L’EGYPTE ET LE Nil OU L’ECHEC D’UNE STRATEGIE HYDROPOLITIQUE

Cet article est le version française de mon chapitre dans le livre L’eau dans les Pays Arabes : Perceptions Globales et Réalités Locales publié en 2011 par Casa Arabe à Madrid en Espagnol. Ce livre dont j’ai assurer la coordination regroupe les textes présentés lors d’un colloque du même titre que j’avais organisé à Casa Arabe à Madrid au mois de juillet 2009.

Je publie cette version dans mon blog pour éclairer autant soit peu les éléments d’un long conflit qui oppose l’Egypte à l’Ethiopie et d’autres pays du Nil sur le partage des eaux du fleuve. Ce conflit vient de connaitre un nouveau « réchauffement » avec le début des travaux de construction par l’Ethiopie du « Barrage de la Renaissance » sur le Nil Bleu. La décision unilatérale de l’Ethiopie est fortement contestée par l’Egypte… La crise est désormais ouverte.

Cette version de l’article n’est pas publiée. Aucun emprunt n’est donc autorisé.

Par ailleurs, j’aimerai en publier une version en arabe et en anglais. Si quelqu’un(e) pouvait s’en charger, je lui en serait vraiment content et ça permettrait d’élargir le débat.

L’EGYPTE ET LE Nil OU L’ECHEC D’UNE STRATEGIE HYDROPOLITIQUE

Habib Ayeb

Willkooks, un grand ingénieur anglais de la période coloniale en Egypte, avait écrit : « L’Egypte c’est le Nil et le Nil c’est l’Egypte. Celui qui détient le Nil détient l’Egypte et celui qui détient l’Egypte détient le Nil ». L’évolution récente vient de démontrer que si la première partie de la phrase semble visiblement vérifiable, la seconde s’est révélée totalement infondée… Les maîtres actuels de l’Egypte viennent de perdre le contrôle du Nil.

L’EAU EN EGYPTE : UNE QUESTION DE SECURITE NATIONALE OU LE SYNDROME DE LA SECHERESSE

Parler de problèmes hydrauliques en Égypte peut paraître, à certains observateurs non avertis, une banale exagération de style. En effet, contrairement au reste de la partie septentrionale de l’Afrique et à la quasi-totalité de l’espace arabe, l’Égypte ne manque pas d’eau et les risques d’en manquer dans le futur proche sont relativement limités. Pourtant, la question de l’eau est à la fois réelle, grave et particulièrement riche d’enseignements pour les chercheurs, les décideurs et l’ensemble des acteurs. Cette situation a le mérite de démontrer que la question de l’eau n’est pas seulement une question quantitative et qu’elle se décline aussi en plusieurs aspects et dimensions qualitatives, économiques, sociales et politiques.

Il faut reconnaître que, à propos de ce qu’il est convenu d’appeler en Égypte la sécurité hydraulique nationale, plusieurs questions d’une extrême importance restent sans réponses convaincantes, même si elles provoquent toujours débats et discussions vifs et passionnés.

La première de ces questions fondamentales est classique et récurrente dans tous les discours. Elle est même l’une des rares, voire l’unique question que tous les Egyptiens, au-delà de leurs situations, positions et fonctions… etc., posent dans les mêmes termes. Elle relève de la disponibilité volumétrique globale : comment faire pour augmenter les ressources hydrauliques du pays afin de continuer à subvenir aux besoins immédiats de la société et de répondre à la croissance future de la demande en eau ?

En amont de cette question on trouve une dimension géopolitique de première importance qui fait de l’Égypte un cas spécifique et unique dans le monde méditerranéen : l’Égypte, pays exutoire, dépend totalement de l’étranger pour son approvisionnement en eau, assuré presque exclusivement par le Nil qui prend ses sources à plusieurs centaines de kilomètres des frontières sud du pays. En Égypte, la quasi-totalité des humains et des activités dépendent directement du fleuve qui abrite sur ses berges (environ 5% du territoire national) plus de 95% des habitants et la quasi-totalité des activités économiques et particulièrement l’agriculture. La quasi-totalité des eaux consommées est fournie par le Nil qui les charrie depuis ses sources lointaines : L’Éthiopie pour le Nil Bleu, le Sobat et l’Atbara, avec environ 80% de la crue globale, et l’Ouganda pour le Nil Blanc qui apporte les 20% restants. De la capacité de l’Égypte à assurer ses besoins en eau à long terme, dépend son existence. Les discours inquiets et parfois catastrophistes sur les risques d’une pénurie généralisée d’eau trouvent leur explication dans la situation géopolitique même du fleuve et de l’Égypte.

Ce pays est d’abord une grande oasis, dans un immense désert, créée à travers le temps par le fleuve qui l’alimente annuellement en eau et en limons fertiles arrachés aux pentes éthiopiennes. Tout en sachant que le « blocage » ou le détournement du Nil relèvent de la simple fiction, cette seule hypothèse fait apparaître la fragilité d’un pays qui compte plus de 80 millions de personnes aujourd’hui et dont l’autonomie hydropolitique est extrêmement réduite. C’est du reste cette réalité qui régit depuis plus de deux siècles la politique nilotique de l’Égypte et l’ensemble de ses relations avec les pays riverains du fleuve et en premier lieu le Soudan et surtout l’Ethiopie d’où provient l’essentiel de l’apport hydrologique annuel du fleuve.

C’est pour avoir une maîtrise exclusive des sources du fleuve que les Égyptiens ont toujours essayé d’y asseoir une présence directe ou indirecte. C’est pour cette raison que le vice-roi d’Égypte, Mohammed Ali, envoya son armée occuper le Soudan dès le début du XIXe siècle. C’est encore pour cette raison que le régime de Gamal Abdel Nasser s’opposa vigoureusement à l’indépendance du Soudan au début des années 1950. Enfin, pour cette même raison, Nasser décida de construire le Haut barrage d’Assouan, ce qui était la réponse « hydropolitique » à cette indépendance devenue inéluctable. Il s’agissait de constituer une grande réserve d’eau (environ 165 milliards de mètres cubes, soit trois fois la quote-part égyptienne du débit annuel des eaux du Nil), située à l’intérieur du territoire égyptien pour sa plus grande partie, afin de se prémunir contre toute tentative de pression hydraulique en provenance des régions méridionales du fleuve.

Il n’est donc pas étonnant que tous les débats et les discours en Égypte sur cette question soient dominés par la crainte de manquer un jour d’eau. La grande sensibilité à cette question a même placé l’eau au sommet de la sécurité nationale. La traduction visible de l’ensemble de ces aspects est matérialisée par le fait que le ministère des Ressources Hydrauliques et de l’Irrigation est parmi les ministères les plus importants du pays, immédiatement après ce qu’on appelle communément les ministères de souveraineté. La très grande difficulté à accéder aux données et aux informations sur les disponibilités, les utilisations et la gestion des eaux du fleuve renseigne sur le caractère hautement stratégique de ces ressources.

