Des Femmes qui survivent et font vivre leurs familles : les commerçantes informelles du quartier de Zrig (Gabès-Tunisie)

Des Femmes qui survivent et font vivre leurs familles : les commerçantes informelles du quartier de Zrig (Gabès-Tunisie)

Maha Abdelhamide

Doctorante, Géographe et activiste

 Maha

Je me propose d’exposer ici la question de l’économie informelle dans le quartier de Zrig, situé au sud-est de la ville de Gabès et dont les femmes sont les actrices.

Il s’agit de mettre en avant la contribution des femmes dans l’économie des familles en difficultés, à partir d’entretiens effectués avec quelque unes d’entre elles dans le quartier informel de Zrig[1]. Ces femmes sont en lutte permanente. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde elles se battent pour survivre et faire vivre les enfants et les familles dont elles ont la charge. Elles ont beau passer inaperçues et occuper le bas de l’échelle sociale, le large sourire, profond et sincère, si caractéristique de ces femmes, qu’elles arborent inconsciemment sur leurs visages, marqués par la dureté de leur vie, force le respect et l’admiration collective. Un sourire de satisfaction peut-être, de défis ou encore d’ironie. Elles se moquent probablement d’un destin qui leur a réservé une vie loin d’être aisée, qui leur a imposé une situation précaire. Elles se moquent de l’Etat qui parle au nom du Peuple, car ce sont elles, le Peuple.

« Je ne veux plus regarder la télévision… que des mensonges. Ils continuent de dire qu’ils vont aider ou trouver des solutions pour les pauvres que nous sommes. Mais nous n’avons encore rien vu. Donc nous avons décidé, depuis très longtemps d’ailleurs, de prendre notre mal en mains et de nous trouver des solutions nous-mêmes… Ça ne sert à rien d’attendre. Les assistantes sociales visitent les maisons sélectivement ». (sourire)

(Aïcha mariée et mère de 4 enfants, préparatrice du pain traditionnel (khobz ‘hammes), à proximité du quartier de Zrig, Avril 2013.)

A Zrig, la plupart des femmes avec qui je me suis entretenue, n’ont pas fait d’études avancées et ne sont pas diplômées. Elles n’ont donc pas les qualifications nécessaires pour accéder au marché du travail[2]. Elles restent néanmoins actives dans le quartier.

Pour exposer clairement le sujet, j’ai tenté de répondre aux questions suivantes : Quelles activités économiques ces femmes assurent elles? Quelles sont les motivations qui dictent leurs choix? Quelle est la perception que ces femmes ont de leurs activités ? Peut-on dire que l’accès aux activités informelles est plus facile pour les femmes que pour les hommes ?

Pour les femmes il est relativement difficile d’entrer dans l’économie informelle « classique » d’une manière générale (contrebande, vente à la sauvette…), mais il est beaucoup plus facile pour elles de réussir dans certains types d’informel. C’est ce que je désigne sous le terme d’« informel féminin », à savoir de petites activités commerciales. Par exemple : la préparation du pain traditionnel ( khobz‘hammés , m’lawi ), de petits sandwiches, ou encore des khobza m’tabga[3]. Tous ces mets remportent un franc succès auprès des enfants et des jeunes du quartier, toujours enclins à honorer les spécialités gastronomiques locales pour calmer les petites faims passagères, tout comme auprès des familles modestes du quartier qui y trouvent une opportunité de se faire plaisir à moindre frais. Ainsi en témoigne Rabi’a. Cette femme au foyer est mère de deux enfants. Elle habite à Zrig, où son mari, Sallami, est ouvrier dans la zone industrielle. « Aller dans un restaurant coûte les yeux de la tête, alors, parfois le soir, je ne cuisine pas et on achète des sandwiches m’lawi pour toute la famille » (Rabi’a, février 2013).

Il faut dire que les activités de ces femmes s’adaptent parfaitement à la demande des habitants du quartier, qui constituent la principale – voire la seule – clientèle.

Comme partout dans le monde, le quartier de Zrig compte aussi des activités réservées aux femmes : préparation des gâteaux, du pain traditionnel, du « ‘homs keskess »[4] (spécialité de la ville de Gabès).

