Une courte lettre ouverte à Monsieur Mounir Majdoub, secrétaire d’Etat Tunisien en change de l’environnement.

Une courte lettre ouverte à Monsieur Mounir Majdoub, secrétaire d’Etat Tunisien en change de l’environnement.

PS : Je connais Mounir Majdoub depuis quelques années. Mais dans cette lettre ouverte, je m’adresse au secrétaire d’Etat et non à la personne. Par conséquent, j’utiliserai le « vous » et non le « tu » comme nous en avons l’habitude.

Cher Mounir Majdoub,

J’ai hésité longtemps avant de vous écrire cette lettre ouverte. Mais les orientations politiques libérales du gouvernement auquel vous appartenez m’y poussent. Mon objectif n’est ni la polémique, ni l’invective et encore moins l’offense. C’est une invitation sincère et citoyenne pour un débat ouvert, direct et courtois sur des sujets fondamentaux qui relèvent des politiques environnementales dont vous avez la charge totale ou partielle.

Depuis que vous avez pris vos fonctions dans le gouvernement Jomâa, les Tunisiennes commencent à vous découvrir et à vous connaître. Actif et médiatique vous attirez un respect que je crois mérité.

Nous vous avons vu, pelle à la main, pour attirer l’attention sur le problème des poubelles et de la propreté des espaces publiques. Nous vous avons vu laisser votre voiture de fonction au profit d’un vélo, une manière de souligner l’importance de l’effort physique (sportif) et surtout attirer l’attention sur le problème du « tout pour la voiture » et de la pollution. Nous vous avons vu aussi en compagnie de votre collègue, en charge du tourisme, pour valoriser les atouts touristiques de notre pays…

Même si je ne suis pas tout-à-fait convaincu de l’utilité de la médiatisation à outrance de l’action de tel ou tel ministre, j’aurais aimé vous voir mettre autant d’énergie pour attirer l’attention des médias, des citoyens et même de vos collègues au gouvernement sur des sujets qui me semblent autrement plus urgents et notamment ceux en lien avec des sujets dont vous êtes spécialiste, comme l’eau…

J’aurai aimé vous voir et vous entendre sur la question de la vente des terres à des sociétés étrangères que le gouvernement semble vouloir autoriser, sous le prétexte d’attirer les investisseurs étrangers et d’augmenter nos exportations de produits agricoles.

Je sais que ce dossier relève davantage des fonctions du ministre de l’agriculture que de celui de l’environnement. Mais il me semble qu’un tel cloisonnement est artificiel et que la « circulations » de certains dossiers ne peut s’arrêter à la porte de tel ou tel ministère. Je pense aussi que la traditionnelle « solidarité gouvernementale » ne peut être sélective et implique donc à la fois l’obligation et la responsabilité. Le « ce n’est pas moi, c’est l’autre » ne peut être ni une excuse ni argument face aux critiques…

Vous n’ignorez évidemment pas que l’agriculture en Tunisie connaît des difficultés importantes. Vous n’ignorez pas non plus que les centaines de milliers de familles paysannes (petits agriculteurs) connaissent des difficultés telles qu’ils n’arrivent plus à vivre de la terre qu’ils travaillent. Vous ignorez encore moins notre dépendance alimentaire envers l’extérieur. Vous savez certainement mieux que quiconque que l’intensification agricole, à fortes doses de produits chimiques diverses, épuise nos ressources naturelles (les sols, l’eau, les semences et les variétés locales, la biodiversité végétale et animale etc.) et détruit notre environnement. Touts ces aspects des politiques agricoles relèvent, à mon sens, de l’environnement dont vous assumez les responsabilités officielles et la responsabilité politique.

