Saida Manoubia, Un Quartier Populaire De Tunis Entre Marginalité Et Stigmatisation

Saida Manoubia, Un Quartier Populaire De Tunis

Entre Marginalité Et Stigmatisation 

Une visite chez les « intouchables » de Tunis

 

Habib Ayeb

Printemps 2012.

 

 

Ce texte est la version française d’un rapport réalisé au printemps 2012 dans le quartier de Saida Manoubia de la ville de Tunis, à la demande de l’IADH (Institut Arabe des Droits de l’Homme) qui l’a publiée sous forme d’un livre arabe-anglais. Je remercie ici l’IDH pour l’aide apportée qui m’a permis de vivre une expérience humaine exceptionnelle. 

Précision importante : Tous les noms de personnes cités dans ce texte sont des surnoms (pseudonymes). Aucun rapprochement avec une personne réelle n’est donc possible.

 

« C’est certainement passionnant, mais fais quand même attention à toi »… « ne prends jamais de l’argent ni des objets de valeur avec toi »… « ne donne jamais ton adresse à quelqu’un du quartier »…. » essaie de ne pas y aller seul… »…, voici certains conseils que des ami(e)s proches ont cru nécessaire de me prodiguer en apprenant que j’allais mener une enquête à Saida Manoubia, un quartier populaire de Tunis. Par ces conseils sincères et amicaux, ils participaient indirectement à la construction et à la diffusion d’une image négative aussi fausse que désastreuse. La marginalisation n’est pas une donnée matérielle, elle est un processus complexe auquel tout le monde participe à l’intérieur comme à l’extérieur. En entrant pour la première fois dans ce quartier, j’ai eu l’impression quasiment physique de traverser un mur ou une véritable frontière entre le fréquentable et l’infréquentable… entre le centre et la marge.

Venant du « centre », j’ai fini par intégrer l’idée que j’allais entrer dans une zone de touts les dangers… Arrivé dans ce quartier « marginal » (à la marge sociale et spatiale de la ville), j’ai compris que j’étais l’étranger, l’intrus, la personne à surveiller… Entre le dedans et le dehors, il y avait cette barrière/frontière qui constitue le point central ou le point focal de l’image catastrophique du quartier… Mais à postériori, on comprend qu’elle n’est pas construite par les gens de l’intérieur mais par ceux de l’extérieur dans une démarche de protection « contre les hordes populaires… les bandits et les criminels, les  voleurs et les violeurs.. ». Comment se construisent les images et les représentations ? Comment sont bâtis les murs de la peur et de l’exclusion ? Comment fonctionnent les processus d’appauvrissement et de marginalisation ? Comment définir la marginalité ?… sans y répondre avec précision et méthode à l’ensemble de ces questions, ce qui nécessiterait davantage de moyens et surtout de temps, ce travail s’est fait dans ce double cadre des représentations et des questions…

« En considérant l’invisibilité sociale,, il convient de s’intéresser aux modalités sociales par lesquelles des vies sont sont reléguées comme vies de peu, vies de quasi-rien, dont l’effacement hors des filets des solidarités humaines semble sans espoir de riposte. Par relégation, il faut entendre l’expulsion d’une vie hors des espaces consacrés. La relégation n’est donc pensable que par le dédoublement des espaces sociaux en espaces usités et espaces marginaux. Elle suppose l’établissement d’une frontière qui situe au-dehors des formes de vie considérées comme peu viables et qu’elle maintient dans un espace limitrophe, sorte de bas-fonds de la forme sociale. » (Guillaume Le Blanc ; L’Invisibilité sociale. PUF. Paris 2009. p. 14).

Ce premier texte est pour l’essentiel le résultat d’une enquête qualitative de terrain dont les entretiens individuels à l’intérieur comme à l’extérieur du quartier constituent la part principale. Mais certains témoignages viennent de groupes de discussions informels et non organisés à l’avance, toute tentative de réunion organisée étant tout simplement vouée à l’échec. Je me suis aussi beaucoup promené. J’ai observé et écouté avec beaucoup d’attention.   Pour gagner la confiance de mes interlocuteurs, j’ai vite compris qu’il fallait que je casse le mur virtuel de l’exclusion qui entoure leur quartier… J’ai systématiquement décliné mon identité et montré mes outils de travail : un carnet de notes, un crayon et un enregistreur… A Saida Manoubia il n’y a pas que des gens dangereux… il y a surtout des hommes et des femmes humains, agréables, accueillants… Premiers constats, premières confirmations et… premières fissures sur les images déformantes et les représentations dominantes. Je suis entré dans ce cartier avec l’appréhension née de l’image négative, j’en suis sorti avec des images de gens qui souffrent de la pauvreté, de l’exclusion et de la stigmatisation… et de la marginalisation.

I-La Marginalité Spatiale : Saida, un quartier « central » à la marge de la Capitale.

Le quartier de Saïda Manoubia (Saïda) est situé à environ 30 minutes de marche du centre ville de Tunis. Il couvre la forte pente qui commence au quartier de Montfleury à l’est et se termine dans la Sebkha de Sedjoumi à l’ouest. Mais s’il fait désormais partie du Tissu Urbain continu de la ville, le quartier ainsi confiné est relativement difficile d’accès et s’y aventurer n’est pas chose aisée du fait de la forte densité des constructions et de l’étroitesse des ruelles, mais aussi du fait de la sensation de « peur » justifiée ou non qui envahit le visiteur étranger. Ainsi Saïda Manoubia reste un quartier confiné et fermé et seuls ses habitants peuvent s’y aventurer facilement.

En plus des difficultés de circulation (pas ou peu de vélos) ce terrain présente deux contraintes majeures. En haut les constructions sont difficiles à réaliser avec la sécurité nécessaire du bâti et les maisons semblent s’accrocher à la pente et prêtes à décrocher et à glisser vers le bas avec le moindre mouvement de terrain. En bas (à l’Ouest, sur la zone d’épandage de la sebkha), le drainage des eaux de pluies et l’évacuation des égouts devient quasiment impossible. Le résultat est une accumulation des eaux et un débordement des eaux usées qui s’aggravent particulièrement pendant l’hiver et les périodes de pluies (il pleut environ 500 mm par an à Tunis). Et ceci est à l’origine d’une situation hygiénique et sanitaire désastreuse qui aggrave la situation dans ce quartier majoritairement habité par des familles majoritairement pauvres.

