Pourquoi je ne signe pas pour le Tamarrod (rébellion) Tunisien

Pourquoi, je ne signe pas pour le Tamarrod (rébellion) Tunisien,

@ Habib Ayeb

J’ai reçu plusieurs invitations pour soutenir le mouvement Tamarrod contre l’Assemble Nationale Constituante et la Troïka au pouvoir en Tunisie. Après plusieurs jours de réflexion et tirant les leçons du Tamarrod Egyptien, qui réussi à mobiliser des millions d’Egyptiens et l’armée, contre le président Morsi et les Frères Musulmans (FM), forcés par l’armée à quitter le pouvoir, j’ai finalement décidé de ne pas signer et de ne pas adhérer à ce « mouvement » de contestation, qui me semble pourtant à la fois légitime et justifié.

Faut-il s’interdire de (se) mobiliser pour une très grande manifestation de contestations et de revendication ?

Non. Je dirai même que la contestation n’a jamais été aussi nécessaire et obligatoire qu’aujourd’hui. Les raisons sont connues par toutes et par tous, y compris au sein du pouvoir.

– Aucune des revendications sociales et économiques de la population, qui étaient à l’origine de la révolution, n’a été « satisfaite ». Certes, aucun gouvernement n’aurait pu régler touts les problèmes d’un seul coup et par une baguette magique. Mais tout gouvernement, même islamiste, aurait pu commencé à y travailler en réorientant les politiques sociales et économiques vers une justice sociale, économique, environnementale, territoriale et générationnelle. Au lieu de se fixer de tels objectifs, les gouvernements successifs ont repris les mêmes orientations et les mêmes dogmes que les gouvernements de Ben Ali : poursuite de la libéralisation économique, accélération des privatisations, aggravation de la dette extérieure et donc de la dépendance économique et politique du pays. Jamais le chômage n’avait atteint les niveaux actuels. Jamais les inégalités et les injustices n’on été aussi criantes. Jamais l’environnement n’a subi un tel niveau de détérioration…

– Politiquement, les libertés politiques et individuelles ne sont pas respectées : Les emprisonnements politiques ne sont pas arrêtés, bien au contraire et les exemples ne manquent pas. Les cas de Amina, la Femen, et Weld El-15, la rappeur, ne sont que les exemples les plus récents. La liste serait trop longue si je devais recenser toutes les atteintes aux droits humains et politiques.

– l’ANC élue pour rédiger la nouvelle constitution s’est mutée en un véritable parlement qui s’occupe de tout et surtout de rien, au lieu d’assumer sa première responsabilité écrire et proposer une nouvelle loi fondamentale, avant de se démettre pour redonner la parole au peuple qui l’a désignée. Une « bonne » classe de lycée, aurait pu faire beaucoup mieux. Cela pose de réels problèmes politiques. Le plus grave à mon sens porte sur la légitimité de cette ANC. Il ne s’agit pas d’une question de légalité juridique mais de légitimité. Une institution quelconque, élue démocratiquement, à-t-elle le droit de changer son rôle, sa fonction et son statut avant de revenir à la population souveraine ? Pour moi, la réponse est Non. Pour moi, l’ANC n’est plus une institution légitime de la République.

– La révolution ne peut pas être réduite uniquement à l’action pour changer des personnes au sommet du pouvoir et de l’Etat, mais aussi/surtout changer la nature même du pouvoir et de ses institutions. En Tunisie, presque 3 ans après le départ de Ben Ali, les hommes et les femmes à la tête du pouvoir ont certes changé, mais le pouvoir et le système restent les mêmes. Les tunisien(ne)s restent considérés comme des sujets au lieu de devenir citoyens.

– En même temps, il me semble qu’une véritable révolution ne suppose pas uniquement le changement économique, politique et social.Elle doit toucher aussi les NORMES morales et sociales qui régissent la société. Par la multiplication des « interdits » de toutes sortes (la tenue vestimentaire, l’alcool, l’expression,…) nos dirigeants actuels, comme une partie de l’opposition bien pensante, font reculer le pays de plusieurs décennies… C’est un échec incontestable.

Là aussi la liste serait trop longue à énumérer. Je n’ai retenu que les éléments qui paraissent évidents et qui justifient amplement, à eux seuls, la nécessité d’un grand soulèvement pour dire stop à l’ensemble des dérives actuelles, pour relancer les processus révolutionnaires et pour redonner l’espoir et faire renaître l’espérance.

Paradoxalement, tout ce que je vient de développer va dans le sens de tamarrod. Mais ce mouvement contestataire, nécessaire et légitime ne me paraît pas dépasser l’objectif, difficile voire impossible à atteindre, de faire chuter l’ANC et la troïka sans répondre à la question qui s’impose : Quelles seraient les étapes politiques après une éventuelle chute des institutions visées ? Sans réponses convaincantes et un agenda précis et détaillé, je ne pourrai pas adhérer.

