femmes connaissent cette violence beaucoup plus que les hommes. Mais tout le monde est objet potentiel de la double peine : le viol et la condamnation par la société, voire par la justice et l’Etat. Si tu as subi un viol, c’est que tu l’as cherché et tu mérites donc ta sanction. En subissant le viol tu trahis la confiance de la société qui t’a chargé de protéger son honneur placé dans ton propre trou-du-cul. Entre les deux, ton honneur, ta fierté, ton choix et ta liberté n’ont aucune valeur et aucune importance. Entre les violeurs et les violé(e)s, la société a choisi les premiers.

Dans une société qui appelle le violeur « rajel » (un vrai mec), la violée 9a7ba (pute) et le violé miboun (pédé), il n’existe ni morale respectable, ni honneur défendable, ni justice juste.

Si un jour l’opportunité m’est donnée de rencontrer le médecin qui a vendu son âme pour commettre un viol sous le regard consentant des représentants de l’ordre et de la justice, je vous promets que je lui cracherais sur la gueule.

Mon trou-du-cul m’appartient. Personne n’est autorisé(e) à y placer son honneur ni l’honneur de la société. Surtout n’y touchez pas.

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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