Amina, La femen tunisienne révoltée et le Sheikh nu d’un village égyptien ; le corps et les regards des autres

Amina, La femen tunisienne révoltée et le Sheikh nu d’un village égyptien ; le corps et les regards des autres

Habib Ayeb

L’histoire de la jeune Femen tunisienne Amina, m’a rappelé un article intitulé « The unseen clothes of the sheikh holiness and insanity in an Upper Egyptian village » présentée par mon amie et collègue l’Anthropologue égyptienne Reem Saad à l’un des congrès de American Anthropological Association (2009, je crois), mais jamais publié. Dans son article, l’auteur raconte une rencontre inattendue, lors d’un séjour de recherche dans un village de la Haute Egypte (le Sud), en compagnie d’autres chercheurs Egyptiens.

Alors qu’ils étaient en « réunion » avec un groupe d’habitants du village, un homme « grand, noir, la quarantaine… et totalement nu » est entré silencieusement où se tenait la réunion. Il a regardé avec calme chacune des personnes présente avant de repartir aussi calmement qu’en arrivant. Parmi les participants à la réunion, personne n’y a vu une quelconque agression et personne n’a paru offusqué ou agressé par cette apparition inattendue d’un homme intégralement nu. Suite à cette première rencontre intrigante, l’auteur raconte l’avoir revu toujours « vêtu de rien » à plusieurs reprises le même jour et pendant tout son séjour qui a duré presque une année entière.

Assez rapidement, elle a compris que l’homme en question était considéré par la population locale comme un « sheikh » (« moubarak » ou béni de la « baraka » – ”a holy man”). L’article de Reem Saad raconte le regard/considération qu’avaient les habitants locaux pour le sheikh nu (Sheikh Abdelkerim). Il souligne la contradiction entre le fait que le « nu », considéré en Haute Egypte en contradiction totale avec les règles de décence, la morale collective et les croyances religieuses, soit non seulement toléré mais considéré comme un aspect central de la « bénédiction » et en connexion avec le Divin.

The paper shows how his nakedness, which is in stark contradiction to the basic rules of decency, morality and religious beliefs in Upper Egyptian society, is not only tolerated but is in fact a central aspect of his holiness and connection with the Divine. In showing this, the paper argues that belief in the realm of the unseen enables the transcendence of the strongest of taboos.

L’article précise aussi que sheikh Abdelkerim avait une mère et des frères connus et respectés. Il ne semblait communiquer en aucune manière avec personne mais reconnaissait sans la moindre hésitation la maison ainsi que tous les membres de sa famille. Il ne subissait aucune agression, et la famille comme des personnes inconnues du village lui offraient de la nourriture. Loin de le rejeter, le village le considérait comme un saint…

A la fin de l’article et après un long et brillant développement académique sur le sens de la « sainteté » et la place des « saints » en Haute Egypte, l’auteur raconte avoir appris l’histoire d’une femme du même village qui refusait aussi de s’habiller et présentait globalement le même « profil » que celui de sheikh Abdelkerim. Mais la femme nue, était retenue de force par sa famille dans un petit espace en bas de l’escalier de leur immeuble. Elle ne pouvait donc pas sortir dans la rue comme le fait « naturellement » le sheikh nu. Reem Saad demande, alors, si la femme nue était une sheikha ? « Non » répondent ses informateurs qui lui déconseillent même d’aller la voir ou d’essayer de l’approcher. L’anthropologue en discute avec une femme de la famille qui l’accueille dans le village pendant ses séjours de « terrain ». « Elle est folle (majnouna), lui répond son interlocutrice ». A la question pourquoi elle est retenue de force par sa propre famille ? La réponse est venue sans hésitation « pour qu’elle ne sorte pas nue dans le village et attire la honte à sa famille »…

J’avais lu cet article il y a quelques années déjà et j’en avais discuté assez longuement avec l’auteur, Reem Saad. A l’époque on en discutait d’abord en tant que « simple » article anthropologique. Je n’avais jamais pensé que cet article me servirait un jour comme « référence » pour évoquer un sujet sensible d’actualité. Mais, depuis que Amina (la femme aux seins nus ?) a osé braver l’interdit en publiant sur les réseaux sociaux la photo de sa poitrine dénudée avec cette inscription qui ne peut être le fruit de simples « gamineries » : « mon corps m’appartient ; il n’est l’honneur de personne », je n’ai pu m’empêcher de faire le lien entre les deux « histoires ».

Le lien que je mets, et qui est, entre les deux histoires concerne le « nu », sa perception par certaines sociétés et groupes sociaux et la distinction « morale » et « normative » entre le nu et le « nue ». En effets, des shekhs Abdelkérim, il y en existe d’autres un peu partout dans le monde, y compris en Tunisie,… A quelques différences et nuances près, ils sont traités globalement de la même manière, occupent les mêmes places et « bénéficient » de la même « baraka ». De la même manière, des femmes « nues » et enfermées de force par la famille (quand elles ne subissent pas de pires châtiments), existent aussi partout sans qu’elle ne soient « couvertes » d’aucun statut de sainteté. On est donc en droit de se demander en quoi le nu serait plus admissible et tolérable, voire « vénéré » que le « nue » ?

