Après l’attentat de Sousse, les questions qui s’imposent ou A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».

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Après l’attentat de Sousse, les questions qui s’imposent ou A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».

Sur une plage tunisienne, hier, des Personnes (hommes, femmes, enfants, étranger(e)s, tunisien(ne)s….) innocentes et « anonymes » profitaient paisiblement du soleil, de la mer et du sable. Elles ne pouvaient pas imaginer qu’elles allaient affronter l’horreur absolue qui en a fauché 38 (38, vous avez bien enregistré ?), sans compter les dizaines de blessé(e)s. Une horreur absolue que personne ne peut comprendre et encore moins justifier. Une horreur qui a fait de nous des « spectateurs et des spectatrices », involontaires, impuissant(e)s, paralysé(e)s, sans voix, d’une scène horrible, immonde, inhumaine,… et terriblement traumatisante et paralysante. Une horreur qui nous impose, au-delà de l’émotion légitime et nécessaire et des larmes qui soignent les cœurs blessés, de prendre la parole pour dire STOP, d’agir contre la fatalité, de nous poser l’incontournable question intime et collective : en quoi je suis et nous sommes responsables de ces actes meurtriers ? Cette question s’impose parce que derrière le porteur de l’arme de la mort, il y a moi, il y a toi, il y a nous toutes et tous. Cette question nous est vitale pour continuer à vivre. Cette question nous la devons aux victimes d’hier, d’avant hier, et d’avant avant hier et à leurs familles et proches.

Il ne sert à rien de se voiler la face. Il est improductif de nous accuser mutuellement. Il est stérile de continuer à assurer, contre toutes évidences, que le « terrorisme » n’est pas de chez nous et qu’il ne nous ressemble pas. Le terrorisme est un produit social, économique et politique. Le terrorisme est le reflet de notre société. Le terrorisme est le monstre que nous contribuons à produire jour après jour.

A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ». Qu’aurais-je fait ? Qu’aurais-je dit ? Que ce n’est pas « mon » fils ? Que je ne le connais pas ? Est-ce réaliste ? Est-ce imaginable ? L’assassin d’hier a un père et une mère. Il a des proches et des amis. Il a des camarades. Ca serait intolérable de les mettre à l’index. Ca serait l’injustice qui viendrait s’ajouter à leur tristesse.

L’assassin d’hier était notre fils. Il était notre ami. Il était notre camarade. Il était notre voisin. Il était notre étudiant après avoir été notre élève. Il était, peut être même, notre amoureux ou notre amant. Comment a-t-il pu commettre l’irréversible ? Qui a rempli sa tête de cette haine de l’autre ? Qui a chargé son cœur de tant de mépris de la vie ? Qui l’a chargé de ce crime immonde ? Pourquoi a-t-il accepté ?

Je ne suis ni un saint, ni un psychanalyste, ni un juge, ni un enquêteur, ni un procureur ni même un avocat. Je ne cherche pas les réponses matérielles à ces questions. Les deux seules questions qui m’importent aujourd’hui sont : Comment notre société a-t-elle réussi à produire un tel monstre ? Et comment l’empêcher de recommencer ?

Le 15 janvier 2011, personne ne pouvait imaginer de tels scénarios. Non, nous n’étions pas naïfs et nous n’ignorions pas ce qui se passait dans d’autres pays et régions du monde. Mais nous pensions toutes et tous, du moins nous en rêvions, que la fin de la dictature allait ouvrir une opportunité exceptionnelle pour reconstruire quelque chose de neuf. De plus libre. De plus juste. De plus équilibré. De plus égalitaire. Bref, quelque chose de plus enviable. Nos divergences portaient sur la manière de faire et non pas si on pouvait et devait faire quelque chose ou non. Nos divergences étaient réelles mais pas antinomiques. Nous avions une idée assez précise des obstacles, des difficultés, des contraintes, des portes et des murs fermés. Nous pensions que la Révolution rendait tout possible, comme par magie. Nous connaissions certains de nos démons. Mais nous pensions que la Révolution allait les isoler.

Mais qu’avons-nous fait de ce grand rêve ?

Nous nous sommes déchirés, invectivés, insultés, ignorés, marginalisés… Nous avons dilapidé nos espérances et nous rêves. Inutile d’évoquer les profiteurs et les rakkabas de toutes sortes qui ont tout fait pour protéger leurs privilèges et occuper les fauteuils laissés vacants par Ben Ali et ses amis. Parfois, nous les avons aidés dans leurs stratégies de vautours. Inutile d’insister sur leurs rôles dans l’avortement de la révolution. Ils/elles sont aujourd’hui des hauts responsables et parfois au sommet de l’Etat. Ils/elles sont des grands experts détenteurs du monopole des savoirs et des sciences. Ils/elles sont aujourd’hui des détenteurs de capitaux et accapareurs de ressources de plus en plus rares. Ils/elles occupent aujourd’hui des postes clés dans toutes les institutions politiques et administratives. Ils/elles se sont imposés leaders et chefs de partis politiques et d’autres organisations non identifiables.