Mais c’est aussi à cause de cette dimension de dépendance hydropolitique que les études et les recherches qui abordent la question de l’eau en Égypte se limitent en général à des aspects quantitatifs, avec, au centre, la balance entre les ressources actuelles et les besoins qui augmentent avec la hausse démographique, le développement économique et les changements des modes de consommation. Entre temps, toutes les questions d’accès, d’inégalité, de droits aux ressources, de participation et de gouvernance sont « ignorées » et ne bénéficient quasiment d’aucun effort de recherche dans ce pays où rien ne pousse sans irrigation.

Si l’on arrive aisément à comprendre l’inquiétude des Egyptiens et l’obsession de la sécurité hydraulique, on est quand même obligé de reconnaître que les chiffres sont beaucoup moins inquiétants que les discours. En effet, l’Égypte jouit d’une disponibilité moyenne en eau qui avoisine les 900 mètres cubes par personne et par an[1]. Loin de constituer un niveau de manque ou de pénurie chronique, ce niveau est en réalité un confort qui manque à la majorité des autres États du sud et de l’est de la Méditerranée, comme on peut le constater dans le tableau 1.

Tableau 1 : Disponibilités hydrauliques dans certains pays arabes et méditerranéens en 2000[2]

Pays Total des ressources hydrauliques renouvelables km3/an (a) Ressources hydrauliques potentielles km3/an (a) Ressources hydrauliques actuelles m3/an
Syrie 46,1 26,3 1622
Liban 4,8 4,4 1261
Chypre 0,8 0,8 995
Maroc 29,0 29,0 971
Égypte 86,8 58,3 859
Cisjordanie 0,8 0,8 535
Tunisie 4,6 4,6 482
Algérie 14,3 14,3 473
Israël 1,7 1,7 276
Jordanie 0,9 0,9 179
Malte 0,1 0,1 129
Libye 0,6 0,6 113
Gaza 0,1 0,1 52

Le volume d’eau du Nil dont dispose l’Égypte correspond à la part définie par les termes d’un accord signé avec le Soudan portant sur le partage des eaux (dit accords de 1959). Selon cet accord, les deux États disposent respectivement de 55,5 et 18,5 milliards de mètres cubes d’eau par an. À ces chiffres, il faut ajouter les quantités d’eau relativement importantes obtenues par la réutilisation quasi-systématique des eaux de colature (drainage) qui ont déjà servi à l’irrigation. En effet, le système hydraulique égyptien est totalement clos jusqu’à la côte méditerranéenne. Aussi l’eau qui a servi à l’irrigation débouche-t-elle dans un drain, lequel revient en général dans le circuit en aboutissant dans un canal principal de drainage ou plus directement dans le Nil.

Incontestablement, ces chiffres ne sont pas rassurants. Mais, encore une fois, ils ne correspondent pas à une situation de crise. En premier lieu, ces volumes ne tiennent compte que de la quote-part égyptienne « légale » des eaux du Nil. Même modestes, d’autres sources d’eau sont disponibles : réutilisation des eaux de drainage et des eaux usées, nappes phréatiques et nappes fossiles, dessalement d’eau de mer… etc. Dans l’ensemble, on peut considérer que le volume global d’eau en Égypte se situe entre 65 et 70[3] milliards de mètres cubes d’eau par an.

Certes, à plus long terme, l’Égypte est exposée aux risques d’un déséquilibre entre les ressources hydriques disponibles et la démographie. Ceci s’explique par le fait que la population continue à augmenter à un rythme d’environ 1,9% par an, alors que le volume d’eau disponible reste stable. Pour les 20 prochaines années, les prévisions de croissance démographique sont à peine inférieures au taux annuel actuel. Le pays, qui comptait autour de 30 millions de personnes au milieu des années 1960, en compte aujourd’hui plus de 80 millions.

Les possibilités de maintenir à plus long terme la disponibilité volumétrique en eau à un niveau relativement suffisant sont assez limitées. Deux axes demeurent seuls envisageables actuellement : « l’amélioration » de la gestion des ressources actuellement disponibles et/ou le retour aux sources géographiques du fleuve pour y construire des ouvrages hydrauliques afin de rendre exploitables des volumes d’eau qui sont aujourd’hui inaccessibles.

Le premier n’est pas indéfiniment extensible, la gestion de l’eau n’étant pas uniquement un simple dosage quantitatif entre l’offre et la demande. Il s’agit d’une politique à très long terme, qui combine l’introduction massive de nouvelles technologies permettant de limiter les pertes d’eau par la modernisation de l’ensemble du système hydraulique, et la rationalisation de la demande et des modes de consommation. Une telle politique doit tenir compte des capacités financières, technologiques et politiques réelles du pays, pour le moment limitées. Mais elle est aussi conditionnée par la capacité des différents usagers à en supporter les conséquences sociales et économiques immédiates et futures.

Comment y arriver quand l’ensemble du système de transport d’eau d’irrigation, couvrant plus de sept millions de feddans[4], est quasi entièrement à ciel ouvert ? Comment limiter la consommation quand une grande partie de la population rurale (plus de 60%) n’est toujours pas raccordée au réseau d’eau potable ? Comment provoquer une « conscience hydraulique » collective induisant une véritable économie d’eau, quand l’un des paradoxes égyptiens se résume justement à la prééminence de la « culture d’abondance hydraulique » alors même que le désert enserre, du nord au sud, l’espace habité ?

Ce sont incontestablement ces questions « basiques » qui s’imposent comme les clefs indispensables pour la lecture et l’analyse de la situation hydraulique actuelle et des politiques en cours ou envisagées.

Quand au deuxième axe, qui consiste à aménager les sources du Nil par la construction d’une série de grands ouvrages hydrauliques, il dépend d’abord de la bonne volonté des pays qui contrôlent les sources du fleuve. Il me semble que la configuration géopolitique actuelle du bassin politique du Nil ne travaille pas en faveur de tels projets. Du fait que les accords de 1959 n’ont pas attribué à l’Ethiopie une part des eaux du fleuve, ce pays s’oppose aujourd’hui à tous travaux hydrauliques sur les sources du Nil avant la conclusion d’un nouveau partage. Un véritable blocage hydropolitique qui nuit d’abord à l’Égypte à la recherche de nouvelles ressources (AYEB H., 1998). Les évènements politiques récents et l’apparition d’une nouvelle alliance réunissant les pays de l’amont du bassin du Nil, qui viennent de signer un traité réorganisant les modalités de gestion des eaux du fleuve et de prises de décisions concernant les constructions de nouveaux grands ouvrages hydrauliques,  sont venus bouleverser en profondeur les configurations hydropolitiques du bassin du Nil et ce au détriment de l’Egypte qui se voit priver pour la première fois de son histoire d’un droit de veto qu’elle croyait « naturel ».

