Mabrouka, ou La Triste Histoire d’une Femme Paysanne d’Egypte

Mabrouka, ou La Triste Histoire d’une Femme Paysanne d’Egypte

J’ai connu Mabrouka, il y a quelques années dans un village de l’Oasis du Fayoum en Egypte. Elle venait de temps en temps faire du ménage chez des amis artistes qui vivaient dans le même village.

Agée d’environ une quarantaine d’années, charmante, active, bavarde, Mabrouka était une simple paysanne et épouse d’un homme paysan, lui aussi, qui la devançait d’au moins une bonne vingtaine d’années. Cet écart n’est pas important en soit (on connaît des couples heureux avec des écarts beaucoup plus grands), mais il paraissait pas beaucoup plus âgé qu’il ne l’était en réalité… Le mari était paresseux, autoritaire, donneur d’ordres et gardien de la morale. Quand il s’installait quelque part il ne bougeait plus et appelait Mabrouka dès qu’il avait besoin de quelque chose. Son visage témoignait d’une dure vie de misère, comme celle que connaissent les presque 4 millions de petits –majoritairement pauvres- paysans égyptiens et leurs familles. Des paysans  que leurs terres ne nourrissent plus assez et qui se trouvent marginalisés par les choix politiques libéraux adoptés depuis plusieurs décennies en Egypte comme presque partout ailleurs. Des paysans qui se trouvent privés de leurs ressources agricoles (eau, terres, semences, variétés locales, biodiversité locale…), des services publiques et des sources de revenus couvrant au moins leurs besoins de base.

Le mari de Mabrouka était l’un de ces paysans broyés par les règles d’un marché injuste et inégalitaire sur lequel ils n’ont aucune possibilité d’agir efficacement.  La famille disposait d’une micro-exploitation agricole d’à peine un faddan égyptien (1 feddan = 4200 mètres carrés, soit 0,42 hectares) et d’une gamousse (bufflesse) ou deux et vivait dans une maison pauvre, totalement dépouillée de tout confort et dont les maigres « parois » et toit ne protégeaient guerre contre le froid et la chaleur et encore moins contre la pluie. Avec 6 enfants, dont le plus âgé avait la vingtaine et le plus jeune entre trois et six ans., la famille vivait dans une misère qui a progressivement forcé les enfants à quitter, l’un après l’autre, les écoles par simple manque de ressources et de moyens… C’est cette pauvreté induite par la libéralisation du secteur agricole et par le manque d’accès aux ressources et aux services, que Mabrouka a du sortir de chez elle pour aller chercher des revenus en dehors de la maison et de la terre. C’est pour cela que la paysanne digne et fière est devenue femme de ménage chez des familles plus aisées où elle n’était pas toujours traitée convenablement, pour ne pas en dire davantage.

Je me rappelle d’une soirée chez nos amis, chez qui Mabrouka faisait quelques heures de ménage par semaine, et où on s’était lancé dans un concours de couscous, suite à un échange amical sur la différence entre le couscous tunisien et celui qu’on peut trouver en Egypte. évidemment, chacun de nous deux défendait son couscous « national ». Le couscous Egyptien étant une semoule assez épaisse qu’on mélange essentiellement avec du sucre, des raisins secs  et parfois du lait. évidemment, pour un Tunisien venant des terres berbères du couscous, le couscous Egyptien n’en est pas un. Les ingrédients n’étaient pas excessivement bien recherchés et la manière de le préparer n’était « évidemment » pas « la bonne ». Il fut un temps, où un pareil couscous dans une bonne famille traditionnelle tunisienne pouvait aboutir à la répudiation de la « mauvaise » cuisinière…

Toujours est-il qu’on a passé la soirée à cuisiner, rire, se chamailler comme deux véritables compétiteurs à la recherche de la bonne médaille…  Quand les couscous étaient prêts, elle a juste commenté, en riant, que si mon couscous était parti plus vite, c’est parce que mes amis égyptiens étaient trop polis et qu’ils ne voulaient pas m’humilier devant la fallaha (paysanne)… Elle n’avait peut être pas totalement tort… Les alliances de classe fonctionnent aussi autour de la table…

Quelques mois après ce diner-concours, le mari de Mabrouka a eu un contrat de travail en Arabie Saoudite. C’était une nouvelle extraordinaire et tous les proches de la famille étaient heureux de voir qu’en fin elle va avoir quelques revenus convenables et que les enfants verront peut être l’horizon s’embellir devant eux. Quelques mois sont passés et quelques petits changements étaient déjà visibles grâce à l’argent que le mari envoyait de temps en temps à la famille.

