Pourquoi des Tunisiens sont tentés par un mouvement Tamarrod contre le pouvoir : Des raisons sociales de la colère politique

Pourquoi des Tunisiens sont tenté par un mouvement Tamarrod contre le pouvoir : Des raisons sociales de la colère politique

Habib Ayeb

Suite à la réussite de Tamarrod en Egypte qui a mis fin au pouvoir du président élu Mohamed Morsi et des Frères Musulmans, la scène politique tunisienne connaît un mouvement Tamarrod local qui vise la dissolution de l’ANC élue au mois d’octobre 2003 et chargée de la rédaction d’une nouvelle constitution pour le pays. Même si ses chances de réussite sont très faibles, il n’en reste pas moins incontestable qu’il exprime et traduit un mécontentement généralisé dans les différentes couches de la population à cause de la lenteur des travaux de l’ANC, de l’absence de réformes visant l’accomplissement des « objectifs » de la « révolution », des limitations des libertés individuelles et politiques,  … et de l’aggravation de la situation politique du pays et des conditions sociales d’une très large partie de la population, au-delà même des couches populaires ou pauvres.

Il n’est donc pas inutile de revisiter les politiques suivies par les quatre gouvernements post-Ben Ali (Ghannouchi, Sebsi, Jebali et Larayedh) pour en souligner les causes profondes du mécontentement actuel.

Une classe politique déconnectée des réalités économiques et sociales locales, tente de « récupérer » la « révolution

Alors que le processus révolutionnaire a commencé et s’est développé entre janvier 2008 et janvier 2011 – avec sa phase accélérée du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011, sans la participation active des « forces » politiques et surtout sans le leadership d’un parti ou d’une personnalité politique précises, nous avons assisté dès le 15 janvier 2011 à une forte course au pouvoir avec la participation effrénée de l’ensemble de la classe politique et de ses principaux « leaders ». Ainsi, entre janvier 2011 et octobre 2011, on a assisté à la naissance de pas moins de 108 partis politiques officiellement reconnus. Plus qu’une simple fragmentation des forces politiques, la multiplication de partis politiques « nains » exprimait surtout les stratégies individuelles ou partisanes pour récolter les fruits du soulèvement populaire et occuper le pouvoir rendu vacant par la fuite du dictateur déchu.

L’entrée de plusieurs responsables politiques, comptés sur l’opposition, dans le premier gouvernement dirigé par l’ancien premier ministre de Ben Ali, Mohamed Ghannouchi, sous le prétexte d’assurer la stabilité du pays, est, me semble-t-il, le meilleur exemple de ces stratégies. Participer à un gouvernement auquel participaient aussi des anciens ministres, dont le chef du gouvernement, qui étaient encore ministres à la veille du 14 janvier, n’a posé aucun problème politique, moral et encore moins idéologique aux nouveaux ministres, issus de l’opposition.

Moins compréhensible encore, le soutien apporté par un nombre assez considérable de Tunisien(ne)s, appartenant majoritairement à la classe moyenne supérieure et habitant dans les quartiers huppés de Tunis et des grandes villes. Nous avons ainsi assisté à deux moments importants de ce soutien. Le premier a eu lieu avant même la fin janvier 2011, lorsque des dizaines de personnes ont manifesté leur soutien devant le théâtre municipal de Tunis en scandant leur solidarité avec Mohamed Ghannouchi, le premier ministre, et son gouvernement.

C’est à cette occasion qu’est né le slogan/mot d’ordre « Maintenant que nous avons réussi la révolution et mis fin à la dictature, il faut arrêter les manifestations, les grèves et les sit-in pour ne pas faire fuir les investisseurs et les touristes et chuter l’économie nationale ». Un mot d’ordre qui exprimait des revendications de classes et qui scellait aussi une alliance entre les anciens du régime de Ben Ali, les milieux d’affaires et les forces politiques libérales de l’opposition. Cette alliance va durer pratiquement, jusqu’à aujourd’hui avec à peine quelques disfonctionnements ponctuels. Mais surtout un mot d’ordre qui sera strictement suivi à la lettre près par tous les gouvernements jusqu’à présent, malgré les changements d’alliances.

La deuxième étape a été l’organisation d’un sit-in à la Kobba d’ElMenzah-1, toujours en soutien au gouvernement de Ghannouchi, confronté jusqu’aux portes de ses bureaux par le sit-in de Kasba-2. Alors qu’à la Kasba, les manifestants en sit-in criaient « Ghannouchi Dégage » et « Khobz, Horria, Karam, Ijtimayya » ceux d’El-Menzah, scandaient leur soutien au gouvernement et à son chef et appelaient à la fin des manifestations pour « protéger » l’économie nationale. Deux Tunisies, et deux visions divergentes s’affrontaient, de fait, sur les « objectifs » de la révolution et les stratégies à adopter pour y parvenir.

Une révolution ; deux processus divergents, parfois complémentaires, souvent opposés.