En effet, le mois de mai 2010 est à retenir comme le mois pendant lequel il s’est produit un énorme tremblement de terre hydropolitique qui a sérieusement secoué l’Egypte. Le 14 mai 2010, précisément, les Egyptiens ont eu la désagréable surprise d’apprendre que les Etats de l’amont du bassin du Nil allaient signer, le jour même, un nouvel accord régissant et organisant le partage des eaux du Nil[5]. La surprise vient, d’une part, du fait que le gouvernement, qui était évidemment au courant que ces pays riverains du fleuve allaient probablement signer un nouveau traité, avait totalement censuré l’information, et, d’autre part, du fait que presque aucun égyptien ne pensait que d’autres pays du Nil pouvaient un jour s’opposer à l’Egypte et encore moins lui imposer une nouvelle configuration de la carte hydropolitique et géopolitique du fleuve. Ainsi, en très peu de temps, le simple citoyen a pris conscience que la puissance supposée de leur pays était bien relative et a découvert que d’autres pays nilotiques lui contestaient l’hégémonie et la puissance, allant même jusqu’à le provoquer et le défier sur l’un des éléments clés de sa « sécurité nationale » : les eaux du Nil.

FIN DE L’HEGEMONIE ET DU DROIT DE VETO ET NAISSANCE D’UN NOUVEL ENSEMBLE GEOPOLITIQUE DANS LA BASSIN DU NIL

A l’origine de ce tremblement de terre il y a un évènement d’apparence très banal mais en réalité d’une importance capitale parce qu’il constitue un véritable tournant dans le conflit sur le partage des eaux du Nil qui oppose depuis plusieurs décennies les pays de l’amont du fleuve (Ethiopie, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Rwanda, Burundi, Congo) aux deux de l’aval (Egypte et Soudan).

Pour la première fois de l’histoire les sept pays sont en train de constituer une coalition hydropolitique pour revendiquer et imposer un nouveau partage des ressources hydrauliques. Le premier acte a été le signature par cinq d’entre eux d’un nouveau traité qui prévoit la création d’une nouvelle commission regroupant tous les Etats riverains signataires du traité et chargée de valider ou de rejeter tout projet de grands travaux hydrauliques qu’il s’agisse de barrages, de canaux ou de tout autre ouvrage ayant une conséquence sur le cours, le volume ou la qualité des eaux du fleuve. Jusqu’à cette année et les premières signatures de ce nouveau traité, l’Egypte était l’unique détentrice d’un véritable droit de veto sur tout projet hydraulique sur le Nil. Ce nouveau traité vient de le lui retirer et de la ramener au simple statut d’un pays riverain au même titre que les autres. C’est la fin de l’hégémonie et de la domination hydropolitique de l’Egypte sur l’ensemble du bassin. Et cette évolution est ressentie en Egypte comme une provocation dangereuse et surtout comme la première fissure dans une stratégie bâtie sur deux piliers principaux : dominer sur le terrain et gagner du temps dans la gestion du conflit. L’Egypte vient de voir s’écrouler le pilier de la domination et elle n’est pas certaine que le temps joue encore en sa faveur.

 

Un Conflit De « Cent Ans » : Droits, Traités Et Contestations

le 15 mai 1902, un accord, relatif aux frontières entre le Soudan anglo-égyptien, l’Ethiopie et l’Erythrée fut signé à Addis Abeba entre le Royaume-Uni et l’Ethiopie, l’Italie et l’Ethiopie. Dans l’article III de ces traités, l’Empereur Ménélik II, Roi des Rois, s’engagea envers la Grande Bretagne à ne rien construire et à ne pas autoriser la construction d’ouvrages sur le Nil Bleu, le lac Tana ou la rivière Sobat, qui pourrait interrompre le débit de leurs eaux dans le Nil, sauf accord avec le gouvernement de Grande Bretagne et le gouvernement du Soudan anglo-égyptien.

Mais le premier « véritable » traité de partage des eaux du Nil fut signé, en 1929, entre l’Egypte et le Soudan représenté par la Grande Bretagne. Par ce traité le Soudan s’engagea solennellement à ne rien entreprendre qui puisse modifier le débit, le niveau du Nil ou la date d’arrivée de sa crue. Cet accord fixa les droits de l’Egypte et du Soudan à ce qui fut appelé les « droits acquis » des deux pays qui étaient alors respectivement de 48 milliards et 4 milliards de m3 d’eau par an, selon les résultats des travaux de la commission du Nil de 1925[6]. Le débit moyen du Nil étant estimé à 84 milliards de m3 d’eau par an, le reste, soit 32 milliards de m3 était « perdu » dans la mer au moment de la crue ou par évaporation et infiltration.

A l’origine de ce traité il y avait particulièrement la décision de l’Angleterre d’intensifier la production agricole dans la Gézira soudanaise située entre le deux branches du Nil, grâce à l’utilisation des eaux du Nil Bleu dont la topographie permet une irrigation par simple gravité, à partir du Barrage de Sennar que les autorités anglaises construisaient en Juillet 1925. En 1929, l’année de signature du traité, la superficie totale irriguée dans la Gézira avait atteint 526.484 Feddans, alors que le projet initial prévoyait l’irrigation de 300.000 Feddans seulement.

C’est le premier ministre égyptien de l’époque M. Mohammed Mahmoud Pacha qui prit l’initiative, le 7 mai 1929, de conclure les discussions par un échange de notes avec le Lord LLOYD, haut commissaire du gouvernement britannique au Caire, qui furent considérées comme un accord définitif entre l’Egypte et la Grande Bretagne représentant le Soudan, le Kenya, l’Ouganda et le Tanganyka. Ces accords, qui vont régir pendant 30 ans l’ensemble des relations entre l’Egypte et le Soudan quant à l’utilisation des eaux du Nil, comprennent plusieurs points principaux :

1)- La séparation entre le sujet de l’utilisation des eaux du Nil et celui de la souveraineté sur le Soudan qui opposait les deux signataires du Condominium – l’Egypte et la Grande-Bretagne-, sujet qui devait être réglé par des négociations ultérieures entre les deux parties;

2)- La reconnaissance du droit du Soudan à augmenter son utilisation des eaux du Nil ;

3)- La considération du rapport de la commission du Nil de 1925, présenté en 1926, comme complémentaire de ces accords ;

4)- La coordination technique entre l’Egypte et le Soudan ;

5)- Les accords n’incluaient pas la question du contrôle et de la gestion des eaux du Nil. Cette question serait réglée ultérieurement lors des négociations qui déboucheraient sur la souveraineté du Soudan ;

6)- Les deux parties (l’Egypte et le Soudan) s’engageaient à reconnaître les droits acquis dans le cas où il faudrait réviser les termes du présent accord. Cette notion de « droits acquis » serait respectée en cas d’arbitrage dans un éventuel conflit entre les deux parties ;

7)- Les accords a) accordaient au contrôleur général égyptien de l’irrigation la possibilité de coordonner la gestion des eaux du Nil Bleu avec le contrôleur anglais résident à Sennar. b) stipulaient qu’il n’y aurait plus de construction de nouveaux barrages au Soudan et dans les autres pays de l’Afrique de l’Est sans l’accord de l’Egypte. c) Donnaient la possibilité à l’Egypte de réaliser des études portant sur le Nil au Soudan et dans le reste de l’Afrique de l’Est et incluaient la nécessité de l’accord des autorités soudanaises pour tout projet de construction de barrages ou d’autres ouvrages hydrauliques par l’Egypte dans l’objectif d’augmenter sa part des eaux du Nil. Le traité stipulait également que l’Egypte gardait un droit de surveillance sur l’ensemble du Nil, de son embouchure à ses sources, ainsi que le droit de diriger les recherches et l’exécution de tout projet qui pourrait se révéler avantageux pour elle.