Entretien avec Khadija marié à un ouvrier retraité, mère de 4 enfants, février 2013 :

  • Vous préparez quoi?
  • Des pois chiches, du pain traditionnel (répond l’une des dames habitant quartier de Zrig)
  • Où achetez-vous les ingrédients (farine, sel, huile, levure, pois chiche) pour préparer tout ça?
  • Chez l’épicier du coin et parfois chez un grossiste à Jara (centre ville), quand je trouve un bienfaiteur (weld ‘hlal) pour me le ramener jusqu’à ici (20 mn. en voiture).
  • Et vous payez les impôts sur cette activité ?
  • Impôt ? non !!! je ne gagne que dalle !! pour que je puisse payer les impôts ! Ce que je gagne suffit à peine pour racheter ce qu’il faut pour continuer le travail et aider un peu pour les besoins de la famille. (nous sommes interrompus par un client venant s’acheter deux pains traditionnels (khobz hammass) à 400 millimes le pain).
  • 400 millimes ! c’est plus cher que le pain de boulangerie dit « khobz el ‘hakem » .
  • Oui, c’est normal, car on achète les ingrédients trop chers. Nous ne sommes pas subventionnées par l’Etat, contrairement aux boulangers qui, eux, sont subventionnés et qui achètent la farine moins cher que nous.
  • Ça vous arrive de gagner plus ? 
  • Oui, durant les périodes scolaires et pendant le mois du Ramadan, car je produis plus aussi.
  • Vous avez un compte bancaire ?
  • J’ai un carnet d’épargne à la poste.
  • Pourquoi la poste et pas une banque ?
  • La banque c’est pour les riches et les fortunés ou encore pour les salariés. Pour nous la poste est plus simple et plus accessible. On peut mettre l’argent quand on veut et on peut le retirer quand on veut.
  • A la banque aussi vous pouvez faire pareil. Non ?
  • (Un rire en continuant de ranger ses pains et en les couvrant avec des serviettes). Bnayyet ‘ammi (pour dire « ma cousine !»), la banque fait peur, c’est pour les gens aisés pas pour nous.
  • Qui, vous?
  • Nous ! les pauvres que nous sommes, bien que je sache qu’il y a des gens comme moi ou un peu plus aisés que moi qui possèdent des comptes courants à la banque mais moi, non ! (Rire « ellik haf, slemm » (celui qui a peur, qu’il reste toujours en paix).
  • Mais à la banque vous pouvez demander un prêt ?
  • « Lé bnayyet ‘ammi, manad’hamech, (« non ma cousine je n’oserai jamais »), en plus c’est presque impossible que la banque accepte de m’accorder un prêt. Je n’ai pas beaucoup de ressources pour rembourser un prêt. Et encore, la banque demande souvent une garantie et moi je n’ai aucune garantie. Je n’ai que la bénédiction du bon dieu (elle rit).

Elle se tait un moment tout en changeant ses pains dans le plat à cuire (‘hammas) puis continue : « J’aurais aimé avoir un prêt pour pouvoir achever les travaux de construction de ma maison, mais ou trouverai-je une banque qui me l’accordera ? (…)

  • Les ingrédients vous coûtent-ils si cher ?
  • Oui pour nous ça reste toujours cher et les prix ne cessent d’augmenter, chose qui nous dérange beaucoup. Surtout après la révolution. Parfois j’achète un sac de 50 kilos de farine à mon voisin épicier que je paye quand je vends le pain.
  • Et il accepte d’être payé après que vous vendiez votre pain ?
  • Oui ! sans problème. Ca fonctionne comme ça dans le coin ! c’est une question de confiance entre nous. Parfois même, je dépose mon pain à vendre dans son épicerie. il les vend et il me donne l’argent en fin de journée.
  • Souhaitez-vous agrandir votre commerce ?
  • Achkhass (« j’espère !) avoir une boutique où je vais pouvoir faire du pain traditionnel davantage que pour notre quartier et pour le vendre dans d’autres quartiers et élargir mon réseau de clientèle au-delà de Zrig.