Au nord, Saida est limitée par le quartier populaire de Hay Hlal, par beaucoup d’aspects semblable à Saida. Au sud, Saida avec son prolongement, Hay Achouhada, fait face au quartier de Ouardia,   beaucoup plus aisé et habité par des familles de « classe moyenne ». Mais les deux quartiers sont séparés par un terrain vague et par le cimetière des martyrs.

Dans les années 1990, Ben Ali, dans le cadre de ses politiques de saupoudrage et de propagande, a fait construire des maisons sur une partie du terrain vague entre Saida et le monument du martyr dans lesquels il a fait loger des familles de Saida dont les maisons accrochées en haut de la pente menaçaient de s’écrouler. Cette opération a ainsi entrainé une nouvelle zone d’extension du quartier vers le sud. Le problème est que cette initiative présidentielle n’était pas du tout du goût des habitants de Ouardia qui y ont vu une « invasion » et un risque d’insécurité pour les familles de ce quartier calme et constitué principalement de villas d’un étage ou deux, plutôt confortables avec souvent des petits jardins privatifs.

« En réaction, les habitants qui ne pouvaient s’opposer à l’extension, voulue par le président, se sont résignés à renforcer leur propre sécurité en se barricadant », selon un enseignant universitaire qui a toujours vécu dans le quartier. Ainsi les murets extérieurs ont été rehaussés de plusieurs mètres pour devenir de véritables murs infranchissables. Autre démarche de « sécurité » totalement inconnue auparavant, les familles de Ouardia se sont procuré des chiens de garde pour empêcher toute intrusion. Le quartier, s’engageant dans une démarche de stigmatisation et de diabolisation s’est de fait enfermé sur lui même et les belles façades comme les petits jardinets se sont progressivement éclipsés derrière les murs.

Des deux côtés de l’espace vague qui sépare les deux quartiers Ouardia et Saida, deux cafés se font face à moins de 100 mètres de distance. Mais les clients des deux cafés ne se mélangent que très rarement, chacun préférant rester chez soi. A eux seuls, ces deux cafés avec leurs configurations et leurs clientèles montrent clairement la distance sociale entre les deux quartiers et les deux groupes d’habitants. L’un est assimilé au centre, l’autre est dans la marge… entre les deux on retrouve la frontière virtuelle de la marginalisation gardée en permanence par les uns et par les autres… De fait, et sans que ce soit d’une manière formelle et organisée, les deux cafés servent aussi de « tours de surveillance ».

Cette marginalisation spatiale s’inscrit alors dans la réalité physique et la configuration du terrain à partir de représentations et d’imaginaires qui se nourrissent, certes, de faits réels mais toutefois sans connaissance réelle de la situation à l’intérieur même du quartier marginalisé et sa population collectivement exclue et stigmatisée.

Saïda souffre à la fois de la densité, du manque d’infrastructures, d’invisibilité sociale et urbaine et d’image terriblement négative. En effet, demandez à n’importe quel habitant de Tunis de vous décrire le quartier et l’image se déroule sous vos yeux en quelques mots clés : danger, pauvreté, risques, drogues, violences, prostitution, vols, saleté, inaccessibilité, promiscuité… Alors que très peu de personnes vous diront s’y être engagées ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, tous vous affirmeront le connaître quand même. Il y a en effet les faits divers régulièrement relatés dans la presse et les médias. Il y a les rumeurs urbaines qui traversent la ville. Il y a la peur collective que ces « sauvages » sources d’insécurités ne mettent le feu à toute la ville. Il y a aussi le film Saïda de Mohamed Zran, que tout le monde prend comme preuve de l’infréquentabilité des habitants de ce quartier, si proches et si lointains.

Pourtant ce film, qui a eu un grand succès, ne montre pas que des images « négatives » et en tout cas, il ne stigmatise pas les habitants. Mohamed Zran, le réalisateur que j’ai rencontré pour les besoins de cette étude, m’en a parlé avec les larmes aux yeux. « c’était bien sûr extrêmement dur de me faire accepter et de tourner dans ce quartier et j’ai même dû faire appel à la police à un moment du tournage… mais j’y ai rencontré une humanité que je n’ai jamais rencontrée dans d’autres quartiers plus chics et plus sécurisés de la capitale ». A la question pourquoi tu as fait ce film ? Mohamed Zran m’a raconté qu’il habitait à Montfleury et qu’il pouvait voir l’ensemble de Saïda de la fenêtre de sa chambre, mais qu’il n’y était jamais allé auparavant. Il a fallu qu’il ait la caméra dans sa main de réalisateur pour oser s’y aventurer. C’est cette ligne virtuelle et psychologique entre la ville et le quartier qui en s’établissant comme une barrière infranchissable matérialise la marginalité spatiale et sociale de Saïda et de ses habitants.

Mais l’image négative collective du quartier est quelque part intériorisée par ses propres habitants qui ont tendance à en exagérer l’ampleur comme pour s’en éloigner individuellement. Autre « anecdote » révélatrice : un jeune homme du quartier (appelons-le Slah) qui a accepté de me servir de « guide » et d’accompagnateur pendant les enquêtes m’interdisait d’aller le retrouver dans le quartier. Il venait me chercher en scooter dans un café à Montfleury et à la fin de la « tournée » il me déposait loin du quartier : « raisons de sécurité »… « Je ne suis pas rassuré de te laisser venir et repartir tout seul ». « Tu peux être agressé… Avec moi, tu ne cours aucun risque » me disait Slah. C’est toujours cette ligne que dessine Slah, né dans le quartier et y habitant toujours tout en travaillant à l’extérieur. La ligne du risque et de la peur.

Toute la difficulté de saisir l’ensemble des éléments qui constituent l’image négative vient de l’ignorance quasi-totale de cet espace marginal et donc l’incapacité d’établir le lien entre certains faits avérés et leur étendue sur le terrain. La représentation se construit sur des images et sur certains faits réels ou imaginés. Mais comment mesurer l’ampleur de tel ou tel fait dans un quartier dense et difficilement explorable en l’espace de quelques jours ou même en quelques semaines. Seule une enquête quantitative et qualitative de grande ampleur peut aider à dessiner une image et une représentation proches de la réalité. Par conséquent cette enquête ne peut prétendre se rapprocher de la réalité collective.  Elle se limite, de fait, à dénombrer et à décrire certains faits et « problèmes » constatés sur le terrain sans prétention de donner les éléments permettant d’aggraver ou d’alléger la représentation que les habitants se font de leur quartier et d’eux même et que les « étrangers » se font du quartier et de ses habitants.

