Les facultés de Médecine dans les villes de “l’intérieur” ; entre ambitions de développement, aménagement du territoire et médiocrité politicienne…

Les facultés de Médecine dans les villes de “l’intérieur” ; entre ambitions de développement, aménagement du territoire et médiocrité politicienne…

 

Habib Ayeb

Le gouvernement tunisien de transition, vient de prendre des décisions importantes consistant à ouvrir trois facultés de Médecine dans trois villes de « l’intérieur ». A priori, il est plus que légitime de se réjouir de ces annones qui paraissent, à première vue, à la fois légitimes, logiques, importantes et prometteuses pour un rééquilibrage du développement au profit des régions marginalisées.

Toutefois, des questions importantes s’imposent : Pourquoi des facultés de médecine ? Pourquoi maintenant ? Quelles sont les garanties de réussites de ces projets ?

Pendants des décennies, de la période coloniale à celle de Ben Ali en passant par le règne de Bourguiba, les politiques de développement se sont concentrées sur les régions du nord et du sahel. Rien de plus légitime, alors, que de revendiquer, aujourd’hui, que ces politiques soient réorientées davantage vers les régions de l’intérieur qui souffrent d’un manque considérable d’infrastructures économiques et de services publiques. Ce n’est que justice.

Pourtant les projets annoncés ne me semblent pas respecter les étapes et les exigences nécessaires et indispensables pour qu’ils ne se soldent pas par un échec, dont les conséquences politiques et économiques pourraient être dramatiques.

L’aménagement du territoire ne se dessine pas lors d’une réunion ministérielle.

Pour qu’elles s’inscrivent dans un processus de développement dynamique et durable, les politiques d’aménagement du territoire ne peuvent pas être élaborées et décidées lors d’une simple réunion ministérielle et à coup de quelques annonces phares. Les temps des prises de décisions « top-down » n’ont jamais été un bon modèle à suivre et ont souvent abouti à des résultats opposés à ceux escomptés ou annoncés. Elles nécessitent une réelle planification qui tient compte des revendications légitimes et réalistes (d’où l’obligation de la concertation avec les populations locales), des potentiels économiques, sociaux et politiques de chacune des régions du pays, des moyens budgétaires disponibles et des objectifs envisagés à des niveaux multi-scalaires ; du local au global.

Ainsi, une politique d’aménagement du territoire doit impliquer, en plus des populations locales, des équipes multidisciplinaires regroupant des géographes, des économistes, des spécialistes des sciences sociales,… et, bien sûr, des représentants des différentes tendances et sensibilités politiques. Ceci nécessite du temps et des moyens et doit aboutir à une carte détaillée qui pré-dessine le pays, et l’ensemble des régions, tel qu’ils pourraient devenir dans plusieurs décennies. Cela s’appelle une vision de long terme et un projet ambitieux, réalisable, équilibré et « durable ».

Un tel projet doit d’abord répondre aux revendications locales d’une manière pragmatique et juste. Il doit aussi tenir compte de la nécessité de protéger les ressources naturelles et matérielles en intégrant une dimension écologique forte. Il doit tenir compte des générations futures auxquelles nous avons l’obligation et le devoir de transmettre un héritage protégé, équilibré et cohérent. Cela s’appelle « justice générationnelle ». Il doit, enfin, veiller à corriger les déséquilibres et les inégalités entre les régions.

Seule une politique volontariste de long terme menée par l’Etat peut (doit) réussir un aménagement du territoire, dans le cadre d’un « contrat social » avec le « peuple ». Un contrat qui nécessite la légitimité, la confiance, le respect des engagements pris… et la concertation réelle et permanente avec la population, ses « représentants librement choisis » et les « corps intermédiaires ».

En dehors de l’ensemble des ces pré-conditions, les projets annoncés à la va vite, sans études ni concertations préalables et, surtout, sans vision à long terme, comportent en eux même les ingrédients de l’échec. Au mieux, ils resteront des projets façades peu ou pas productifs et au pire des réalisations électoralistes sans garanties de réussites et encore moins de durabilité.

Les facultés de Médecine, comme exemple de mauvais (faux) développement.