Pendant l’absence de son mari, Mabrouka  a pris en charge la petite exploitation agricole assurant l’essentiel du travail à l’exception de quelques activités, dont l’irrigation nocturne, particulièrement difficiles pour une femme paysanne en Egypte. Mais rapidement, des conflits sur la terre et l’eau sont apparus avec le beau frère (le frère du mari absent) qui voulait profiter de l’occasion pour mettre la main sur l’exploitation en tentant de faire pression sur Mabrouka pour qu’elle se limite de s’occuper de ses enfants et de sa maison. En réalité, le beau frère en question, détestait Mabrouka et avait déjà essayé à plusieurs reprises de convaincre son frère de divorcer et d’épouser une autre femme.

Toujours est-il que pour se venger de la résistance de Mabrouka, le beau frère a mis en place un véritable complot diabolique, dont les conséquences seront dramatiques. Il a ainsi téléphoné à son frère en Arabie Saoudite et lui racontée qu’il avait surpris sa femme (Mabrouka) avec un jeune homme du village qui aurait « avoué » la relation d’adultère. Dans la campagne égyptienne et même dans certaines villes, ce genre de situations, réelles ou supposées, se terminent souvent par des  niveaux de violences difficilement imaginables…

Suite à l’appel reçu de la part de son frère, le mari de Mabrouka n’a pas mis trop longtemps pour préparer froidement la vengeance qu’il fera subir à sa femme. Froidement, il l’a juste prévenue qu’il rentrait pour quelques jours de vacances pour la voir et voir ses enfants, qui lui « auraient terriblement manqué », avait-il prétendu.

Mabrouka était contente. Le jour J, elle s’est faite belle, comme les femmes paysannes savent le faire. Elle a préparé les enfants les plus petits et les a habillés comme pour un jour de fête…

Comme il lui avait annoncé, le mari est arrivé en fin de journée, juste avant la prière du maghreb (coucher du soleil). Il avait quelques courses dont de la viande qu’elle s’est empressée de cuisiner pour faire bon accueil familial à son mari et père de ses enfants. Elle était heureuse.

Après la prière, le mari s’est allongé à sa place habituelle, attendant tranquillement le dîner et demandant les nouvelles de la famille élargie et du village. Mabrouka a commencé par servir les enfants et dès qu’ils ont fini elle s’est dépêchée de les envoyer dans leur « chambre », ou ce qui faisait office de chambre, avant de mettre le dîner pour elle et son mari, qui a profité d’un moment d’inattention pour mettre un poison dans le plat. Au bout de quelques moments Mabrouka a commencé à sentir des douleurs insupportables à l’estomac. Pour l’empêcher de crier, le mari lui a fermement mis la main sur la bouche. Mabrouka a vainement essayé de se débattre pour échapper à son emprise… Mais la détermination du mari était encore plus forte. Trop forte. Au bout de quelques minutes, le corps de Mabrouka gisait  sans vie…

A quelques mètres de là, un des enfants, qui n’avaient pas encore dépassé ses cinq ans se tenait debout, sans réaction… Il avait tout vu… La peur l’avait tout simplement immobilisé… Un enfant, témoin de l’assassinat froid de sa propre mère par son propre père…

J’avais promis d’écrire un jour l’histoire de Mabrouka. Ceci en est un premier essai… rapide. Trop rapide, parce que ton  histoire, Mabrouka, mériterait plus que quelques lignes.

Quelques détails descriptifs ont été volontairement changés pour que les enfants de Mabrouka ne soient pas reconnus

Habib Ayeb, Le Caire. Mai 2013.

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Géographe et Réalisateur
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3 commentaires pour Mabrouka, ou La Triste Histoire d’une Femme Paysanne d’Egypte

  1. Francoise Autier dit :

    Colere et tristesse …
    Merci a toi, Habib de ne pas avoir oublie Mabrouka …

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  2. nadine dit :

    Triste histoire qui, effectivement, mérite d’être développée et racontée… car c’est malheureusement trop fréquent

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  3. Habib Ayeb dit :

    Dans la campagne égyptienne, deux « sujets » sont derrières une large partie – sinon la majorité – des meurtres : l’eau et l’honneur. Mabrouka s’est battue pour protéger ses droits à l’eau d’irrigation. Une bataille qui l’a conduite à sa mort, au nom de l’honneur…

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