A Saida, j’ai vu la drogue, j’ai vu la promiscuité, j’ai vu la souffrance, j’ai rencontré des « bandits », j’ai rencontré la prostitution, j’ai rencontré l’échec… Mais combien sont-ils/elles à être confrontés à ces problèmes et difficultés ? Ce travail ne peut avancer aucune réponse définitive. Quelqu’un disait « là où il y a une tache rouge, il n’y a pas forcément un chat écrasé… » et je pourrais dire que là où il y a un drogué, un criminel ou une prostituée, il n’y a pas forcément une communauté de « hors la loi »… Ainsi c’est l’image qui reste encore l’élément constitutif de la marginalisation dont le quartier et ses habitants font l’objet et par conséquent de leur invisibilité malgré une présence physique dans la proximité immédiate du centre de la capitale. Problème d’images, questions d’ignorances, de peurs et de rejets, faits de comportement, frontières virtuelles et réelles entre ce qu’on croit être et ce qu’on croit que les autres sont.

Un quartier relativement central, mais fortement marginalisé

Le site de Saida Manoubia est accidenté et difficilement constructible c’est ce qui explique que la ville ne s’y était pas « naturellement » étendue. Son seul intérêt était la présence des carrières dont on extrayait le sable et la pierre de calcaire, utilisés pour les chantiers immobiliers dans la ville. En partie propriété de l’Etat (environ 60 % de la surface totale), le site a d’abord fait l’objet d’appropriation privée « illégale », par une simple « main mise ». Progressivement les migrants venant des régions du sud, du centre et de l’ouest du pays s’y sont entassés surtout à partir des années 1960 et ce malgré les interventions régulières et brutales de la police pour les en empêcher. Ainsi un énorme gourbi-ville s’y était rapidement formé dans des conditions de vie extrêmement primaires. Depuis, les « migrants » d’origine y côtoient les déclassés de la ville. Avec le temps, les gourbis ont été certes progressivement remplacés par des constructions en dur, mais en raison de l’impossibilité de s’étendre sur des superficies plus larges, Saïda à vu sa densité croitre pour atteindre des niveaux qui en font aujourd’hui l’un des quartiers les plus denses de la capitale et probablement du pays. Le quartier est désormais « hermétiquement » confiné, mais sa population continue de croitre. C’est l’un des problèmes majeurs des habitants. La promiscuité.

Aujourd’hui le quartier est habité par des familles installées depuis une bonne cinquantaine d’années et/ou par leurs descendants. Il ne s’agit donc plus de population étrangère à Tunis, mais de personnes majoritairement nées et grandies sur place. Elles se sentent à la fois tunisoises et rejetées comme des « étrangers » ce qui aggrave leur sentiment d’être marginalisées.

Sur le plan juridique, même si les maisons sont en général reconnues comme propriétés privées, avec ou sans titre, leur statut est loin d’être clair pour tout le monde. Après une longue période de tergiversation, l’Etat a fini par ouvrir les procédures de légalisation de la propriété foncière à ceux qui le désirent.  Mais cette procédure se fait dans le cadre normal ce qui veut dire qu’elle nécessite une procédure de vente/achat à un prix fixé par l’Etat. Selon cette procédure, toute famille qui veut formaliser le statut juridique de sa « parcelle » doit payer une certaine somme estimée par rapport à la surface totale occupée. La municipalité qui a acquis en 1980 l’ensemble du terrain sur lequel Saïda s’est construit a fixé un prix de vente aux habitants du quartier à 5 dinars par mètre carré, pensant que l’offre pousserait les familles concernées à devenir propriétaires du sol.

Mais, cette démarche n’a pas produit l’effet escompté et peu de familles ont acheté leurs terrains. Cette obligation financière, vue comme une injustice, pousse les gens à rester dans l’ambigüité juridique et en cas de transactions (vente de la maison), ils se limitent à signer un contrat en présence d’un avocat, sans l’inscrire auprès des services compétents. C’est autant de dépenses en moins. Par ailleurs, toutes les personnes interrogées disent qu’elles ne paient jamais les taxes foncières et justifient leur refus par le fait qu’elles se considèrent lésées dans leurs droits de propriété sur des parcelles sur lesquelles elles sont nées et habitent. « Donnez nous de véritables titres de propriétés complètes » et on paiera toutes les taxes nécessaires.

Sur le plan du marché, ce problème foncier ne favorise pas la mixité et le quartier n’attire que des familles dans le besoin et ne pouvant pas se loger aux prix du marché. La grande promiscuité, l’image négative du quartier, le manque d’espace et même d’offres, l’insalubrité et la pauvreté des infrastructures et, enfin, l’insécurité (supposée ou réelle) décourage d’autres familles plus ou moins aisées à venir chercher un logement dans le quartier. Par conséquent, les partants (ascension sociale et mariages)  laissent l’espace libéré (maison ou juste une chambre) aux autres membres de la famille ou, moins couramment, louent ou vendent le logement abandonné à des acheteurs du quartier. En contrepartie cette situation empêche les prix des maisons d’augmenter exagérément et de pénaliser davantage les habitants du quartier.

Sur le plan des infrastructures et des services, le quartier est globalement assez bien desservi en électricité et en eau potable quoique l’offre ne corresponde pas toujours à la demande. Faiblesse des réseaux de transports ou faiblesse de l’offre, les coupures d’électricité et d’eau potable sont fréquentes et les pannes ne sont généralement réparées qu’avec retard. Par contre, le réseau d’assainissement est clairement sous dimensionné et ne répond visiblement pas à la densité de la population. Ainsi, le réseau du tout à l’égout déborde régulièrement et particulièrement pendant la saison de pluie. Le résultat est que les eaux usées finissent régulièrement par s’accumuler dans la partie basse du quartier constituant des foyers de nuisances multiples aggravées par la présence de la Sebkha qui recueille une partir des eaux usées. Pendant la saison chaude de l’été l’ensemble du quartier est infesté par les mauvaises odeurs et, plus désagréable encore, les moustiques.

II-Marginalité Sociale

« … et quand mon mari à besoin de moi, nous envoyons les enfants dans la rue », à elle seule cette phrase prononcée par une charmante et attachante mère de famille d’une quarantaine d’année, exprime tout le sentiment de marginalisation qui habite toutes les personnes rencontrées.

Cette femme mariée et mère de plusieurs enfants, cohabite avec sa belle mère, son frère   sa femme et leurs enfants et une sœur dans une maison qui ne compte que trois chambres et un patio donnant sur une petite cuisine et une salle d’eau avec toilettes, un vieux lavabo et un tuyau d’arrosage accroché à un robinet et faisant office de douche pendant la saison chaude. En hiver, un seau d’eau chauffée à la cuisine « suffit ».