Dans une première réaction sur facebook intitulée « Pourquoi, donc, une faculté de médecine à Médenine ? » j’ai exprimé des doutes et des questionnements sur la temporalité du projet et sur ses objectifs réels et/ou supposés. Sans aucune hostilité à l’idée d’une institution universitaire dans cette région, dont je suis originaire et qui souffre d’un manque presque total de toute infrastructure solide, à l’exception peut être de la zone touristique de Djerba, j’ai émis des réserves sur la faisabilité, les chances de réussites et la durabilité d’un tel projet, que je ne peux m’empêcher de qualifier d’électoraliste. Surprise ! Alors que je suis sur facebook depuis plus 6 ans maintenant, jamais un de mes « posts » n’a été aussi largement partagé (63 partages en moins de 20 heures !). Je sais que certains l’ont fait par pure opposition à Ennahdha et à la troïka actuellement au pouvoir. D’autres ont partagé le post tout en exprimant, avec respect (assez rare sur facebook, pour être signalé), des avis contraires. Mais certains semblent adhérer aux doutes émises. C’est pourquoi il me semble nécessaire d’ouvrir le débat, non pas tant sur tel ou tel projet, mais sur le fond et surtout sur la question suivante : quelle politique d’aménagement du territoire ? Et pour quel développement ? Je tente, ci-dessous, de préciser ma pensée et les critiques rapidement déclinées dans mon post fb. Mais tout en me limitant au cas de Médenine, que je connais plus que d’autres gouvernorats, et à l’exemple des facultés de médecine, ma réflexion se veut générale.

Médenine est un gouvernorat pauvre, démunis de ressources, d’infrastructures et de services publiques. L’agriculture y est généralement extensives, l’industrie absente ou presque, les routes sont en très mauvais état, les transports sont défaillants, les infrastructures médicales sont fortement sous équipées et manquent de personnels compétents, à l’exception de quelques personnes à la fois compétentes et dévouées,… et les taux de chômages y sont parmi les plus élevés du pays. Sans le commerce informel avec la Libye voisine (pétrole, couscous, concentré de tomate, viandes,..) et l’émigration, qui ont amorti tant soit peu les manquements de l’Etat, Médenine et l’ensemble du sud-est auraient connu des situations sociales et économiques encore plus dramatiques.

Médenine est donc, incontestablement, l’une des premières régions en besoin crucial d’un soutien d’urgence et d’une politique volontariste de développement de longs termes. Des véritables infrastructures, comme une gare ferroviaire, un réseau adéquat d’eau potable, des cantines scolaires pour les enfants qui viennent des villages éloignés, des centres de soins dignes de ce nom… figurent en tête de listes des besoins et des revendications de la région. Dans ce contexte de marginalité et de pauvreté, la faculté de médecine projetée ne correspond en aucune manière à une intervention d’urgence et ne respecte pas les règles minimales et basiques d’une politique de développement et d’aménagement du territoire.

J’ai le double « défaut » d’être à la fois universitaire et originaire de Médenine, sans être nullement régionaliste… Et il me semble que la réussite d’une université, nécessite en plus des salles des cours qui ne sont pas trop difficile à construire, même en plein désert, un certain nombre de moyens de base : une bibliothèque digne de ce nom, des enseignants d’un bon niveau, et si possible de très bon niveau, des laboratoires de cours pratiques mais aussi de recherches, des budgets conséquents, des infrastructures de transports, des possibilités réelles d’hébergements qui ne soient pas dépendantes des mafias du sommeil… et j’en oublie.

Par ailleurs, une autre question me semble incontournable : comment faire pour envoyer et retenir sur place des enseignants et des praticiens compétents ? On connaît assez bien la carte de l’enseignement en général et de l’enseignement supérieur en particulier. On sait, par ailleurs, que les « meilleurs » diplômé(e)s refusent généralement une affectation dans des régions marginalisées comme Médenine. Quand ils sont obligés d’accepter, ils passent leurs premiers mois ou années à chercher par tous les moyens une nouvelle affectation à la capitale ou, au moins, dans une grande ville du Sahel. Bien sûr, beaucoup le font par commodité et confort personnel, ce qu’on pourrait évidement leur reprocher, si on veut… Mais d’autres le font parce qu’ils craignent, à juste titre, leur « stagnations » et leur marginalisation progressive. De toute évidence, pour faire carrière dans sa discipline et aspirer légitimement à des promotions et autres reconnaissances académiques, il vaut mieux être à Tunis plutôt qu’à Médenine ou au Kef.