L’Ethiopie rejettera cet accord qui lui dénie tout droit d’utiliser les eaux du Nil Bleu et des autres affluents du Nil. Entre temps l’Angleterre conclue d’autres accords avec les Etats riverains pour conserver au Soudan sa part des eaux du Nil que lui attribua l’accord de 1929. Le plus important de ces traités fut celui signé le 23 novembre 1934 entre la Belgique (représentant le Rwanda et le Burundi) et la Grande Bretagne (représentant le Tanganyka) à propos de la rivière Kagera, l’un des affluents du lac Victoria.

Cet accord stipula (article 1) que les quantités d’eau détournées des affluents du Nil traversant les deux zones, à des fins de production d’énergie hydroélectrique, devaient être restituées à la rivière Kagera avant qu’elle n’atteigne les frontières communes au Tanganyka, au Rwanda et au Burundi et autorisa (article 2) le détournement, à des fins industrielles, de la moitié du volume de l’apport du Kagera pendant sa saison basse. L’article 6 de l’accord obligea l’Etat désireux d’utiliser les eaux du fleuve à des fins d’irrigation à le notifier aux autres parties contractantes six mois à l’avance afin de permettre à toutes les objections possibles de se faire connaître et d’être étudiées. Les deux accords (1929 et 1934) régirent le partage et l’utilisation des eaux du Nil jusqu’en 1959, date de signature des nouveaux accords entre l’Egypte et le Soudan, intervenue le 8 Novembre 1959.

En effet, après l’indépendance de leur pays en 1956, les soudanais réussirent à imposer à l’Egypte, qui cherchait alors à construire le Haut Barrage d’Assouan, une révision du partage des eaux du fleuve et un nouveau traité fut signé en 1959. Les points les plus importants de ce traité étaient 1) le partage des eaux du Nil à raison de 55,5 milliards de mètres cubes pour l’Egypte et de 18,5 pour le Soudan, 2) l’acceptation par le Soudan du projet égyptien de construire le Haut Barrage, 3) l’engagement de l’Egypte de financer le déplacement et la compensation des Nubiens soudanais dont le déplacement devenait inévitable et enfin 4) l’acceptation par l’Egypte, de la construction de deux barrages soudanais; Roseires sur le Nil Bleu et Khachm al-Guirba sur l’Atbara. L’apport annuel du Nil étant de 84 millards de mètres cubes, les 10 milliards qui restent correspondent à l’évaporation du Lac Nasser.

Réagissant à la conclusion de cet accord, l’opposition soudanaise considéra que la quote-part du Soudan en eaux du Nil restait trop faible en comparaison avec la superficie agricole utile du pays, et reprochait aux deux gouvernements de ne pas avoir pris en considération les positions et les droits des autres Etats riverains du Nil, et au gouvernement du Soudan d’avoir reconnu de fait les accords de 1929, institutionnalisant ainsi le principe des « droits acquis » quant au partage des eaux du fleuve.

La Grande Bretagne, de son coté, agissant encore au nom des Etats nilotiques de l’Afrique de l’Est qui n’avaient pas encore accédé à l’indépendance, exprima son refus des accords de 1959. D’ailleurs, avant même la conclusion de ces accords, les Britanniques tentèrent d’exercer des pressions politiques sur les deux gouvernements pour les amener à prendre en compte les droits des autres pays de l’Afrique de l’Est et adressèrent deux notes, en ce sens, à l’adresse des deux gouvernements, la première en date du 22 novembre 1955 et la dernière en août 1959.

Du coté éthiopien, dès que le gouvernement égyptien annonça officiellement, en 1954, son intention de construire le Haut Barrage d’Assouan, Addis Abeba fit connaître sa ferme opposition à de tels projets. L’Empereur Hailé Sélassié déclara que « L’Egypte violait toutes les conventions internationales relatives à la répartition des eaux ».

Quelques temps après, l’Ethiopie exprima dans un communiqué officiel de son ministère des Affaires étrangères, en date du 6 février 1956, l’intérêt tout particulier qu’elle portait « aux projets internationaux concernant l’utilisation des eaux du Nil auxquels l’Ethiopie apporte une si importante contribution », et annonça « la ferme intention du gouvernement impérial de procéder (…) à l’exploitation des richesses hydrauliques considérables du pays, par la réalisation d’un programme hardi en vue de l’utilisation de son potentiel hydroélectrique pour l’irrigation de ses vastes étendues agricoles ». Cette déclaration publique fut suivie, assez rapidement, par une note officielle, adressée aux missions diplomatiques au Caire, dans laquelle l’Ethiopie « se réserve le droit d’usage des eaux des sources du Nil situées dans son territoire au bénéfice de sa propre population … « .

Le 28 octobre 1958, à la veille de la signature des accords de partage des eaux du Nil entre le Soudan et l’Egypte, L’Empereur Hailé-Selassié déclarait au Daily Express : « Les sources du Nil Bleu se trouvent en Ethiopie et fournissent 80% des eaux du Nil (… ). Que ceci soit bien dit, on aurait grand tort de nous oublier ». Quand les accords de 1959 furent signés, Addis Abeba les rejeta officiellement en accusant les deux Etats signataires d’avoir agi sans concertation avec les autres Etats du bassin.

Ainsi, l’Etat éthiopien, qui avait dénoncé unilatéralement les accords de 1902 et refusé de reconnaître la validité de ceux de 1929 considéra ainsi les accords de 1959 comme nuls et non avenus. Au lendemain même de la signature de ces accords de partage des eaux du fleuve entre le Caire et Khartoum, Addis Abeba fit savoir qu’il ne ferait, désormais, « aucune concession à des Etats qui, pourtant situés plus en aval, lui refusaient un droit sur ses eaux ». Comme démonstration de fermeté, Addis Abeba refusa de participer aux travaux de la commission technique mixte, dont la création fut décidée par les mêmes accords de 1959, et surtout d’envisager une quelconque politique hydraulique commune avec les autres Etats riverains du fleuve. Mais l’aide apportée par l’URSS libérant Nasser de toutes obligations envers les autres Etats du Nil, ces protestations restèrent sans effet.

On peut traduire comme suit la position inchangée de l’Ethiopie : ne rien accepter et ne rien accorder aux Etats de l’aval, tant que l’Ethiopie n’a pas réalisé ses propres projets. Au cas où l’Egypte et/ou le Soudan viendraient à entreprendre un quelconque chantier hydraulique, Addis Abeba doit tout faire pour les en empêcher et éviter ainsi tout état de fait susceptible de se transformer en un « droit acquis ». Cette logique sera tenue face au chantier du Haut Barrage, à celui du canal de Jongleï et à d’autres projets.