Toutefois, à en croire d’autres histoires entendues dans le quartier, cette femme doit s’estimer quelque part heureuse comparée à d’autres. Il semblerait que dans certaines familles, les femmes subissent les demandes, souvent accompagnées de violences verbales et physiques, de leurs maris rentrant à des heures tardives sous l’effet de l’alcool et/ou de la drogue. Souvent, ces scènes se passent en présence des enfants qui assistent ainsi au viol de leurs propres mères par leurs propres pères sans pouvoir agir par peur, par honte et par souci de ne pas exposer la famille au déshonneur. Dans ces cas là, l’une des plus faciles fuites est dans la consommation des produits stupéfiants, particulièrement les médicaments qui sont moins chers que les vraies drogues, mais réputés plus dangereux encore.   Ainsi la promiscuité due aux contraintes spatiales et sociales sont à l’origine de nombreux conflits et expliquent certainement une partie des comportements agressifs.

Dans ce contexte socio-spatial, les enfants scolarisés ne peuvent pas se concentrer pour les révisions et leur seul espace « privé » se confond avec l’espace publique puisqu’ils passent la plus large partie de leur temps, hors école, dans la rue et dans les espaces vagues où ils s’exposent à la violence, à la tentation de la délinquance et à la drogue. Le chemin vers le statut de petit caïd se révèle, dans ces conditions, particulièrement tentant à la fois pour se protéger et pour dominer.

Les filles, scolarisées ou non, semblent mieux s’en sortir au niveau de l’école et dans la famille. Protégées jusqu’à un certain âge contre la violence de la rue par les structures familiales et le contrôle social qui leur confère une certaine protection quoique toute relative et davantage liée aux notions de morale et d’honneur. Cette protection sociale des filles semble être particulièrement efficace contre la consommation des drogues. Par contre, elles peuvent affronter des situations de violences sexuelles et de viols, même si les cas de viols ne semblent pas être très fréquents. Mais comment le savoir avec précision ?

Un célibataire et chômeur de 35 ans, qui a connu la prison et a consommé de la drogue, m’a avoué, avec un certain regret que je crois sincère, avoir commis deux viols. « … il y a des moments où la solitude, le manque de moyens, l’impossibilité de mariage et même d’avoir une relation normale, me poussent à commettre de graves « âneries » (bhama) incontrôlables et impardonnables. C’est comme ça que sous l’effet de la drogue, j’ai violé deux filles… Que Dieu me pardonne ». A ma question de savoir comment il réagirait s’il voyait un autre homme violer une femme, il a eu cette réponse spontanée : « je le tue… ». C’est le miroir qu’il faut casser ? Ou le refus de se reconnaître dans la peau d’un criminel, alors même qu’on avoue avoir commis un crime ?

La question de la drogue

La drogue est assez répandue dans le quartier. La zatla comme les drogues dures existent et les seringues visibles dans la rue et surtout dans les espaces vagues (décharges en hauteur, le long du chemin de fer jusque dans le tunnel, le long de l’autoroute) en témoignent. Mais ce qui semble plus répandu ce sont les divers médicaments qui ont le double « avantage » du prix et de l’efficacité. Ce sont en général des médicaments utilisés pour soulager les cancers en phase terminale.

Les consommateurs fréquents ne s’en cachent pas trop et beaucoup laissent apparaître un état physique général de consommateurs (faiblesses, maigreurs, déséquilibres à la marche, yeux gonflés, traces de piqures…). D’après les personnes rencontrées l’hépatite C est extrêmement répandue chez tous les habitants. Ceci est confirmé par un médecin originaire du quartier et installé depuis quelques années à Montfleury et qui dit compter parmi ses patients des habitants plutôt pauvres du quartier. Un consommateur dépendant m’a déclaré que le premier signe « de la marginalité c’est l’hépatite C qu’on ne peut ni éviter ni soigner et dont les autorités publiques ne s’occupent pas ou pas assez ».

Par contre, je n’ai trouvé aucune indication sur la prévalence du Sida dans le quartier mais tout le monde en parle. Psychose ou réalité ? Toutefois, j’ai pu rencontrer un homme (appelons le Hassan) séropositif, âgé d’une quarantaine d’années et vivant seul dans une maison très modeste héritée de sa mère. Me recevant chez lui vers 11h du matin, il m’a rapidement raconté sa vie en quelques points. Totalement dépendant de la drogue, Hassan avait fui clandestinement en Italie, après 4 années de détention pour trafic et consommation de drogues et violence sur autrui. En Italie, où il est resté plusieurs années dans la clandestinité vivant de petits boulots et de petits trafic de drogues qui lui permettaient de couvrir ses propres dépenses et d’envoyer de l’argent à sa mère âgée et malade restée seule à Saïda.

Il y a trois ou quatre ans, sa mère est décédée et il est rentré pour assister à son enterrement en espérant pouvoir repartir. Mais une fois à Tunis, il a été malade et les médecins lui ont diagnostiqué le virus VIH et depuis il est sous traitement… mais n’ayant aucun revenu fixe et étant totalement seul et sans famille, Hassan s’est enfoncé dans la consommation de la drogue et de l’alcool et évite au maximum le contact avec l’extérieur. Seuls quelques hommes de sa génération lui rendent visite et lui donnent parfois un peu d’argent pour couvrir le minimum de ses besoins. Des femmes du quartier, principalement les mères de ses copains conscientes de sa souffrance solitaire, lui envoient régulièrement des repas chauds. La simple solidarité. « Si j’étais de la Marsa, même avec tout ce j’ai fait et ce qu’on peut me reprocher, on se serait occupé davantage de moi… on m’aurait soigné mieux…  Ici, je suis perdu et un jour je vais disparaître sans que personne ne s’en rende compte… si peut être mes amis ou leurs mamans »

Les produits stupéfiants viennent naturellement de l’extérieur du quartier. Ce sont généralement des jeunes adolescents, entre 12 et 16 ans, qui revendent les produits sur le quartier et autour. Avant le 14 janvier, ils auraient été fournis par un haut gradé de la police de la Goulette ; affirmation entendue chez nombreuses personnes interviewées séparément et à des moments différents. Les jeunes adolescents sont attirés par des « chasseurs/rabatteurs » qui leur font goûter les produits et l’argent qui va avec… face à la quasi-certitude de l’échec scolaire, au sentiment de pauvreté, à l’envie d’aider les parents et les petits frères et sœurs et l’attrait de l’argent facile, ils tombent facilement dans le piège. Une fois dedans ils s’enfoncent dans le double engrenage de l’argent facile, qui se révèle du reste moins facile que promis, et de la dépendance aux produits stupéfiants.