Le formel et l’informel se croisent et s’entre-aident. Cette dame donne à vendre son pain, produit d’une activité informelle, à son voisin épicier qui, lui, travaille avec une patente légale. Heureusement, aucune loi n’interdit aux épiciers de vendre les produits « artisanaux » de ces femmes.

Pendant le mois de Ramadan, les produits, principalement gastronomiques, préparés par ces femmes, se multiplient et deviennent aussi plus nombreux dans les épiceries de quartiers : feuilles de briks, pains traditionnels, pois chiches cuits à la vapeur…

Quelques femmes se contentent de pratiquer ces activités uniquement à l’occasion du mois de Ramadan, pour aider aux dépenses de la fête de l’a’îd, vers la fin de mois saint.

Les activités informelles touchent surtout la pâtisserie, les préparations de pain, de pois chiches, la vente de vêtement et celle, au détail, de divers produits courants…

Ces femmes exercent toutes ces activités « au noir », sans aucune couverture sociale. Mais, pour elles, ces activités sont tout à fait légitimes. Elles disent : « ‘âdi ! » (« c’est normal »). Face au chômage et aux difficultés économiques, c’est la seule façon pour elles de s’en sortir, surtout vu que l’État est incapable de les aider ou de leur trouver une solution

Les petites activités économiques informelles présentent une source importante pour la survie d’une multitude de familles dans le quartier de Zrig. L’expansion de ces activités informelles, dans ce quartier, est intimement liée à l’évolution de l’urbanisation informelle. Ce sont des activités dont la production est destinée aux habitants de ce quartier.

D’autres femmes ont choisi le secteur du commerce. Elles achètent leurs produits dans les villes de proximité. Le tissu de Ksar Hlal à 270 km de Gabès, ou du grand marché de Moknine à moins de 259 km de Gabès (Ksar Hlal et Moknine sont deux villes du Sahel). Moknine abrite le Souk dit « Terrferr » une expression dialectale tunisienne qui désigne la pauvreté extrême. Les marchandises y proviennent majoritairement de Chine. C’est un grand marché de vente en gros où les commerçants informels se procurent leurs stocks : des robes pour les femmes, des vêtements pour les jeunes filles qui préparent leur trousseau de mariage, des draps, des couvertures, des articles de décorations pour les maisons. Des produits lowcost sont également achetés à Ben Guerdane. Bien qu’ayant un tout « petit capital », ces femmes réussissent cependant à établir des « relations commerciales » avec leurs fournisseurs. En effet, elles finissent par avoir trois ou quatre points d’approvisionnement[5], un petit réseau fonctionnant sur la base de la confiance. Elles peuvent partir avec leurs marchandises même si elles n’ont pas payé la totalité de la somme due. Cette stratégie permettant d’accéder aux ressources économiques informelles suppose un minimum d’organisation : pour les déplacements, les femmes qui s’approvisionnent à Ben Guerdane ont le choix entre prendre le bus, sous forme d’une « sortie organisée », appelée rihla (cette rihla-sortie est entièrement féminine ; le seul homme est le conducteur du bus), et se déplacer individuellement en louage (neuf personnes, chauffeur compris). Dans ce cas, les femmes se mettent d’accord, à l’avance, avec le chauffeur qui les conduit le matin de bonne heure et les ramène chez elles le soir. Les cas de covoiturage sont les plus rares.

Les femmes commerçantes nouent leurs réseaux commerciaux avec une clientèle majoritairement féminine. Elles exposent leurs produits chez elles en premier temps, mais elles se déplacent sans le moindre problème avec leurs marchandises placées dans un grand sac, « made in China » lui aussi. Elles se rendent chez des voisines qui peuvent être intéressées et qui n’hésitent pas à s’acheter quelques articles qu’elles payent par tranches sur plusieurs mois.

Au lendemain de la révolution et avec l’absence d’autorité dans plusieurs espaces publics, les pratiques informelles se sont accentuées.

Elles étalent leurs marchandises sur des cordes étendues dans leurs vérandas, sur les fenêtres ou sur la façade de leurs maisons.