Et « nous » alors ? Nous sommes aussi responsables parce que nous les avons laissés faire. Nous les avons souvent aidés, notamment lors des élections. Nous les avons même applaudis et parfois même enviés.

Nous avons oublié celles et ceux qui étaient à l’origine de la révolution. Les sans rien, les pauvres, les exclus, les marginalisés, les isolés, les habitants de l’intérieur. Nous avons ignoré les demandeurs d’emplois. Nous avons refusé d’écouter les paysans qui achètent leurs couscous dans les épiceries du coin, faute de pouvoir le produire eux même. Nous avons demandé, et parfois ordonné, aux grévistes et aux sit-in-eurs de rentrer chez eux pour ne pas nuire à l’économie. Nous nous sommes assis tranquillement sur les terrasses ombragées de l’avenue Bourguiba et refusé d’aller voir ce qui se passait dans le reste du pays : de Sayda Manoubia à redayef, du Kef à Dhiba, de Tabarka à Sidi Bouzid de Chaambi à Douz, de Demmer à Sejnane. Nous avons circonscris les larges libertés à nos libertés réduites. Nous avons laissé faire celles et ceux que nous avons aidé(e)s à prendre les commandes du pays. Sans suivis, sans questionnements, sans revendications de bilans, sans contrôle…

Mais nous avons surtout commis une faute impardonnable : celle d’avoir refusé les débats de fond sur les urgences de notre pays. Quel modèle social ? Quelles politiques économiques ? Quels modèles de développement ? Quels orientations sociétales et environnementales ? Quelle école ? Quelles urgences ? Des questions aussi fondamentales n’ont quasiment pas fait l’objet de débats apaisés et contradictoires. Elles sont pourtant trop importantes pour les laisser dans les mains des politiciens et des experts.

Des millions de tunisiens et de tunisiennes souffrent encore de la pauvreté et de la misère. Des millions manquent des moindres sécurités économiques et sociales quotidiennes. Des régions entières souffrent encore des manques d’infrastructures et de services de bases. Des milliers de villages manquent encore d’eau, de centres de soins, de moyens de transports, de services administratifs… Des milliers d’écoles isolées ne disposent même pas d’un robinet d’eau propre et de toilettes dignes d’une existence humaine. Des milliers de classes surchargées dans des locaux à peine différents d’un poulailler. Des dizaines d’hôpitaux qui mériteraient l’appellation de « dernier poste avant le cimetière ». Des hôpitaux où une femme qui crie un peu trop fort lors d’un accouchement, peut être « accidentellement » tuée par des infirmières qui ne supportaient pas ses cris (ça c’est produit à l’hôpital de Medenine, il y a à peine quelques mois).

En anti-bourguibiste convaincu, je reconnais à Bourguiba ce grand projet de l’enseignement de qualité pour toutes et pour tous. C’est grâce à ce grand projet que je suis là où je suis aujourd’hui. Je suis le produit de cette école bourguibienne éclairée et « positive » à la quelle je n’étais objectivement pas programmé. Pour rien au monde, je ne l’échangerais contre nos écoles d’aujourd’hui, sélectives, négatives, inégalitaires, vides de projets, humiliantes et marginalisantes.

Les écoles d’aujourd’hui sont celles de Ben Ali et de ses alliés familiaux et financiers. Mais nous n’avons pas exigé de nos gouvernants actuels de les changer radicalement pour proposer une école inclusive, égalitaire, positive et porteuse d’un projet « d’élévation » des cerveaux, des cœurs et des esprits. Face au vide nous avons laissé des « monstres » obscurs s’infiltrer dans la dernière des nos salles de cours et dans les couloirs de nos universités. Nous n’avons pas défendu le savoir contre l’ignorance. Nous n’avons pas défendu les libertés contre les « normes ». Nous n’avons pas défendu l’ouverture des esprits contre l’aveuglement. Nous n’avons pas défendu le sens commun contre les rivalités et les égoïsmes. Nous avons applaudi des beaux discours au lieu d’exiger des visions et des projets d’avenir. Nous avons accepté que l’école de la nouvelle Tunisie soit la copie de celle de Ben Ali. L’assassin d’hier était étudiant de l’université tunisienne, comme des milliers d’autres.