Sortir de la marginalité : Les stratégies et les contournements

Pour trouver un travail et s’assurer un revenu plus ou moins régulier, les filles et les femmes semblent avoir plus de succès que les garçons quoique avec des salaires de misères. Caissières dans des supermarchés ou simples vendeuses dans des magasins, notamment de vêtements, lingeries, articles de maisons, parfumeries, magasins de jouets…, les plus jeunes perçoivent des salaires d’environ 100 dt par mois en moyenne. Mais ces « petits boulots » leur donnent l’occasion de sortir de la maison et du quartier et surtout des opportunités de rencontres qui peuvent parfois –ça arrive- aboutir à des mariages… Les plus âgées sont généralement employées comme femmes de ménages à 180dt par mois dans les administrations, les écoles et surtout les hôpitaux. Les hommes étant lourdement frappés par le chômage, les familles survivent généralement avec les salaires, souvent modestes, des femmes qui continuent à assurer les charges habituelles à la maison (ménage, cuisine, lavage…).

Certaines jeunes filles/femmes basculent dans la prostitution pour s’assurer un revenu plus ou moins confortable et apporter une aide à la famille. Cette activité s’exerce généralement dans d’autres quartiers que Saïda, parfois les banlieues chic de la capitale. A Saida, ces femmes travailleuses du sexe essaient de garder des apparences « normales » et irréprochables pour ne pas être rejetées mais aussi pour éviter de tomber sous le joug des « bandits » du quartier. D’après les hommes interrogés (très difficile de rencontrer les filles) lors de mes interviews, il semblerait qu’il s’agisse surtout de pratiques individuelles et sans la présence de proxénètes.

Slah m’a présenté dans le centre ville de Tunis à l’une de ces filles prostituées. Aïcha (faux nom), une belle femme, la trentaine, bien habillée, fumant des cigarettes chères et consommant de l’alcool, m’avoue avoir commencé la prostitution depuis le Lycée. « … n’étant plus vierge et ne pouvant pas justifier mes revenus, je n’ai plus aucune chance de trouver un mari et de fonder une famille. Alors, je continue parce qu’il faut aider les parents et les petits frères et sœurs. A ma famille, je raconte que je travaille dans un grand supermarché situé dans la banlieue nord de Tunis… Quand ils commencent à poser trop de questions, je raconte que j’ai trouvé un autre travail par exemple dans un magasin de lingeries… mon père n’oserait jamais venir vérifier si j’y travaille réellement ou non. Mes frères sont encore trop jeunes ». Elle dit subir fréquemment des violences sexuelles ou physiques et se trouve parfois forcée à pratiquer des actes contre sa volonté ou à faire l’amour sans protection. Elle ne voit pas comment sortir du cercle de la pauvreté qui la force à pratiquer un métier qu’elle n’a choisi que par besoin et par manque d’autres opportunités. « Je rêve surtout de tomber un jour sur un étranger qui m’emmènerait avec lui en Europe ou dans un pays du Golfe… si je reste ici, ma vie est foutue » affirme-t-elle.

Aïcha affirme, par ailleurs, connaître plusieurs jeunes filles et femmes du quartier qui s’adonnent à la prostitution d’une manière régulière ou ponctuelle, en cas de besoin. Elles se connaissent et s’entraident mutuellement notamment en se passant les coordonnées de clients « aisés » ou plus directement en se prêtant de l’argent en cas de nécessité. Cependant elle assure qu’il ne s’agit pas de réseaux organisés et que très peu d’entre elles seraient tombées sous les ordres et le contrôle de « souteneurs ». Enfin, Aicha affirme gagner entre 300 et 500 dinars par mois mais que certaines saisons sont plus « propices » que d’autres.

Pour les hommes, les choses sont encore beaucoup plus difficiles et leurs chances de trouver un travail sont presque nulles. Une adresse à Saïda Manoubia n’est pas la meilleure carte de visite c’est même le contraire ; un handicap considérable. Avec une telle adresse, on part avec un capital social négatif. Les employeurs éventuels se rétractent dès qu’ils apprennent le lieu de résidence du candidat, surtout quand il s’agit d’hommes de moins de 40 ans. Les seuls emplois qui peuvent leur être accordés sont des emplois généralement mal payés et  demandent d’excellentes conditions physiques :  manutentionnaires, surveillants ou gardiens (supermarchés, grandes sociétés, garages… ) ou, encore, « videurs » dans les boites de nuit. Mais ils n’ont pas tous les conditions physiques exigées et ces activités les exposent souvent à des situations de conflits voire des bagarres violentes qui peuvent les amener soit à des situations de violences extrêmes soit à des arrestations par la police et à l’emprisonnement. Seuls les hommes relativement plus âgés et ayant dépassé la quarantaine peuvent espérer des emplois plus « communs » et dans leurs cas l’âge peut corriger l’adresse et donc rééquilibrer le déficit du capital social.

Quand ils le peuvent, et c’est assez rare, les jeunes de Saida quittent le quartier. Parmi les possibilités et les stratégies quatre sont parmi les plus citées par les personnes interrogées lors de notre enquête à Saïda :

–       La migration : des jeunes adultes cherchent en permanence l’occasion de partir à l’étranger. Tous les moyens « légaux » (visas) et « illégaux » (7arga) sont presque systématiquement essayés. Certains y sont arrivés et sont maintenant installés en Europe. Ceux qui maintiennent les contacts familiaux et envoient l’argent à la famille commencent souvent par améliorer le logement. C’est ainsi que plusieurs premiers étages sont construits… Par ailleurs, certains, plus rares, déplacent leurs familles à l’extérieur du quartier et les installent dans des quartiers plus confortables et surtout « calmes » et sécurisés.

–       Trouver un travail à l’extérieur de Saida et habiter dans un autre quartier.