Nombreuses sont les femmes commerçantes à Zrig qui utilisent leurs espaces d’habitation à des fins commerciales. Elles y fabriquent et vendent leurs produits. Sacrifier un espace dans leurs propres maisons pour travailler et mieux survivre, n’est parfois pas un choix mais une obligation. Ces femmes n’ont pas les moyens pour louer un atelier ou une petite boutique pour leurs productions ou leurs marchandises. « J’aurais bien aimé avoir un espace à l’extérieur dans le quartier, d’abord pour séparer le lieu de travail de la maison et puis pour que l’atelier soit plus visible et que le travail grandisse et soit plus rentable, mais on n’a pas les moyens… » (Mejda et Sarah , préparatrices de gâteaux, mars 2012, octobre 2014)

Pour commercialiser leurs produits et leurs marchandises l’information passe de bouche à oreille. Les voisins informent les autres. Il y a des femmes qui affichent sur une pancarte écrite à la main, généralement en rouge ou en autre couleur attirante : « Ici on vend tel produit.. »

Ces femmes se retrouvent alors impliquées dans le secteur du commerce informel pour un seul objectif : survivre et faire vivre. « L’informel est alors apparu comme un ensemble dynamique, peut-être le mieux à même d’assurer le plus grand nombre de créations d’emplois » (COQUERY-VIDROVITCH, 1991.P10)[6] ; dans le même sens HOERNER[7] montre dans son ouvrage « Le tiers monde entre la survie et l’informel » que l’informel relève de la logique de la paupérisation.

Ces femmes qui ont désespéré des institutions étatiques, ont compris qu’elles font partie des catégories invisibles, qui vivent dans la marge de la société et que leur présence dans les medias est utilisée uniquement pour les campagnes électorales « ils parlent de nous quand il y a des élections. » (Mariem, jeune femme non mariée, février 2013). Elles se sont prises en charge, elles mêmes, et ont crée des petits projets, peut-être sans avenir.

Tout l’honneur est dû à ces femmes « battantes », qui représentent la majorité des femmes tunisiennes…

[1] Zrig, du nom de l’ancienne oasis de Zrig, situé à la sortie sud de Gabès vers la ville de Médenine, est particulièrement touché par un processus d’urbanisation informelle. L’oasis, anciennement irriguée par une source naturelle dite « ‘aïn Zrig » a subi une transformation de l’espace agricole en espace urbain depuis les années 1970 et son urbanisation a commencé à être visible, puis à s’intensifier pendant les années 1980. Il y a des nouveaux venus qui s’installent dans cet espace nouvellement bâti, alors que d’anciens paysans ou d’anciens propriétaires des oasis ont quitté Zrig pour investir dans les steppes ou la région de Limaoua, située dans le sud de la ville de Gabès. D’autres ont changé de domaine d’activité et se sont reconvertis surtout dans le commerce et le commerce parallèle.

[2] « Même les femmes diplômées souffrent du chômage», disait Hamdia, commerçante informelle.

[3] Pâtes traditionnelles farcies

[4] Le ‘homs keskess, littéralement pois-chiche cuit au bain-marie, est servi avec de l’huile d’olive, du cumin et de la harissa. Le thon étant onéreux, constitue un ingrédient peu répandu mais apprécié.

[5] Ces femmes n’ont ni patente, ni facture, ni registres, ni chéquier, elles règlent leurs achats en espèce.

[6] Coquery-Vidrovitch (C), Tiers-monde : l’informel en question ? , L’Harmattan, Paris 1991.

[7] HOERNER (J.M), Le tiers monde entre la survie et l’informel, l’Harmattan, Paris 1996. 

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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Un commentaire pour Des Femmes qui survivent et font vivre leurs familles : les commerçantes informelles du quartier de Zrig (Gabès-Tunisie)

  1. Elmeddeb dit :

    Merci pour tous les articles qui sont utiles et agréables.. Mes félicitations et mes encouragements pour votre travail pertinent et harmonieux.. La Tunisie, l’Algérie, le Maroc et tous les pays arabes se partagent grossomodo les mêmes soucis de développement agricole durable, biologique, socio-économique et culturel et il faudrait donc conjuguer les efforts inter-arabes dans ces domaines… Avec tous mes respects et mes sentiments sincères.

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