Plus important encore, ces deux visions dessinaient une ligne de séparation entre deux processus distincts. Le premier, à contenu principalement politique, s’est « focalisé » sur les questions liées aux libertés et  droits individuels et politiques, à l’identité et le place de la religion dans l’Etat et dans la société… et aux réformes de l’Etat et de ses institutions pour plus de démocratie. Le second, à contenu beaucoup plus social, s’est concentré sur les droits sociaux et économiques, la justice sociale, environnementale et territoriale.

C’est probablement autour du rôle et de la place de l’UGTT (le syndicat unique) que la divergence entre les deux processus a été le plus flagrante et révélatrice. En effet, pendant quelques mois – février 2011–été 2011 – l’UGTT, accusée d’encourager les grèves et les revendications sociales considérées par plusieurs comme « illégitimes » et « dangereuses », de saboter le travail du gouvernement de Sebsi et la transition politique…  a été à régulièrement la cible d’attaques des défenseurs du « retour au calme ». Il a fallu attendre que des militants islamistes, vraisemblablement liés à Ennahdha, profitant d’une grève des ouvriers de la municipalités de Tunis en charge du ramassage des ordures urbaines, s’attaquent directement à l’UGTT et déposent des tas d’ordures devant son siège à  Tunis, pour voir ses « ennemis » d’hier courir à son « secours ». Mais c’était fondamentalement davantage en opposition à Ennahdha au pouvoir qu’en soutien à la centrale syndicale.

L’échec de la Troïka au pouvoir, entre incompétences politiques, volontés d’islamisation et orthodoxie néolibérale ;

Si les avis et les analyses divergent sur ses causes directes et indirectes, le constat de l’échec de la troïka au pouvoir et notamment d’Ennahdha qui la dirige, étant le plus grand groupe à l’ANC où elle occupe 41 % des sièges (89 sur 217 sièges) est quasiment unanime. Echec politique, échec social et échec économique. Politiquement, la transition se prolonge au-delà des délais initialement fixés à une année pendant laquelle la rédaction de la nouvelle constitution devait être terminée. Les frustrations politiques, les limitations des libertés, l’emprisonnement d’intellectuels, d’artistes et d’activistes, pour des raisons directement ou indirectement politiques, donnent l’impression que le pouvoir, dirigé par Ennahdha, tente de limiter l’espace, l’expression et la contestation politiques. Ce sentiment est d’autant plus vif que le pouvoir se montre particulièrement tolérant envers les groupes salafistes violents, qui se sont notamment distingués par de nombreuses agressions visant des intellectuels, des universitaires et des artistes et des destructions de bars et d’espaces culturels et artistiques ainsi que la tentative d’attaque menée contre l’ambassade des Etats Unis à Tunis. L’ambiguïté du pouvoir s’est particulièrement affichée face à la tentative salafiste d’imposer par la force le niqab intégral à l’intérieur de l’université de Manouba et l’agression menée contre son Doyen, Habib Kazdaghli, qui a été trainé devant les tribunaux avec des accusations d’agression contre des étudiantes salafistes, avant d’être innocenté. Mais le point de rupture a été atteint avec l’assassinat de Chokri Belaïd, leader du front populaire et chef du parti politique « Mouvement des Patriotes Démocratiques ». Le gouvernement d’Ennahdha a été accusé d’être directement ou indirectement responsable de ce premier assassinat politique, post Ben Ali. Le fait que plusieurs mois après, les assassins de Belaid soient toujours libres renforce l’idée de la culpabilité politique du gouvernement et de son parti dirigeant.

Désormais, la rupture semble être totale entre le parti islamiste et la plus large partie de la société.

Economiquement et socialement, l’échec est encore plus flagrant. Le chômage enregistre tous les mois de nouveaux records. Les prix n’ont probablement jamais – ou rarement – enregistré des hausses aussi rapides et fortes. Tous les produits de base sont touchés, pénalisant ainsi les couches les plus démunies qui avaient pourtant assez massivement voté pour les candidats d’Ennahdha, lors de l’élection de l’ANC. Les hausses successives des prix des produits pétroliers, de l’eau, de l’électricité touchent l’ensemble des citoyens. Dans le milieu agricole et rural, les paysans ont de plus en plus de difficultés à vivre de leur travail. Quand ils ont la « chance » de travailler chez des agriculteurs plus importants ils reçoivent des rémunérations de misère : environ 12 dinars pour un homme et 7 à 8 dinars pour une femme pour une journée entière de travail. Les licenciements massifs et les fermetures d’usines se succèdent. Le tourisme a toujours du mal à reprendre et des milliers d’employés du secteur sont au chômage « technique ». D’autres ont été tout simplement licenciés…

Certes, il serait injuste et peu rigoureux de rendre le gouvernement actuel directement responsable des difficultés économiques actuelles  et de l’échec flagrant. La crise était déjà forte avant l’arrivée de la troïka au pouvoir et aucun autre parti politique n’aurait pu la juguler totalement.