En organisant cette nouvelle alliance des Etats de l’amont, elle vient de donner la preuve que l’Egypte n’est plus en mesure de dicter sa vision hydropolitique à l’ensemble du bassin du Nil.

Toutefois, quelle que soit l’évolution future des relations et des alliances entre les différents Etats du fleuve, il faut bien se rendre compte que les problèmes hydrauliques de l’Egypte ne sont pas tous exclusivement liés à ce qui se passe au sud de ses frontières méridionales. En effet, contrairement ce qu’on pourrait penser, malgré l’abondance relative d’eau qui se traduit pour une disponibilité confortable d’environ 900 m3 par personne et par an, l’Egypte connaît une véritable crise hydraulique d’autant plus complexe et incompréhensible qu’elle est totalement indépendante de l’apport annuel du Nil et des relations entre les Etats riverains du fleuve. Il s’agit en fait des conditions souvent difficiles d’accès à l’eau dans le pays de l’aval qui reçoit tous les ans plus que la moitié de la crue du Nil.

Cette crise hydraulique est exprimée par deux chiffres : seuls environ 70 % des ménages urbains et 40 % des ménages ruraux disposent d’un robinet (ou plus) d’eau à domicile. Plus qu’une rareté de la ressource ces chiffres expriment le fait que cette crise est d’abord politique et sociale. Une injustice hydraulique…

Par ailleurs, il est important de préciser ici que la notion d’eau potable en Égypte est très relative. Si dans les grandes agglomérations comme le Caire et Alexandrie la norme de potabilité est visiblement assez bien respectée, le système de distribution et les réservoirs perchés sur chaque immeuble sont de véritables foyers de différentes contaminations chimiques, surtout dans le réseau, et biologiques, dans les réservoirs trop rarement décontaminés.

LA DIMENSION SOCIALE DE LA QUESTION DE L’EAU EN EGYPTE

Comme pour la pauvreté et les différents autres indicateurs sociaux, ce qui ressort des chiffres des ménages sans accès à l’eau potable[7], c’est le double écart entre l’urbain et le rural, d’une part, et entre le nord et le sud du pays, de l’autre. Le chiffre qui exprime le plus la situation de pauvreté de la population rurale en général et de la paysannerie en particulier est celui des 30,58% des foyers sans accès à l’eau potable dans la campagne et les agglomérations rurales en 1996[8]. Le pourcentage des foyers équipés d’au moins un robinet est plus précis que le taux d’accès à l’eau potable dont la définition est trop floue. Si sur l’ensemble du pays, 43,91% des foyers ne disposent pas d‘un robinet, c’est le cas de 61,9% des ménages ruraux.

Si les pourcentages d’accès à l’eau potable sont relativement élevés et certainement enviables par rapport à nombre d’autres pays voisins, ils cachent une situation réelle beaucoup moins glorieuse. Certes, la situation a dû s’améliorer depuis, mais on reste très éloigné de l’image idyllique que laissent apparaître les chiffres de l’accès. Le tableau 2, qui montre les pourcentages de connexion à l’eau potable à domicile, est très révélateur de la situation réelle.

Tableau 2 : Pourcentage des ménages accédant à l’eau potable en 2001

POPULATION Robinet à domicile % en 1996 Accès à l’eau potable % en 2001
Totale 56,09 91,3
Urbaine 87,35 97,5
Rurale 38,10 78,2

Alors que le taux d’accès à l’eau potable était en 2001 de 91,30%, on remarque l’écart entre l’urbain et le rural avec 21,8% de la population rurale qui demeurent sans accès à l’eau potable, face à 2,5% en milieu urbain et 8,7% dans l’ensemble du pays. Par ailleurs, selon la Banque mondiale (World Bank, 2002 : 27), en 1999/2000, 45% des Égyptiens seulement sont reliés au système d’égouts contre 44% en 1995/1996.

Par ailleurs, il y a un écart en matière d’accès à l’eau potable (à domicile) entre les pauvres et les non-pauvres (seuil de pauvreté calculé à partir des données sur les revenus et les dépenses des ménages et généralement utilisé par l’IFPRI et la Banque mondiale) : 81,8% des non-pauvres ont un accès à l’eau potable contre seulement 60,5 des pauvres, soit une différence de l’ordre de 20 points. Pour le système d’égouts, l’écart est encore plus important avec 28 points de différence. Plus généralement, l’accès des ménages pauvres à l’hygiène est très faible : seulement 21,1% des pauvres vivent dans des maisons reliées au système d’égouts, et la proportion de ménages pauvres connectés à un réseau public de tout-à-l’égout en Haute Égypte est d’environ la moitié de celle des non-pauvres (World Bank, 2002).

Au-delà de l’inégalité criante entre les ménages urbains et les ménages ruraux, le problème se révèle particulièrement grave parce qu’en l’absence d’un branchement à un réseau d’eau potable, les populations rurales se servent directement dans les canaux d’irrigation et les nappes phréatiques. La double pollution chimique et bactériologique de ces sources expose les populations à de nombreuses maladies hydriques telles que la diarrhée, la bilharziose et parfois même à des foyers de malaria et, plus couramment, de typhoïdes. D’autres maladies, liées à la qualité de l’eau, sont aussi très répandues comme les difficultés rénales, les prostatites que peut provoquer la présence d’une bactérie particulièrement violente connue sous l’appellation d’Escherichia coli. Du fait qu’elles ont en charge le foyer et tout ce qui concerne la nourriture, l’hygiène, le ménage, etc., les femmes, en permanence en contact avec l’eau, sont les plus exposées aux différentes maladies hydriques

Cette situation de difficultés ou de problèmes « hydrauliques » dans un pays qui dispose d’une réserve en eau relativement importante relève me semble-t-il, d’une situation de pauvreté hydraulique[9].

Le paradoxe de la privation et de la maladie dans l’abondance

Indubitablement, la présence d’un point d’eau potable à moins d’un kilomètre et à moins d’un quart d’heure de marche, comme le stipulent les différents textes internationaux et notamment ceux de l’OMS (en Égypte, il ne semble pas exister une définition spécifique de la notion d’accès), n’indique pas forcément un véritable accès à l’eau potable. Encore faut-il, par exemple, que le temps passé à récupérer l’eau pour les besoins domestiques ne soit pas trop long. En effet, il n’est pas rare que les personnes, souvent les femmes, qui vont chercher l’eau au point de distribution – fontaine publique, puits, etc. – attendent longtemps leur tour avant de pouvoir remplir leurs « récipients ». Ainsi, plus que la distance, c’est le temps que met une personne pour accéder à une eau potable qui doit être pris en compte.

L’accès peut être limité plus ou moins longtemps par divers facteurs relevant du social, de l’économique, du politique (juridique) et, le plus souvent, de la combinaison des trois. La présence d’un robinet à domicile ne signifie pas forcément la présence de l’eau. Certains habitants des quartiers urbains n’ont pas accès au réseau d’eau potable parce qu’ils ne peuvent pas payer l’installation ou parce qu’ils réduisent volontairement leur consommation pour ne pas « gonfler » la facture. La facture non payée, la faiblesse du débit pour cause d’absence de pression, les longues ruptures quasi systématiques dans les quartiers pauvres et les agglomérations rurales, sont autant de limitation de l’accès et de l’utilité du robinet.