–       Le mariage (sociologiquement mixte, c’est à dire quelqu’un de Saida qui épouse un/une d’un autre quartier de la capitale ou carrément d’une autre ville) est une opportunité surtout pour les filles. Mais c’est relativement rare. Certaines profitent d’un travail, même mal payé, pour lier des relations à l’extérieur et saisir l’occasion d’un possible mariage. Travailler dans un magasin peut être une stratégie et une étape intermédiaire avant de quitter définitivement le quartier. Un mari relativement aisé pourrait même aider le reste de la famille…

–       Pour les garçons, moins recherchés sur le marché de l’emploi à cause de leur capital social négatif (adresse,  faible scolarisation, dossier judiciaire,…), ils se trouvent souvent « forcés » de prendre la violence, le vol et même la drogue comme stratégies contre l’extrême marginalité. Souvent ils en souffrent mais ne voient pas d’autres alternatives. Un homme interviewé m’interpelle en me renvoyant mes questions : « que veux-tu que je fasse ? je dois crever de faim ? je dois mendier ? impossible de trouver un travail, je ne peux pas me marier, j’ai échoué à partir en Europe, mes parents souffrent et ne peuvent pas me donner un argent de poche suffisant… je fais ce que je peux pour survivre ou je me drogue pour oublier… je n’ai pas d’autres solutions ».

III-La Marginalité Politique

Cette enquête ayant commencé après le 14 janvier, tout ce qui concerne la période Ben Ali – Trabelsi n’est évoqué que brièvement et à travers les déclarations des personnes rencontrées à Saïda. Mais globalement les souvenirs dominants la période d’avant la révolution sont liés à la police et au parti du RCD au pouvoir jusqu’au 14 janvier 2011.

Les personnes rencontrées disent que leurs relations avec le pouvoir et avec la politique se limitaient à la relation avec la police qui avait l’habitude de mener des « raids » (comme tous les Tunisiens, les habitants du quartier utilisent le mot « rafles ») à la recherche de personnes accusées ou soupçonnées de délits de justices ou de crimes. La police avait l’habitude d’arriver en grand nombre, en voitures et parfois à dos de cheval pour pouvoir s’engager dans les impasses et les petites ruelles. Leurs cibles étaient les repris de justices, le trafic et la consommation de drogue, les personnes soupçonnées de délits et ils n’hésitaient pas à forcer les portes des maisons en pleine nuit à la poursuite des personnes recherchées. Parfois, les policiers organisaient des barrages filtrants aux entrées principales du quartier pour arrêter les personnes recherchées ou pour intimider et faire peur à d’autres. Toutefois, certaines personnes rencontrées nous ont affirmé que les policiers venaient surtout pour racketter certains habitants et particulièrement ceux ou celles qui avaient des liens avec la drogue, la prostitution ou les vols…

Par conséquent, les relations entre le quartier et la police étaient bâties sur des rapports de force mais aussi d’intérêts et de corruption. Ceci rejoint le témoignage que j’ai obtenu auprès d’un habitant « lié » à la drogue qui m’a affirmé qu’ un haut commissaire de police de La Goulette était à la tête du réseau qui fournissait les produits stupéfiants aux revendeurs du quartiers. Sans pouvoir le vérifier par nos propres moyens – du reste ce n’est l’objectif de l’enquête, ni la fonction du chercheur – il me semble assez clair que les éléments concordent et appuient fortement la thèse de l’implication plus ou moins forte de la police dans le double « réseau » de la drogue et de la prostitution. Une certaine protection contre trafics et rackets. Pour éviter tous soupçons des collègues ou d’autres services du ministères, la police procède de temps en temps à l’arrestation de personnes désignées comme dangereuses ou annoncent l’arrestation et le démantèlement de tel ou tel réseau…. Histoires racontées par plusieurs personnes sans toutefois pouvoir les confirmer ni les démentir d’une manière certaine et catégorique. Mais quel que soit le rôle réel de la police et son jeu dans le quartier, les annonces régulières sur des crimes ou des trafics dans le quartier, souvent relayés par la presse et les médias, participent à sa stigmatisation et à celle de ses habitants désignés comme des criminels, des hors la loi et des mauvais citoyens. Se faisant cela renforce la marginalisation et la ligne qui sépare Saïda du reste de la ville.

Le RCD avait sa cho3ba (cellule) la plus proche à Montfleury juste au dessus de Saïda. C’est là-dedans qu’étaient organisées les « réunions » de quartiers. Comme partout dans le pays et pour les mêmes raisons économiques et politiques, un grand nombre des habitants de Saïda avaient une carte du parti qui peut parfois « protéger » et parfois rapporter quelques aides ; un carnet de soins et autres aides directes ou indirectes qui étaient pratiquement toutes gérées par le parti. Donc leurs relations avec RCD étaient clairement des relations obligées et d’intérêts.

Mais les habitants racontent aussi que le parti avait un grand magasin dans lequel sont stockés  différents produits reçus à titre d’aides internationales ou nationales aux populations démunies en Tunisie au lieu de les distribuer aux familles et aux personnes nécessiteuses. Plusieurs témoignages concordent. Un ancien chauffeur de voitures du parti m’a raconté qu’à plusieurs reprises il a transporté, sur les ordres de ses supérieurs, des cartons de produits alimentaires, de couvertures… vers le magasin de stockage en question. Il affirme aussi avoir déposé plusieurs produits à des adresses privées dans des quartiers aisés de la capitale.

Ainsi ce double rapport avec la police d’un côté et le RCD de l’autre, ajouté à l’impossibilité de s’engager tant soit peu dans une action politique du temps de la dictature, ne permettaient aucune intégration politique même relative de ces populations. D’où un désintérêt général de la politique qui dominait encore au moment de notre enquête.

Ceci dit, cela ne signifie pas que ces populations ignoraient tout de la vie politique. Ainsi quand ils parlent de leurs difficultés personnelles et collectives (chômage très élevé, logements, infrastructures, services… etc) ils désignent des institutions et parfois mêmes des personnes. Ceci démontre que les habitants du quartier n’étaient pas totalement ignorants de la chose politique et qu’il en avaient même une certaine représentation assez précise.

Mais chose surprenante, il m’a semblé que la méfiance à l’égard des politiques et de la politique n’a pas changé avec la révolution de laquelle ils se sentent exclus dès le départ. Pour certaines personnes interrogées, la révolution a aggravé leur exclusion et leur stigmatisation en les présentant comme un danger potentiel pour la transition. L’une des personnes interrogées m’a dit « avec Ben Ali, on avait des rapports directs avec la police et on savait à quoi s’en tenir, avec la révolution personne ne vient nous voir, même pas la police… J’ai l’impression que nous ne sommes plus tunisiens… La révolution n’est pas pour nous… »

Une anecdote réelle, fortement exagérée par les médias, datant du lendemain du départ de Ben Ali, n’a pas facilité les relations de Saida avec le reste de Tunis, désormais « dominée » par de nouveaux acteurs politiques organisés ou non organisés. Pendant les premiers jours de la révolution, des groupes originaires du quartier ont attaqué le dépôt de tabac appartenant à la Société Tunisienne du Tabac (la fabrication et la vente en gros du tabac et des cigarette relèvent d’un monopole de l’Etat) situé dans le quartier de Ouardia et la fabrique de vin connu sous la marque Kodia située plutôt dans l’espace de Saida. Ils ont ainsi pu voler des quantités considérables de marchandises (cigarettes et vins essentiellement) qu’ils ont soit consommées soit vendues notamment le long de l’autoroute qui passe entre le quartier et la Sebkha. Non sans en rire, et faisant référence aux comités de quartiers organisés « spontanément » partout en Tunisie pour remédier à la disparition de la police, un de mes interlocuteurs m’a déclaré que « partout dans le pays, les gens se sont organisés en comités de quartiers pour protéger leurs biens et leurs familles… et nous aussi, nous avons formé nos comités de quartier pour protéger nos familles et nos marchandises volées ».