Au-delà de l’aspect symbolique de la possession du sol par des étrangers, qui a soulevé certaines discussions, interrogations et polémiques, je voulais insister sur le fait que l’ouverture du marché de la terre et de l’eau à des grands investisseurs étrangers n’est en réalité qu’un encouragement officiel à l’accaparement des terres agricoles et des ressources hydrauliques par des grandes entreprises étrangères. Il s’agit, et vous ne l’ignorez pas, de ce qu’on appelle en anglais le « land and water grabbing » qui s’accélère dangereusement partout dans le monde au détriment des pays du sud, de leurs paysanneries locales et de leur souveraineté alimentaire. Madagascar, l’Ethiopie, le Soudan, le Mozambique,… subissent ce phénomène depuis plusieurs années déjà, sans voir leur dépendance alimentaire se réduire ni leur niveau de pauvreté baisser. Dépossédés de plusieurs millions d’hectares par des investisseurs étrangers, ces mêmes pays ont très fortement soufferts de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008.

Si un tel choix est définitivement confirmé par votre gouvernement, nous verrons rapidement ce phénomène prospérer chez nous. Situé à moins de deux heures des premiers européens, notre pays deviendrait, en un temps record, une des destinations préférées des « vautours » de l’agrobusiness. Les conséquences sociales, économiques et politiques en seraient catastrophiques : les paysans seraient très rapidement exclus de leurs terres par les processus des prix alléchants, leur niveau de pauvreté grimperait d’autant que les autres secteurs économiques ne sont pas en mesure de les « absorber » et leur marginalisation sociale finirait par déstabiliser des régions entières.

Le développement de l’agrobusiness dominé par des investisseurs étrangers, marginaliserait aussi le « capital national » et réduirait les capacités du pays en termes d’investissements locaux et nationaux. L’investisseur étranger travaillant d’abord (j’allais dire légitimement) pour l’accumulation du capital, s’appliquerait à exploiter méthodiquement les ressources locales pour une agriculture essentiellement orientée vers l’export. Les modestes « bénéfices » que l’Etat en tireraient ne suffiraient pas à assurer la sécurité alimentaire par l’importation. Autrement dit, une telle politique ne ferait qu’aggraver notre dépendance alimentaire déjà assez grave.

J’aurais aimé vous entendre défendre une autre politique agricole et alimentaire avec autant de convictions et de force dont vous avez fait preuve en vous attaquant aux poubelles et aux décharges « sauvages ».

Monsieur le secrétaire d’Etat, il existe aussi d’autres dossiers sur lesquels j’aurais aimé vous entendre et vous voir agir. Je les résumerai en quelques questions :

Qu’en est-il de l’adoption de la règle d’or « pollueurs-payeurs » ?
Qu’envisagez vous, pour mettre fin à la pollution catastrophique et mortelle dont souffrent les populations de Gabes, du Golfe et de l’Oasis de Gabes ?
Qu’envisagez vous pour remédier aux nombreux autres problèmes de pollutions que connaissent des centaines d’autres sites du pays ?
Qu’envisagez vous pour que le droit à l’eau devienne un fait et non plus seulement un slogan politique ?
Qu’en est-il de l’indispensable et urgente réduction de l’usage des produits chimiques dans l’agriculture qui nuisent à la santé humaine, polluent les ressources et les nappes, détériorent la biodiversité … ?
Qu’en est-il de la nécessité de développer les énergies renouvelables ?

Si Mounir Majdoub, je sais que ce gouvernement n’est là que pour quelques mois et que ce qu’il faut faire prendra forcément plusieurs années et beaucoup de moyens dont vous ne disposez pas aujourd’hui. Mais la situation d’un gouvernement transitoire ne peut être prise pour prétexte pour ne pas initier une politique et donner des directions claires. Je sais qu’avec toute votre bonne volonté, que je crois connaître, vous ‘avez pas les moyens d’imposer de nouveaux choix. Mais votre silence sur ces dossiers fondamentaux et en premier lieu notre souveraineté alimentaire et notre environnement, me gêne. C’est ce qui m’a poussé à vous écrire en espérant une réaction publique de votre part.

Respect citoyen
H.A

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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