Aujourd’hui le branchement à un réseau d’eau potable qui « passe » à proximité immédiate de l’immeuble ou de la maison coûte plus de 1000 LE, soit l’équivalent du salaire mensuel d’un maître de conférences à l’Université. Plus le foyer se situe loin du réseau, plus le tarif est élevé. À ces prix là, de nombreuses familles démunies « préfèrent » continuer à se débrouiller avec leurs propres moyens plutôt que de se connecter au réseau. Le problème est que ces économies forcées se font au détriment de l’hygiène, ce qui induit des situations sanitaires et une exposition aux maladies hydriques assez proches de celles que connaissent les populations rurales n’ayant pas un accès à l’eau potable.

Certaines situations spécifiques peuvent, en outre, se produire et limiter, voire arrêter l’accès à l’eau :

– La maladie qui peut empêcher des personnes seules et démunies de se procurer l’eau dont elles ont besoin ;

– Les changements brutaux de situation et, plus particulièrement, ceux des femmes – les divorces, les répudiations, les veuvages ou les incapacités physiques « passagères » ou « chroniques » ;

– Les privations punitives collectives ou individuelles.

– La tarification de l’eau : en situation de pauvreté ou de difficultés conjoncturelles et accidentelles, des familles entières peuvent se trouver avec des robinets « secs » pour non-paiement de la facture ;

Détail technique d’une très grande importance : du fait de l’absence de reliefs dans la vallée et le delta, les réservoirs collectifs d’eau ne sont pas en hauteur. Par conséquent, la pression dans le réseau de distribution est très faible et ne permet pas d’acheminer l’eau jusque dans les étages. Ainsi, chaque bâtiment de plus d’un niveau doit être équipé d’une motopompe pour envoyer de l’eau dans chaque étage. De ce fait, une double concurrence est établie : les quartiers les plus aisés disposent de capacités de pompage et de stockage qui dépassent largement celles des quartiers pauvres. Dans les quartiers pauvres et les agglomérations rurales, la présence d’une pompe individuelle n’est pas forcément une garantie pour accéder à l’eau. Encore faut-il que l’eau soit disponible en quantité et en qualité suffisantes dans les canalisations principales.

Dans certaines grandes agglomérations rurales, l’eau du réseau est à peine filtrée et pas, ou très peu, traitée. Par conséquent, il arrive souvent qu’on fournisse aux consommateurs une eau jamais traitée mais avec le « label » officiel de potabilité. Ceci est incontestablement plus dangereux que de laisser l’usager se servir directement dans le canal ou à la pompe parce que, dans ce cas précis, des efforts sont faits pour que les petits enfants et les personnes malades puissent avoir de l’eau relativement potable. Dans les meilleurs des cas, on achète de l’eau dont la potabilité est relativement « garantie ». Plus souvent, on filtre l’eau et on la fait bouillir, ce qui est suffisant pour éliminer une grande partie des risques biologiques immédiats.

Dans la ville, le problème vient de l’absence des infrastructures dans les quartiers périphériques pauvres et/ou spontanés ou de la faiblesse de leur capacité volumétrique. En milieu rural, l’absence d’un système d’évacuation et de traitement des eaux usées est une source principale de pollution de la nappe et des canaux. Ainsi ces eaux rejoignent-elles systématiquement les canaux et la nappe, participant directement à l’aggravation de la pollution d’une eau qui est, comme nous l’avons vu, directement utilisée par les consommateurs sur place ou plus en aval. Par conséquent, tout le système hydraulique (fleuve, canaux et nappes phréatiques) est contaminé à des degrés divers.

Ainsi, la question de l’évacuation des eaux usées est certainement l’un des problèmes les plus importants liés directement à la pauvreté individuelle et collective. La gravité de la situation tient au fait qu’il n’existe pas de solution miracle, réalisable dans de courts délais. Résoudre ce problème nécessiterait la mise en place d’une infrastructure complète d’évacuation des eaux usées, loin de la vallée et du delta – un grand projet avec des budgets conséquents. Or c’est incontestablement une très grande urgence humaine, médicale, sociale et politique. Sa réalisation participerait à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion.

Le système hydraulique égyptien, qui est un système fermé, présente certes le grand avantage de limiter les pertes d’eau. Mais il présente aussi un énorme inconvénient devenu, après la pauvreté des paysans, le véritable problème de l’eau en Égypte : la pollution. En traversant les parcelles irriguées, les eaux se chargent de déchets organiques, de sels et de tout un ensemble complexe de produits chimiques utilisés comme engrais ou traitements pour les cultures (engrais, insecticides, pesticides, etc.). Par conséquent, plus on avance vers l’aval (vers le nord), plus l’eau est polluée.

Il semblerait qu’environ 25% de la population en Égypte consomme directement une eau jamais traitée. Certains se servent directement dans le canal d’irrigation chargé de polluants de toutes sortes et, plus grave encore, de tout un stock bactériologique à l’origine de plusieurs maladies endémiques comme la bilharziose. Une maladie terriblement invalidante provoquée par le schistosome qui toucherait au moins 60% de la population rurale et un nombre moins important dans les villes.

La schistosomiase a un lien direct avec des activités humaines en contact avec l’eau. Ainsi les populations les plus touchées sont les personnes vivant en milieu rural à proximité des canaux d’irrigation. Outre l’irrigation, qui concerne tout le monde, les activités qui exposent à cette maladie sont des activités traditionnellement « féminines » comme le lavage du linge et de la vaisselle dans les canaux. Mais les canaux sont aussi les endroits de jeu et de rafraîchissement pour les enfants qui sont ainsi parmi les premiers exposés à la maladie.

L’irrigation constitue un autre risque d’infection car elle nécessite une immersion dans l’eau allant parfois jusqu’aux genoux. Dans un village où une recherche sur l’exposition des populations rurales à la bilharziose a été menée, les chercheurs ont trouvé que 55% des hommes paysans à temps plein étaient infectés (el Katsha et Watts, 2002 : 121). L’utilisation des pompes mobiles pour l’irrigation semble aussi jouer un grand rôle dans la transmission de la maladie. Le haut débit fourni par la machine impose au paysan un rythme de travail plus soutenu. Il doit passer une grande partie de son temps dans les canaux pour installer et désinstaller les tuyaux, faciliter l’écoulement de l’eau vers les parcelles à irriguer et éviter les débordements.