En plus des lieux de loisirs et de détente (cinéma, sports, activités culturelles, familles,…), un enseignant chercheur, surtout parmi les plus jeunes, a besoin d’une bibliothèques universitaire, bien « fournie », de réseau de recherches, de librairies,…. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce sont là des moyens de base pour continuer à s’améliorer professionnellement, avancer dans ces recherches et échanger avec des collègues et des partenaires nationaux et/ou étrangers… Quand ces moyens ne sont pas disponibles sur place, le chercheur tente par tous les moyens d’échapper à « l’exil » pour trouver une place là où il aura plus de chances d’être reconnu et, éventuellement, récompensé. Avec l’acharnement et/ou les « pistons » on fini toujours pour y arriver… Ils ne restent par conséquent, que certains « engagés » qui vivent un défit quotidien pour ne pas « craquer » et les enseignants médiocres et sans ambitions qui ne cherchent même plus à s’améliorer… bref un enseignement basique et limité qui n’apporte rien aux étudiants, frustre les enseignants et ruine intellectuellement les promesses d’une faculté…

La décentralisation constructive de l’enseignement supérieure et de la recherche scientifique est indispensable et urgente.

Un citoyen réaliste et sincère ne peut pas être attristé par l’annonce de création d’une nouvelle faculté ou université, mais il faudrait d’abord commencer par les fondements et les fondations indispensables pour assurer sa réussite… Une réelle décentralisation de l’enseignement supérieur est plus que nécessaire, mais ça se prépare et ça se construit par étapes : il faut penser à décentraliser la recherche et ce qui va avec : bibliothèques réelles, laboratoires de recherches, transports, infrastructures d’hébergements, une infrastructure professionnelle digne de ce nom – un hôpital où on y va réellement pour se soigner et non pas pour mourir… -, où les enseignements trouvent les opportunités pour continuer à avancer et à s’améliorer et où les étudiants trouvent les moyens de se former en dehors des heures de cours qui ne sont jamais suffisants même quand ils sont assurés par des enseignants très performants et compétents, ce qui n’est que très rarement le cas.

Voilà pourquoi je trouve inexplicable qu’on distribue des facultés de médecine comme on distribuerait des cadeaux et des primes à la médiocrité. Je suis de Médenine (mais d’abord tunisien) et je rêverai voir cette ville devenir un pôle du savoir et des services publiques, mais ce qui est décidé risque de l’inscrire définitivement en tête d’affiche de la médiocrité du savoir et du service…

Faut-il, alors, priver Médenine, le Kef, Sid Bouzid et les autres régions marginalisées de l’intérieur, des effets positifs des infrastructures de la recherche scientifique et de l’enseignement supérieur ? Assurément non.

Tout le monde sait que sans recherches scientifiques avancées et innovantes et sans formations de hauts niveaux, points de développement et d’avenir. Regardons et apprenons des expériences d’autres pays, autrefois « sous-développés » et depuis peu « émergeants ». L’Inde, la Chine, le Brésil et même l’Afrique du Sud… ont bâti leurs nouvelles forces et puissances sur de véritables programmes scientifiques décentralisées. Contrairement à ce qui vient d’être décidé en Tunisie, les pays que je viens de citer ont fait le choix intelligent de créer de véritables pôles universitaires multidisciplinaires. Ces pôles sont rapidement devenus des centres d’attractions d’étudiants, de chercheurs et de spécialistes dans différents domaines, mais aussi d’investisseurs, d’intellectuels, de médias… Progressivement ces grands pôles universitaires de haut niveau sont devenus des centres de développement, de formations de renommés  mondiales et de diffusion de connaissances et de savoirs dans les multiples domaines académiques. Les Universités indiennes et brésiliennes, jadis presque inexistantes, sont devenues parmi les meilleures universités du monde.

Certes nous n’avons ni les moyens de l’Inde ni celles du Brésil. Mais nous ne sommes pas obligés de continuer dans la médiocrité des politiques suivies pendant les décennies précédentes.