Si l’on se réfère aux normes religieuses et morales, une large partie de la société humaine (pas toute), considère l’appareil génital de l’homme et l’appareil génital et les seins de la femme comme les parties « honteuses » de nos corps, des 3awra-s. Certains ajoutent les cheveux, le cou, les mollets… Des parties « sensibles » auxquelles on relie souvent le sens premier de l’honneur. Des parties « sensibles » qui ne peuvent être vues que par le ou les « conquéreurs » du corps. On le sait, en Tunisie, comme en Egypte et dans bien d’autre pays, la « conquête » ne se conjugue qu’au masculin. Il s’agit d’abord de virilité de l’homme (mâle). Une fille qui s’y ose, est le plus souvent déconsidérée quand elle n’est pas soumise à toutes les formes de stigmatisation et parfois même à des châtiments extrêmes…

C’est dans le traitement de l’une ou de l’autre (l’un) que s’exprime moralement et socialement la domination de l’homme sur la femme et de la « supériorité » prétendue du « nu » sur le « nue ». Alors même qu’on expose le corps des femmes sur tous les panneaux publicitaires, sans que ça n’offusque personne ou presque, on refuse à une femme de prendre l’initiative de montrer son propre corps. Alors même que « dénuder » une femme par le regard indiscret est un des premiers sports masculins, les mâles s’offusquent, hypocritement, de voir une femme qui choisit volontairement des tenues légères. Ce n’est donc pas le corps nu d’une femme qui gêne et qui provoque le malaise, mais le fait qu’une femme décide de se libérer de certaines normes vestimentaires et « morales. En le faisant, la femme qui transgresse, ainsi, les normes, dévoile l’hypocrisie de l’homme et le force à se regarder dans le miroir tendu et à se poser la question sur sa supériorité supposée. Retenue contre son gré par sa propre famille et interdite de sortie dans les espaces publiques parce que nue, la femme de Haute Egypte dévoile et montre clairement que sans les normes sociétales et morales, Sheick Abdelkerim, ne serait rien de plus qu’un simple humain sans aucun traitement de faveur qui le différencierait d’une femme, juste femme, qui aurait les mêmes tendances et les mêmes comportements. Sans ces mêmes normes, le sheikh Abdelkerim ne serait pas plus saint que le reste des humains et la femme nue attachée, considérée par les siens comme malade, n’en serait pas moins saine.

Que reproche-t-on à Amina, la Femen ? Montrer ses seins ? Provoquer les mâles et les gardiens de la morale, toutes tendances confondues ? Non, je ne le crois pas, bien au contraire. J’aurai même tendance à penser que nombreux de ceux qui l’accablent et la critiquent aujourd’hui ne se seraient pas offusqués de la voir dans sa nudité totale, si elle s’était « donnée » à eux et si elle avait été, de gré ou de force, leur « conquête », leur possession… De toute évidence, ce qui dérange le plus sur la photo mise en ligne, c’est le slogan écrit par Amina – « mon corps n’est l’honneur de personne » – et ce que le message et l’ensemble de la photo – la composition – transmet.

Amina, n’est ni plus malade que la femme nue attachée ni moins malade que le sheikh Abdelkerim. Elle est juste femme. Une jeune femme qui a cru en la révolution, comme un moment de véritable libération non seulement contre la dictature d’un homme mais aussi contre la dictature de l’homme, du mâle. Amina a cru que la révolution était aussi le meilleur moment pour bousculer et repousser les normes et pour faire tomber toutes les formes de domination. Déçue, comme nombreux d’entre nous, par l’évolution de la situation –la transition- et par les lendemains annoncés, Amina a voulu forcer quelques portes et dénoncer la consolidation en cours des normes, règles et lois qu’elle espérait, et que beaucoup espéraient, voir tomber.

Certes, « notre » Femen, est jeune et probablement sans beaucoup d’expériences. Certes, le désir de liberté peut pousser certain(e)s au « suicide » politique, sociale et, parfois même physique. Mais Amina n’est certainement pas une malade mentale. Ca fraîcheur dérange. Son acharnement gêne. Son audace démasque les « bonnes âmes » sensibles et nourries d’hypocrisie et de morale.

A sa place, un homme –un Malemen – serait probablement devenu un sheikh Abdelkérim tunisien. Par son geste politique conscient et, me semble-t-il, plus réfléchi qu’on ne le crois, Amina la Femen est devenue la femme nue attachée de Tunis. Sa vraie prison n’est pas la petite pièce dans laquelle elle est enfermée de force. Non, aujourd’hui sa prison s’appelle Tunisie.

Les normes et la morale sont sauves… La domination masculine résiste… Mais, il y aura toujours une femme, qui refusera que son corps soit l’honneur des hommes, l’honneur des mâles…

A suivre…

@H.A

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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2 commentaires pour Amina, La femen tunisienne révoltée et le Sheikh nu d’un village égyptien ; le corps et les regards des autres

  1. JEMAI dit :

    Si Habib, votre analyse est pertinente. A l’image des deux histoires égyptiennes, il y en a pas mal d’autres dans le monde arabe à raconter. A titre d’exemple, tout un village berbère au Maroc tolère le « nue » de la « Baraka ». Il s’agit de se baigner nu dans un lac bénit pour que le ciel renvoie un mari.
    Il n’y a pas que la notion de domination du « nu » sur le « nue » mais aussi de l’intérêt. Le Nu est ainsi un moyen qu’Amina l’a mal exploité. Ce qui semble être un moyen pour la bonne cause pour Amina en devient une mauvaise pour son jugeur.

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  2. Habib Ayeb dit :

    Merci beaucoup pour le commentaire.
    Je ne connaissais pas le cas dont tu parles. Mais en général, le « nue » n’est pas toléré, même si des situations ou des lieux particuliers existent un peu partout. C’est notamment le cas des hammams.
    Pour ce qui est de Amina, je ne suis pas du tout d’accord avec vous. Je pense qu’elle est l’une des rares a avoir le désir et la volonté de faire bouger les normes et reculer la domination masculine. En réalité, il ne s’agit que de ça. Son action ne fait peut être pas avancer les choses, mais elle ne les freines pas non plus.

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