On sait, par ailleurs, que l’utilisation directe des eaux des canaux d’irrigation pour les besoins domestiques n’est pas toujours liée à l’absence de l’eau potable dans le domicile de la famille. Plusieurs raisons sociales et économiques expliquent sa pérennité. L’usage le plus fréquent est le lavage du linge et de la vaisselle. Dans les villages où cette enquête a été réalisée, 37% des femmes dont les foyers sont connectés à l’eau potable disent utiliser le canal pour laver le linge (El Katsha et Watts, 1997). Les raisons de l’utilisation des eaux du canal, malgré la connexion à un réseau d’eau potable, sont diverses et les auteurs de la même enquête relèvent les suivantes :

–      La pratique des tâches ménagères en public, aux yeux de tous, est un moyen pour les jeunes filles de montrer qu’elles sont de bonnes ménagères potentielles. En effet, ce sont souvent les jeunes filles qui lavent le linge et la vaisselle dans les canaux ;

–      Les femmes continuent d’utiliser les canaux d’irrigation pour des tâches domestiques grandes consommatrices d’eau afin de réduire les factures d’eau.

Eaux rares, eaux virtuelles : faut-il irriguer les déserts ?

Paradoxalement, les choix politiques et économiques actuels sont de nature à accélérer les processus de raréfaction de la ressource. L’une des sources de gaspillage et de surconsommation de l’eau est incontestablement la politique de bonification et de mise en culture du désert, poursuivie depuis plusieurs décennies et accélérée depuis les années 1980. Depuis les années 1950 et 1960 jusqu’à aujourd’hui ce sont plus de 1,5 millions d’hectares qui ont été arrachés aux déserts à coup de transferts de grands volumes d’eau et d’investissements financiers. La quasi-totalité de la production agricole et alimentaire du désert est destinée à l’export.

Ce choix est officiellement justifié par la nécessité d’augmenter les exportations nationales pour avoir des devises dont le pays a besoin pour acquérir ce qu’il ne produit pas. On connaît bien ce prétexte qui, s’il se justifie dans certains cas précis, relève davantage de la justification idéologique libérale que de l’argumentaire économique scientifique. En tout état de cause cette orientation n’a pas protégé contre l’Egypte de la grave crise alimentaire qui l’a profondément secouée en 2008 laissant un bilan humain d’une quinzaine de morts, selon les chiffres même du gouvernement. Evidemment, un bilan de 15 morts peut paraître faible et insignifiant, comparé à des situations ou les morts se comptent par centaines voire par milliers. Mais faut-il encore rappeler que l’Egypte ne connaît pas les difficultés climatiques, économiques ou politiques qui peuvent réduire l’accès de sa population aux produits alimentaires. Quand il manque du pain ou d’autres produits alimentaires de base dans ce pays, cela ne relève que de l’incapacité des pouvoirs politiques à assurer une « sécurité » alimentaire minimale à l’échelle nationale comme à l’échelle des villages et des familles. Les crises alimentaires en Egypte comme dans beaucoup d’autres pays du monde expriment d’abord l’exaspération des injustices sociales et les échecs politiques.

Mais on oublie aussi que la mobilisation d’une grande part des ressources hydrauliques pour le développement d’une agriculture d’investissement dans les déserts destinée à l’export comporte au moins deux contradictions fondamentales. La première est que l’agriculture dans les déserts (en dehors des oasis) n’est en aucune manière durable. La fragilité des sols, les difficultés de drainage et les processus de salinisation, provoquée par l’évapotranspiration trop élevée et par le faible drainage, limitent très fortement la durée de vie des exploitations agricoles crées sur des terres désertiques bonifiées Partout en Egypte on peut voir les traces d’exploitations « nouvelles » définitivement abandonnées après quelques années de production. L’expansion de l’irrigation dans les déserts est un gaspillage de la ressource au profit de l’agrobusiness et un contresens agro-écologique injustifiable surtout dans un pays qui vit dans la crainte, justifiée ou non, d’une crise volumétrique d’eau.

La deuxième contradiction vient du fait qu’une exportation d’un produit agricole quelconque est en réalité une exportation de volumes d’eaux considérables sous forme transformées ou virtuelles. C’est d’autant plus choquant quand on sait que la grande partie de ces exportations sont constitué de fleurs ou de primeurs (fruits et légumes hors saisons) destinés à des consommateurs riches. Alors ici la contradiction doit être soulignée et présentée dans les termes suivants : Soit le pays ne manque pas d’eau et on peut se permettre tous les dépassements y compris les plus irrationnels. Dans tous les cas, le problème serait d’une autre nature. Soit le pays connaît déjà ou s’expose à une future crise hydraulique volumétrique et dans ce cas, rien ne peut justifier que les volumes d’eaux disponibles ne soient pas exclusivement destinés à la production alimentaire, là ou la durabilité de l’agriculture est scientifiquement prouvée (la vallée et le delta du Nil, les oasis… etc) et, prioritairement, à destination à la population locale.


CONCLUSION : LA FIN D’UNE EPOQUE

Incontestablement l’Egypte connaît de graves problèmes liés à l’eau, mais il serait erroné et dangereux de ne les considérer que sur l’angle réducteur et déformant de la rareté qui est tout sauf volumétrique. Avec environ 900 mètres cubes d’eau par personne et par an l’Egypte ne manque pas d’eau et les risque d’en manquer sont très faibles et ce malgré la croissance de la population et des activités économiques consommatrices d’eau et l’évolution des modes de consommation notamment urbaines.

Cependant l’Egypte est aujourd’hui face à trois problèmes graves, tous liés à des choix politiques, économiques et stratégiques qui se sont révélés contreproductifs :

1)      Les inégalités face à l’accès de la population à l’eau. Ces inégalités injustes et injustifiables se traduisent par de graves problèmes internes. Pour se imiter à un seul exemple, les maladies hydriques induites par la consommation et/ou l’utilisation d’eaux de mauvaises qualités chimiques et bactériologiques sont fortement répandues et provoquent des situations humaines dramatiques et des coûts économiques considérables.

2)      Des choix politiques et économiques qui aggravent les compétitions sur les ressources hydrauliques. L’agriculture destinée à l’exportation, le tourisme, les villes nouvelles dans le désert à destinations de classes riches et fortement… etc, sont à l’origine de gaspillages considérables de la ressource et ne sont pas de nature à en favoriser la gestion et l’utilisation « rationnelle ».

3)      Enfin le problème le plus grave est celui des relations de domination et d’impérialisme hydropolitique que l’Egypte n’a cessé, depuis des décennies, de bâtir et de renforcer vis-à-vis des autres Etats riverains du fleuve. Jusqu’à ces derniers temps, cette politique du plus fort lui a réussi et lui a permis de gagner du temps et de réaliser les infrastructures hydrauliques dont le pays dispose aujourd’hui. Mais cette politique l’a aussi amené à créer une situation de blocage hydropolitique qui emprisonne l’Egypte à la fin du système hydraulique du Nil et l’expose à de véritables pressions voire chantage hydropolitique de la part des autres Etats du bassin. Les évènements des derniers mois et particulièrement la signature par des pays de l’amont d’un nouveau traité concernant la gestion commune des eaux du fleuve met l’Egypte dans une situation difficile en lui retirant un droit de veto dont elle s’est servi depuis des décennies. En perdant ce droit de veto, le Caire a perdu son contrôle et sa domination sur les eaux du fleuve.