Dans tous les cas, il semblerait que le taux d’enregistrement volontaire sur les listes électorales avant les élections a été parmi les plus faibles, sinon le plus faible de l’ensemble du grand Tunis. Ceci peut être évidemment expliqué par nombreux autres arguments et facteurs, mais cela montre quand même l’absence de confiance, que l’abstention des partis politiques et des candidats de tenir des réunions dans le quartier et de venir rencontrer les habitants, est venue renforcer et quelque part « confirmer »… : « Nous, on n’a rien vu venir. Les politiciens de la révolution ne viennent jamais jusqu’ici. Ils ont peur de nous parce qu’ils nous considèrent comme des sauvages violents. Ils font leurs meetings dans les environs du quartier et prétendent se déplacer à Saida. Ils ne valent pas plus que Ben Ali » (cette déclaration a été recueillie avant les élections de la constituante le 23 octobre 2011.

En réalité, la seule exception est le parti Ennahdha qui était présent dans le quartier, quoique assez modestement. Une présence qui s’est renforcée progressivement jusqu’à la veille des élections de la constituante. Pas de grands meetings. Pas de porte à porte non plus. Mais une présence active dans la mosquée. Ses partisans sont surtout des personnes âgées qui ont passé leur vie dans le quartier et qui sont inquiets de l’avenir social et professionnel de leurs propres enfants et se sentent quotidiennement « agressées » par la perte de la morale et des normes sociales, stout avec la désertion de l’Etat. Les statistiques des votes ne permettent pas une cartographie électorale précise puisque Saida n’était qu’une partie d’une circonscription beaucoup plus large, mais il y a fort à parier que Ennahdha a enregistré ici l’un de ses meilleurs scores.

Mais chose intéressante à souligner, l’absence visible des salafistes. C’est à peine si quelques uns d’entre eux qui habitent le quartier fréquentent la mosquée, mais sans s’attarder dans les ruelles. L’explication la plus entendue est que les salafistes du quartier ne l’étaient pas toujours et certains étaient passés par les mêmes « dérives » (violences, prisons, drogues… )… et savent que leur passé est trop connu de tous pour oser prétendre donner des leçons de moralités ou de religion aux autres. Certains habitants me disaient que les salafistes s’ils décident de jouer à la violence et aux affrontements,  ne feront pas le poids contre les autres… « Nous sommes aussi bagarreurs, nous nous défendrons et s’il le faut, ça sera la guerre sans merci …» « alors, ils évitent les conflits et les provocations dans le quartier… ».

Marginalité et Solidarités

La description des aspects de la marginalité sociale et économique ainsi que des comportements, tels que j’ai pu les voir et les observer… ne peut pas et ne doit pas confirmer l’image totalement négative du quartier et encore moins de ses habitants. Cette image stigmatisante que toute la capitale connaît, n’est que construction et représentation d’une catégorie sociale que forment les habitants des quartiers pauvres et populaires (Saida, comme adresse et comme « origine »). Une image qui pourrait se traduire par « ces gens là sont trop pauvres pour être honnêtes… ils ont forcément des choses à se reprocher ». Pourtant, plus que certains aspects de violence que peut ressentir le visiteur « étranger » au quartier, ce qui m’a le plus touché c’est la solidarité et l’humanité qui règnent entre les habitants.

Malgré l’entassement, la promiscuité, la densité… Saida présente davantage une allure sociale de village. Un village où tout le monde se connaît. Un village, où tout visiteur étranger est immédiatement repéré et surveillé, avec plus ou moins de courtoisie. Un village où l’extrême violence est plutôt rare comparée au potentiel. Un village où la personne âgée est respectée, accompagnée, aidée. Un village où les enfants sont « protégés » et où les jeunes femmes se trouvent plutôt en sécurité faite de paternalisme, de voisinage, de protection du (de la) faible. Assez paradoxalement, pendant les premiers jours après le départ de Ben Ali et l’aggravation de l’insécurité, beaucoup de personnes qui avaient quitté le quartier suite à une ascension sociale, sont revenus s’y réfugier par mesure de sécurité. C’est, entre autres, le cas d’un procureur de la république qui est revenu avec femme et enfants chez sa mère parce qu’il craignait pour leur sécurité.

La solidarité et l’absence relative de violences à l’intérieur peut s’expliquer par le contrôle social et l’absence relative d’anonymat. Mais à mon sens elle constitue d’abord le ciment de la cohésion du groupe (communauté ?) marginalisé(é) face au centre exclusif qui forge ses propres barrières de défenses bâties, non pas spécialement sur la cohésion interne, mais davantage sur la stigmatisation des espaces marginaux. Ainsi, les habitants du quartier ne font travailler (construction…) que des gens du quartier. Ils fréquentent le coiffeur, l’épicier, la mosquée du quartier. Ils ont leurs cafés à l’intérieur ou en bordure du quartier, notamment sur le haut de la pente entre Saida et Montfleury et entre Saida et Ouardia… Dans ces cafés, où les hommes adultes et chômeurs (très forte proportion des hommes) passent la journée et même une partie de la soirée, tout le monde se connait… et les serveurs sont généralement des hommes du quartier. Entre tout ce monde, on sent la convivialité et la complicité.