Remarque importante : Certain(e)s suggèrent qu’une commission d’experts soit chargée de rédiger la nouvelle constitution. De telles solutions me semblent dangereuses. D’abord une telle commission n’aurait aucune légitimité politique. Et puis, une constitution est trop importante pour la laisser aux seuls experts. C’est une question de souveraineté, dont le peuple ne dont pas être dépossédé. Le problème de l’ANC n’est pas dans son existence comme représentation du peuple, mais dans sa trahison. En changeant sont propre « statut », l’ANC a trahi. Il faut la remplacer sans déposséder le peuple de sa souveraineté et de sa liberté de choisir et de décider.

L’armée Tunisienne ne soutiendra pas le mouvement contre la Troïka…

Si les deux initiatives de tamarrod en Egypte et en Tunisie sont similaires et se basent sur des justifications comparables, malgré certaines nuances évidentes, les résultats risquent d’être sensiblement différents, à cause de la « légitimité » des deux armées et la place que les deux armées « occupent » dans la représentation/perception collectives et individuelles de la population.

En Egypte, la population s’appuie sur des périodes historiques notamment Mohamed Ali, fondateur de l’Egypte « moderne » et de Nasser, père de la « révolution » « fondatrice » de 1952 (établissement de la République, Réforme agraire « socialisante », politique sociale…). La guerre de 1973, qui a enregistré, malgré tout ce qu’on peut en dire, la première victoire de l’armée contre l’ennemi israélien, a de toute évidence rendu une certaine dignité et une fierté aux Egyptiens qui ne s’étaient pas encore remis de la grande « défaite » de 1967.

Or en Tunisie, l’armée, écartée par les pouvoirs de Bourguiba et de Ben Ali de la gestion des questions politiques du pays, et n’a (heureusement) jamais eu à se battre contre un ennemi « extérieur », ce qui lui aurait donné l’occasion d’apparaitre comme la gardienne de la « nation », n’occupe pas une place importante dans la mémoire et la représentation collective, à l’exception de sa position contre Ben Ali, à partir de la fin Décembre 2010.

Ainsi, si à l’appel massif des Egyptiens, notamment les animateurs de Tamarrod et de l’opposition, l’armée égyptienne – toujours perçue par les Egyptiens comme la « garante » de la sécurité de la Nation et du peuple et ce malgré l’épisode post-Moubarak – a répondu « positivement » et a imposé un changement au sommet de l’Etat, en Tunisie, l’armée risque fort de ne pas agir dans le même sens. Seule une réponse trop répressive du pouvoir de la Troïka (Nahdha, Takattol et CPR), pourrait pousser l’armée tunisienne à imposer le changement à la tête de l’Etat. Mais, ça me parait presque inenvisageable. Il y aura forcément une réaction violente de la troïka et de la police, mais elle sera contenue dans les limites acceptables pour l’armée.

Il n’est évidemment pas impossible que je me trompe dans ma lecture et mon analyse de ce qui s’est passé et se passe en Egypte… Mais je reste absolument convaincu que sans l’intervention directe de l’armée égyptienne du côté des manifestants du 30 juin et contre Morsi et les FM, ces derniers seraient certainement encore au pouvoir aujourd’hui et pour longtemps encore. De la même manière, sans l’intervention de l’armée tunisienne qui me paraît, encore une fois, totalement improbable, même des manifestations monstres ne feraient pas chuter le pouvoir actuel.

Plus que jamais, la mobilisation est nécessaire. Mais elle doit se fixer des objectifs plus ambitieux et un agenda précis, plutôt que viser un simple changement de personnes au sommet de l’Etat.

@Habib Ayeb

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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Un commentaire pour Pourquoi je ne signe pas pour le Tamarrod (rébellion) Tunisien

  1. Salwa dit :

    Mon Point de Vue à moi: je ne suis pas d’accord sur ce « tamarrod » tunisien. Les egyptiens sont dans l’impasse avec un président élu pour 5 ans et une constitution écrite en 12h00. Mais nous ne sommes pas dans l’impasse. Ce qu’il nous faut c’est profiter de ce coup dur sur le crâne des ekhouene; pour négocier la constitution dans des conditions plus favorables
    En Tunisie, le « tamarrod’ restera de mon point de vue le dernier recours après l’échec. Et la notion de tamarrod porte en elle l’idée de « désobéissance au patriarche qu’on a échoué à convaincre ». Les Partis minoritaires aux élections du 23 Octobre se sont dès le premier jour proclamés d’opposition….opposition à quoi ? au pouvoir ? mais ils SONT Le pouvoir, même s’ils sont minoritaires. Se déclarer d’opposition a été leur premier acte de démission, et un ACTE de reconnaissance du gouvernement comme première autorité du pays, alors que l’AUTORITE est l’ANC. Après ça, est venu l’absentéisme: l »opposition » a été présente à l’anc le long de ces 18 mois à 50%, au lieu d’être présente à 101%. Les choses se seraient certainement beaucoup mieux passé s’ils avaient été présents à 101%

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