C’est de la capacité des responsables égyptiens à bien relire les cartes hydropolitiques internes et externes de leur pays ainsi que de l’ensemble du bassin du Nil que dépendra l’évolution de la question de l’eau en Egypte. La crise hydraulique volumétrique n’a rien de fatal mais les politiques internes et externes actuelles risquent fort de la rendre inéluctable dans un temps relativement court.

BIBLIOGRAPHIE

AYEB H, 2010, La crise de la société rurale en Egypte ou la fin du fellah ? Karthala, Paris.

AYEB H. & RUF T., 2009, Water, Poverty and Social Crise. (CD). Paris. IRD.

AYEB H., 2009, « Hidropolítica en Oriente Medio: entre la dramatización y el olvido » in Consecuencias económicas y ecológicas de los conflictos en el mundo árabe. Casa Arabe Madrid 2009.

AYEB H., 2009-2, « Hydropolitique de la Méditerranée » in Annuaire de la Méditerranée 2008. IEMED, Barcelone.

Ayeb H., 2005, « La Gestion de l’Eau d’Irrigation en Égypte à l’Épreuve de la Libéralisation » in Territoires en Mutation n° 12 p. 159-176.

Ayeb H., 2005-2, « L’État égyptien entre Menace de Crise Hydraulique et Pauvreté Paysanne : Les Risques d’une Gestion Libérale de l’Eau », in Territoires en Mutation n° 12 p. 202-221.

SARUCHERA M. (ed.) 2004, Securing Land and Resource Rights In Africa: Pan African Perspectives. PLAAS – PAPLRR. 2004. Cape Town – South Africa. 10 pages.

Ayeb H., 2002, « Hydraulic Politics: The Nile and Egypt’s Water use: a Crisis for the twenty-first Century? ». In Ray Bush (dir.) Counter-Revolution in Egypt’s Countryside, London/New York, Zed Books. p. 76-100

AYEB H., 2001, « Hydraulic Politics: The Nile and Egypt’s Water Use. A Crisis for the 21st Century? » In BUSH Ray (Editor) Counter Revolution in Egypt’s Countryside. Zed books, London. September 2001. 23 pages..

AYEB H., 2001-2, Agua y poder: geopolítica de los recursos hidráulica en Oriente Próximo. Ediciones Bellaterra SA, 2001

Ayeb H., 1998, L’Eau au Proche Orient : la Guerre n’aura pas Lieu, Paris, Karthala/CEDEJ.

Ahmad Q. K., 2003, «Towards Poverty Alleviation: The Water Sector Perspectives », in Water Resources Development, Vol. 19, n° 2, 263-277.

El Katsha Samiha et Susan Watts, 1997, « Schistosomiasis in Two Nile delta Villages: An Anthropological Perspective », Tropical Medicine and International Health, Vol 2, n° 9, septembre.

World Bank & Arab Republic of Egypt”, 2002, Poverty Reduction in Egypt; Diagnostics and Strategy, 29 juin.


[1]. Ceci évidemment, pour l’ensemble de la consommation incluant l’eau potable, l’eau pour l’industrie, l’irrigation, la production électrique et la navigation. Cette imprécision renseigne elle-même sur les méthodes d’évaluation et l’imprécision des données disponibles.

[2]. FAO, Site Web « Aquastat ».

[3]. Certes, la marge entre 65 et 70 km3 est trop large, mais deux difficultés empêchent d’avoir une évaluation précise des disponibilités. D’abord, l’accès aux sources est extrêmement difficile et les chiffres officiels publiés ou fournis par les administrations ne se recoupent pas toujours et oscillent justement entre ces deux niveaux. L’autre difficulté est que personne n’a une idée précise des quantités d’eau qui retournent dans le circuit après avoir servi à l’irrigation. Bien sûr, il existe des évaluations et des calculs plus ou moins rigoureux. Mais le chiffre précis et vérifiable n’existe probablement nulle part et, dans tous les cas, il n’est pas accessible.

[4] Un feddan = 1 acre (anglais) = 4200 m2.

[5] L’Ethiopie, l’Ouganda, la Tanzanie et le Rouanda ont signé le 14 mai 2010 et le Kenya a signé le 19 mai. L’Egypte et le Soudan ont fait savoir qu’ils ne signeront pas le nouveau traité. La signature est ouverte jusuq’au mois de juillet 2011.

[6] Cette commission d’experts fut formée à la suite du conflit qui éclata entre l’Egypte et la Grande Bretagne après l’assassinat au Caire du Sirdar de l’armée égyptienne, Sir Lee O. Stack, gouverneur général du Soudan (1924). Dirigée par un expert étranger, l’ingénieur hollandais J. J. Canter Cremers, délégué des Pays-Bas à la commission centrale du Rhin, cette commission comprenait deux autres membres; R. M. Mac Gregor, délégué britannique, et Abdel Hamid Soliman Pacha, délégué égyptien. La dite commission fut chargée par les deux gouvernement « de formuler des propositions de nature à servir de base aux travaux d’irrigation, en tenant pleinement compte des intérêts de l’Egypte et sans porter atteinte à ces droits naturels et historiques »

[7] La définition de l’accès à l’eau potable est très ambigüe. Habituellement on considère une distance de moins d’un quart d’heure et d’un kilomètre par rapport à un point d’eau potable.

[8]. CAPMAS, 1996. La définition du rural pose ici un très gros problème parce que les seuils entre urbain et rural sont généralement administratifs et non statistiques. Plusieurs agglomérations comptant plusieurs dizaines de milliers d’habitants sont toujours considérées comme « rurales ». Il est clair que si on limitait l’adjectif « rural » strictement aux villages, on arriverait à des taux de connexion à l’eau potable franchement plus faibles.

[9]. Si le concept, vraisemblablement « élaboré » par Ahmad Qazi, nous vient d’Asie et précisément du Bangladesh et de l’Inde, la « paternité » de l’indice de pauvreté hydraulique revient à Peter Lawrence, Department of Economics, Keele, Staffordshire. Jeremy Meigh et Caroline Sullivan, Centre for Ecology and Hydrology, Wallingford. Lire notamment Q. K. Ahmad, 2003 : 263-277, et Lawrence, Meigh et Sullivan, 2002/19. La traduction en Français de la formulation anglaise water poverty n’est pas sans poser de problèmes. Faut-il choisir hydraulique qui relève, d’abord, de l’ingenerie et donc de la gestion ? ou hydrique qui est, me semble-til, plus large ?. On parle par exemple de politique hydraulique et non pas de politique hydrique. Travaux hydrauliques, force hydraulique, ressources hydrauliques…,  etc, sont d’autres formulations courantes. Si l’on faisait le parallèle avec la formule de Water Rights, qu’on traduit habituellement par droits d’eau ou droit à l’eau, on devrait écrire pauvreté d’eau, mais ceci ne donnerait pas le vrai sens du concept. La formule de hydropauvreté est assez séduisante. On parle bien d’hydropolitique. Je crains toutefois que la formule ne diminue le sens voulu. Sans trancher définitivement la discussion, j’ai faiT le choix, assez arbitraire, d’adopter provisoirement la formulation de Pauvreté hydraulique.

Publicités

A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
Cet article, publié dans Publications, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s