J’aurai tant aimé qu’il ait été arrêté vivant pour qu’il nous parle de son école et de son université, de ses camarades et de ses profs… Pour qu’il nous explique pourquoi certains de nos établissements éducatifs « livrent » aussi des « diplômes » de l’horreur.

En Tunisie post-Ben Ali, on assiste passivement à la dépossession progressive des petits et moyens paysans de leurs ressources de base, comme l’eau et la terre agricole, par quelques vautours qui réalisent des profits considérables sans se soucier de la sécurité alimentaire des millions de familles de paysans et de la souveraineté alimentaire de l’ensemble du pays qui continue à importer environ la moitié de ses besoins alimentaires. S’il est vrai que nous ne connaissons pas de grandes famines, la malnutrition est dangereusement répandue dans tout le pays et la destruction continue de nos ressources et de notre environnement est visible à l’œil nu. Mais nous refusons de voir ces réalités sociales, environnementales, économiques et politiques. Nos experts et nos politiques enregistrent échec après échec et nous continuons à leur dire amen.

Ce ne sont là que deux exemples parmi les dizaines d’autres que je pourrai développer mais que personne n’ignore.

Dans la Tunisie de la révolution une loi dite « anti-terroriste » est actuellement en discussion au parlement et sera malheureusement adoptée dans les prochains jours. Elle portera essentiellement sur la limitation de nos libertés au prétexte de la lutte contre le terrorisme. Beaucoup de celles et ceux qui avaient participé à la grande manifestation du 14 janvier 2014 l’applaudissent déjà. Pourquoi ? Parce que nous avons accepté le principe liberticide et antirévolutionnaire de la « sécurité contre la liberté ». C’est de toute évidence, l’ultime abandon de l’un de nos plus précieux rêves du 14 et du 15 janvier 2011. Pourtant, plusieurs pays ont déjà fait l’expérience de ces solutions « sécuritaires ». Le plus proche de nous, et pas seulement géographiquement, c’est l’Egypte. Quand le maréchal Sissi a organisé son coup d’Etat et pris le pouvoir en mettant fin à un processus « démocratique », il a été, à tort ou à raison, applaudi par des milliers, voire des millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes. Sissi fêtera dans quelques jours le deuxième anniversaire de son coup d’Etat et le premier anniversaire de son arrivée à la présidence. Entre temps il a appliqué un programme ultra-sécuritaire sans failles. Mais l’échec est plus que palpable : libertés individuelles et collectives limitées, crise sociale et économique d’un niveau jamais atteint depuis des dizaines d’années, … et situation sécuritaire des plus dangereuses avec des attentas quasiment quotidiens partout dans le pays et pas uniquement dans le Sinaï… Mais nous refusons d’apprendre des expériences des autres. Nous avons mille fois tort. Non seulement cette loi limitera nos libertés. Mais elle ne garantira en aucune manière notre sécurité.

Depuis hier, on nous annonce de nouvelles mesures sécuritaires dans un élan vertigineux de retour vers les années noires de Ben Ali. J’aurais aimé que le meurtre d’hier provoque un sursaut officiel et populaire pour débattre ensemble des solutions sociales et économiques pour lutter collectivement contre le terrorisme en tarissant les nappes de colères qui l’irriguent.

Pardonnez-moi ces quelques lignes qui pourraient blesser quelques uns/unes de mes ami(e)s. Mais ces lignes sont l’expression de ma colère, de mes déceptions et de mes souhaits. Prenez-les comme un cri d’impuissance ou un appel à reconnaître nos fautes pour les corriger et les dépasser. Le terrorisme sortira toujours vainqueur de toutes les forces de sécurité. Regardez ses « victoires » horribles en Irak, en Syrie, en Libye et même dans les pays dits « développés » et « démocratiques ». Mais le terrorisme ne pourra jamais vaincre la détermination et la volonté de 10 millions de personnes. Toute l’histoire de l’humanité prouve ces deux évidences.

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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3 commentaires pour Après l’attentat de Sousse, les questions qui s’imposent ou A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».

  1. De l'empathie dit :

    Merci beaucoup. Les questions sociales et économiques bien souvent centrales si l’on veut réfléchir à éradiquer la violence, sont systématiquement reléguées au second plan, si ce n’est complètement occultées. Qu’on « ose » les intégrer au débat et on est accusé de justifier le terrorisme. Quand apprendrons-nous de nos erreurs ?

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  2. Ping : www.tunisiainred.org – A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».

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