Pourquoi ne pas penser à bâtir une nouvelle carte universitaire en Tunisie qui minimise les risques d’échec et augmente les chances de réussites ? Une de solutions envisageables seraient de créer deux ou trois pôles universitaires intégrés. Ces pôles devraient offrir des enseignements de hauts niveaux mais aussi des dynamiques et espaces de recherches scientifiques diversifiés ; des sciences sociales aux sciences « exactes » en passant par les domaines artistiques. Ces pôles multidisciplinaires doivent bénéficier des ressources humaines et financières nécessaires et présenter une offre scientifique à la hauteur de nos ambitions pour une autre Tunisie : la formation, la recherche, l’expérimentation et la diffusion par tous les moyens connus.

Des centaines, voire des milliers, de tunisiens et de tunisiennes compétents et hautement qualifiés travaillent et vivent aujourd’hui à l’étranger. Pour cetain(e)s, il s’agit d’abord de choix individuels légitimes et compréhensibles. Pour d’autre, il s’agit de choix « par défaut ». Ne pouvant trouver une place à la hauteur de leurs qualifications et de leurs ambitions académiques ils/elles préfèrent l’émigration à un retour risqué au pays. Ces derniers et peut être d’autres ne manqueraient pas de répondre à un appel qui s’incère dans un véritable projet ambitieux et prometteur.

Pour une véritable décentralisation fructueuse des structures académiques, je propose trois pôles en plus ou en complément de ce qui existe déjà :

1)  Un pôle dans le Sud-Est, autour des deux villes de Médenine et de Gabes.

2)  Un pôle dans le Centre, autour de Sidi Bouzid et de Gafsa

3)  Un pôle dans l’Ouest, autour du Kef et de Jendouba.

Bien pensés et conçus à partir d’études solides de cohérences et de faisabilité, ces nouveaux pôles créeraient inévitablement des dynamiques de développement en mesure de corriger, au moins partiellement, les inégalités régionales héritées de la période précédente. Des dynamiques urbaines, elles mêmes créatrices d’infrastructures et de services, ne manqueraient pas de suivre et de se développer autour de ces nouveaux pôles. Sidi Bouzid, Gafsa, Jendouba, Le Kef, Médenine, Tataouine cesseraient d’être des points de transits pour des jeunes universitaires en quête de carrières et de reconnaissances et deviendraient progressivement des destinations recherchées pour les universitaires et les autres acteurs de la vie politique, intellectuelle et économique. Centre de production et de transmissions des savoirs et des connaissances, ces pôles académiques deviendraient des puissants moteurs de développement.

J’entends déjà certains réagir en parlant de rêves irréalistes, d’idéalisme et d’utopie… Mais qui aurait osé prononcer le mot « révolution » jusqu’au 13 janvier 2011 ? N’était-ce pas un rêve impossible, voire une utopie pour nous toutes et tous ? La révolution, n’est pas seulement le renversement d’un régime. C’est la tentation de l’impossible et la volonté de dépasser les craintes et les incertitudes… C’est oser le défit permanent.

Je sais que le lancement de petits projets de facultés orphelines sans ambitions est plus facile à imaginer, à financer et à réaliser. Mais on ne crée pas des dynamiques de développement avec des petites structures naines, orphelines et sans ambitions.

J’aime Médenine, comme les autres villes et régions de ce pays. Je rêve d’y voir se développer des compétences et des potentiels porteurs de richesses, de justices et de bien être. Mais je ne crois pas aux petites interventions esthétiques et aux mini-projets qui ne reflètent que la petitesse et le manque de projets et de visions de leurs initiateurs. Je rêve de Sidi Bouzid, nouvelle capitale politique de mon pays. Brasilia est bien née d’un volontarisme politique qui visait un rééquilibrage entre les régions pauvres et riches du brésil. Je rêve du Kef et de Jendouba, des grands centres économiques à la hauteur de leurs richesses naturelles et minières. Je rêve de voir les projets, les investissements, les touristes, les richesses toucher les gouvernorats marginalisés et oubliés pendant plus de 60 ans.

Mais ni le rééquilibrage entre les régions et encore moins l’aménagement du territoire ne peuvent être pensés et réalisés par des petits « coups » timides, limités et sans lendemain.

Les facultés décidées il y a quelques jours par le gouvernement de transition sont d’excellents exemples de ces petits « coups » sans ambitions et sans avenir. Le développement juste et durable et tout sauf une juxtaposition de petits projets.

 

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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