Mais le gouvernement actuel et  ses alliés de la troïka ne peuvent se dédouaner totalement de la situation économique actuelle. Leur responsabilité tient principalement au choix assumé d’adopter et de poursuivre, intégralement et pratiquement sans aucune inflexion, les politiques économiques néolibérales décidés par le pouvoir de Ben Ali et jamais remis en question par les gouvernements de la transition, de Ghannouchi à Larayadh en passant par Sebsi et Jebali : Poursuite de la libéralisation des divers secteurs et activités économiques, des privatisations des sociétés publiques, de l’endettement extérieur (les grands pays « développés », les pays du Golfe et les Institutions Financières Mondiales (IFM)).

A la recherche d’alliances avec les milieux d’affaires

Le choix de poursuivre des politiques néolibérales s’explique par deux raisons principales. D’abord les islamistes s’inscrivent parfaitement dans la pensée économique libérale et rejettent toute limitation à la propriété privée et surtout aux sacro-saintes lois du marché. Cette orientation idéologique libérale d’Ennahdha, qui ambitionne pourtant de réglementer les normes sociales et religieuses de la société et de l’Etat, est d’autant moins « freinée » qu’elle est parfaitement partagée et soutenue par les deux autres partis de la troïka ; Ettakatol (présidence de l’ANC) et le CPR (présidence de la république).

L’autre raison dans la poursuite des politiques libérales, réside dans le slogan/mot d’ordre évoqué plus haut « il faut arrêter les contestations et les revendications sociales pour protéger l’économie nationale ». A peine élu président de la république, Moncef Marzouki demandait une sorte de moratoire ou suspension des mouvements sociaux pendant six mois, pour donner le temps au nouveau gouvernement issu des élections de faire redémarrer l’économie et répondre aux différentes revendications.

Dans l’esprit du président, il y avait donc la conviction que les mouvements sociaux sont à l’origine de la crise économique. Mais il y avait aussi l’idée qu’il fallait trouver un nouveau contrat de confiance/alliance avec les investisseurs et les milieux d’affaires, basé sur « la paix sociale contre l’investissement économique ». D’où la nécessité de faire cesser la revendication sociale pour attirer le capital national et étranger. Plus récemment, le président a appelé à des solutions pratiques pour régulariser la situation des hommes et femmes d’affaires liés à l’ancien régime et soupçonnés de corruption et/ou de malversations. Il a suggéré de leurs proposer la régularisation en contrepartie de l’investissement et du rapatriement des capitaux transférés à l’étranger avant ou pendant la chute de la dictature. Les choses semblent s’organiser discrètement vers cette solution de compromis et ce malgré la revendication massivement exprimée dès le lendemain du départ de Ben Ali que la réconciliation avec les amis de l’ancien régime doive impérativement passer par l’obligation de rendre compte devant la justice transitionnelle.

Mais au-delà du compromis, il y a l’alliance recherchée par la troïka au pouvoir avec les hommes et les femmes d’affaires pour favoriser le retour de l’investissement privé. Le prix à payer par l’Etat, en plus des classiques facilités et subventions, est la fin des revendications sociales et des mouvements de grèves. En d’autres termes, il s’agirait de faire cesser le processus et la dimension sociale de la révolution, qui était pourtant à l’origine de processus révolutionnaire global avec ses deux dimensions sociales et politiques. Mais le pari est difficile à gagner.

… Mais le mouvement social n’a jamais été aussi « fort » qu’aujourd’hui, la troïka devrait mieux analyser le tamarrod en Egypte

Le processus social, démarré avec les grèves des zones minières de 2008 n’est pas près de s’arrêter en si bon chemin. Soumises aux difficultés économiques et aux complexes processus d’appauvrissement et de marginalisation, les couches populaires ne semblent pas être prêtes à abandonner leurs revendications et leurs luttes. Depuis janvier 2011, on a assisté à des dizaines de milliers de mouvements de grèves. Aucun secteur n’est épargné et aucune région n’échappe au mouvement. Loin d’accepter de mettre fin à leurs luttes, les centaines de milliers (des millions ?) d’ouvriers mal payés, de chômeurs, de diplômés sans-emplois… risquent fort d’adhérer à tout mouvement (un tamarrod) visant à faire tomber le pouvoir actuel. Pour eux la question de la légitimité importe peu. Du moins la légitimité électorale n’est pas supérieure à la légitimité de la rue et de la révolution.

C’est la raison principale de la mobilisation sociale massive qui a permis au mouvement tamarrod de mettre fin au pouvoir des FM et du président Morsi en Egypte. Certes, il y a des différences entre l’Egypte et la Tunisie qui ne permettent pas de dupliquer automatiquement dans un pays, une expérience réussie dans l’autre. Mais il y a la règle générale qui reste encore valable : les mêmes causes peuvent aboutir aux mêmes résultats. Les rythmes, les formes et l’ampleur peuvent changer mais les résultats sont souvent comparables. Le pouvoir actuel et la classe politique en Tunisie devraient s’en méfier davantage.

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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