Le premier jour dans le quartier, je suis allé m’attabler au café situé sur le haut de la pente au dessus de Saida et face à la sebkha Sedjoumi… J’ai rapidement compris que j’étais très vite repéré… Normal, personne ne m’avait vu auparavant. Accueil sympathique et service « soigné »… Le serveur qui m’a apporté mon café est originaire du quartier. La trentaine dépassée, costaud et marqué au visage par deux cicatrices, dont l’une assez impressionnante. Je profite d’un moment d’attention de sa part pour me présenter et lui demander s’il acceptait de me parler de son quartier. La réponse a été tout de suite positive… Il m’a brossé un tableau de la vie dans le quartier et m’a beaucoup parlé de son propre itinéraire : chômeur de longue durée, il travaille de tant en temps au café pour se faire un peu d’argent (une sorte de soutien du patron du café, qu’il dit connaître bien), se drogue, a essayé de partir clandestinement pour l’Italie mais a échoué à deux reprises… a fait plusieurs séjours en prison (violences, drogue, vols…). Sa mère, séparée de son père depuis sa naissance, l’a élevé en faisant toute sorte de boulots dont le ménage et la lessive chez des familles de Montfleury…

Mais quand je lui ai demandé s’il pouvait me servir de guide pour une enquête et me présenter à des personnes et des familles du quartier, il est devenu méfiant : « qui me prouve que tu n’es pas flic ? … beaucoup sont habillés comme toi … ont le même style avec les cheveux longs et tout… » Quand je lui ai montré une pièce d’identité où étaient marqués ma profession, mon âge, mon adresse à l’étranger… il a rétorqué que « ce n’était pas une preuve suffisante, le ministère de l’intérieur qui fabrique cette carte peut aussi fabriquer des faux papier pour « couvrir » ses policiers en civil »… La discussion s’est arrêtée à ce point de méfiance et je n’ai plus réussi à le retrouver… Ce qui est à noter ici c’est que ce monsieur n’a rien demandé pour me parler de lui et il m’a vraisemblablement raconté la vérité… mais s’est tout de suite méfié de moi quand il s’est agit d’en savoir plus sur le quartier et surtout sur ses habitants. C’était une sorte d’alerte… et sa réaction ne pouvait s’expliquer que par ce réflexe de solidarité face à la stigmatisation. C’était Saida face/contre le reste… la marge face/contre le centre. Il était de la marge et je n’étais de toute évidence pas du « bon » coté de la barrière…

Le centre stigmatise et ignore tout de la marge… sa composition, ses conflits, sa vie, ses solidarités, ses stratégies, ses espaces publics et privés, ses ruelles, ses hommes, ses femmes et ses enfants… Par contre, la marge envie le centre mais le connaît assez bien, le fréquente, s’en nourrit, y travaille parfois, connait ses terrasses, ses filles, ses garçons, ses institutions, en profite, l’agresse parfois, y trouve et parfois y arrache les moyens de survivre et d’exister. A la suite d’une soirée (bien enfumée et bien arrosée) à Saida à laquelle je suis allé, non sans peur, convié par certains « durs »,… mes hôtes ont tenu à me déposer chez moi pour m’éviter de mauvaises surprises… et avant de repartir, ils m’ont proposé de nous revoir le lendemain dans l’un des restaurants bars les plus branchés de Tunis… le Mazar, rue de Marseille…

IV-Conclusion

Pour conclure, et vues les limites de cette enquête qui ne peut permettre de brosser une image fidèle de la réalité, je me limiterai à rappeler pour mieux les mettre en relief les aspects les plus importants de la marginalité dont souffrent les habitants de Saida.

–               La configuration du quartier sur un terrain difficile d’accès et d’aménagement est fortement aggravée par une sorte d’enclavement qui l’isole de fait du reste de la ville. Par ailleurs, la très forte densité, l’impossibilité d’extension, la promiscuité, la faiblesse des infrastructures existantes et l’absence d’autres infrastructures nécessaires, la faible de l’accès aux ressources, dont l’emploi et les services, et le statut du foncier sont des facteurs qui marginalisent fortement et participent à l’appauvrissement collectif.

–               L’image extrêmement négative du quartier et surtout de ses habitants considérés comme des criminels potentiels. Cette image négative s’est construite progressivement et est forcément liée à l’histoire sociale du quartier et à la stigmatisation continue de ses habitants et ce depuis l’apparition des tous premiers gourbis dans les années 1950 et 1960. Cette stigmatisation, partagée à la fois par les simples citoyens comme par les médias, la presse et les décideurs politiques, est à l’origine du fait que la majorité des habitants de Tunis (le centre) développe une peur en grande partie fantasmée et fortement exagérée du quartier de Saida, comme des autres quartiers populaires de la capitale, et de ses habitants (la marge). Mais, de toute évidence l’image est autrement plus dramatique que la réalité.

–               Cette marginalisation (relégation, d’après Guillame Leblanc) induit des comportements parfois agressifs et violents, y compris envers eux-mêmes, de la part des personnes stigmatisées, évitées et ignorées par l’extérieur du quartier.

–               Presque tous les éléments qui composent l’image négative sont réels et existent parmi les habitants du quartier. Toutefois, il serait totalement faux de considérer que ces éléments (drogue, violences, prostitution,…) touchent toutes les familles du quartier. C’est même très loin de correspondre à une quelconque réalité. Paradoxalement, ce qui est le plus répandu c’est la solidarité, l’entraide, le vivre ensemble… Du reste, il semblerait que la criminalité enregistrée à l’intérieur même du quartier serait relativement plus faible et en tout cas, plus modeste que la représentation extérieure ne laisse croire. La difficulté d’analyse et de perception justes vient du fait que dans toute représentation, qui n’est que la construction d’une image que l’on veut proche de la réalité, l’important n’est pas la réalité elle même, mais l’image qui en est faite. Saida n’échappe pas à la règle.

–               La marginalité est, certes, un fait constatable. Mais la marginalisation est un processus complexe qui exclu du centre des personnes et des groupes, pour des raisons sociales, économiques, morales, politiques…, pour les placer  à l’extérieur et donc à la marge de l’espace et de la société… La stigmatisation revient à se justifier dans une entreprise de défense mais surtout à aggraver et accélérer le processus de marginalisation… La limite entre le centre et la marge est alors consolidée virtuellement par la construction de représentations et d’images négatives et dévalorisantes et physiquement par des barrières, des murs, des voies de grandes circulations ou des espaces vagues non sécurisés. Ainsi toute démarche pour réduire la marginalité doit s’attaquer d’abord à l’image, à la représentation et à la barrière séparant le centre et la marge. Toutefois, une telle « déconstruction » doit forcement débuter par  des politiques volontaristes pour permettre et sécuriser l’accès des populations marginalisées aux ressources et aux services : emplois, revenus, logements, infrastructures, sécurité, droits…

 

Publicités

A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
Cet article a été publié dans Carnet de Voyages, Politique, Tunisie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s