Après l’Echec des Politiques de Sécurité Alimentaire, Quelles Politiques Agricoles ? ou Pour Une Politique de Souveraineté Alimentaire en Afrique du Nord.

Après l’Echec des Politiques de Sécurité Alimentaire, Quelles Politiques Agricoles ? ou Pour Une Politique de Souveraineté Alimentaire en Afrique du Nord.

Habib Ayeb

Les pays d’Afrique du Nord se sont engagés depuis la fin de la période coloniale dans des politiques agricoles qui visent la sécurité alimentaire globale « produire ou importer des volumes de produits alimentaires de base suffisants pour nourrir la population » et une meilleure participation de l’agriculture dans le développement économique global. Des investissements considérables ont été orientés vers le secteur agricole avec des résultats techniques considérables :

a) Elargissement des surfaces agricoles et particulièrement des surfaces irriguées qui ont été multipliées par dix en moyenne en Tunisie et au Maroc et très fortement augmentées en Egypte où la surface irriguée était déjà considérable au moment de l’indépendance.

b) Intensification très élevée et très forte croissance de la rentabilité, des rendements et de la productivité.

c) Modernisation technique et Mécanisation incontestable avec l’introduction des technologies les plus modernes notamment en matière de gestion des ressources hydrauliques, des travaux agricoles et des stockages des produits agricoles.

d) Forte croissance des capacités exportatrices de produits agricoles, souvent non alimentaires ou ne faisant pas partie des produits alimentaires de base, qui placent l’Egypte, la Tunisie et le Maroc parmi les premiers plus grands exportateurs du monde. L’Egypte est aujourd’hui le 4ème exportateur de fraises, en volume global et le premier par habitant, dans le monde !

Pourtant, ce développement incontestable des secteurs agricoles dans les pays d’Afrique du Nord et les investissements colossaux absorbés par le secteur ne les ont pas protégés contre les effets dramatiques de la crise alimentaire de 2008 qui a très fortement touché les populations locales et déstabilisé les pouvoirs politiques. Si les famines ont pu être évitées grâce à des interventions massives des Etats, les prix ont atteint des niveaux jamais atteints auparavant aggravant ainsi la situation sociale des couches les plus faibles et des milliers de familles de paysans ont dû abandonner le travail agricole pour chercher des revenus meilleurs en ville. Mais la conséquence la plus dramatique a été la mort de 15 personnes en Egypte, selon les autorités politiques de l’époque (l’opposition avait parlé de plus d’une centaine de morts), lors de bagarres devant les boulangeries qui fabriquent le pain subventionné.

Ainsi, on peut clairement parler de l’échec des politiques agricoles, suivies durant ces dernières décennies, à assurer une sécurité alimentaire aux populations. Les pays n’étaient pas en mesure d’importer les quantités suffisantes de produits de base, dont les prix avaient subi des hausses vertigineuses sur les marchés internationaux, et cette incapacité s’est traduite par une augmentation de l’insécurité alimentaire à toutes les échelles spatiales (les différentes régions), économiques et sociales de l’ensemble des pays d’Afrique du Nord non pétroliers.

Du reste, on pourrait suggérer que cette crise alimentaire n’est pas totalement étrangère et sans liens, même indirects, avec les processus révolutionnaires qui ont mis fin à trois dictatures (Tunisie, Egypte et Libye) et fortement secoué les régimes Marocains et Algériens.

Toujours est-il que les révolutions et les changements politiques en cours nous offrent une occasion précieuse pour ouvrir un véritable débat sur cette question centrale de la sécurité et de la souveraineté alimentaire : Quelle serait le modèle de développement agricole qui garantirait la sécurité alimentaire pour chaque citoyen, l’indépendance alimentaire (ne pas confondre avec l’impossible autosuffisance) et la protection des ressources naturelles de l’environnement et de la biodiversité et protégerait les petites paysanneries contre les processus d’exclusion et de marginalisation sociale ?

Que ce soit dans les pays de l’Afrique du Nord, où les régimes politiques ont changé (Tunisie, Egypte et Libye) ou dans les autres (Maroc et Algérie), le débat est désormais ouvert. Rencontres, réunions, colloques, publications, Sites web dédiés, NGO spécialisés, programmes de recherches, thèses de doctorat, conférences et rencontres académiques se multiplient partout offrant des opportunités et des espaces d’échanges extrêmement prometteurs, malgré une confusion certaine. Ces débats engagent à la fois les spécialistes (experts et académiques), les membres de la société civile et les activistes, les décideurs et les syndicats de producteurs agricoles.

Toutefois, ayant été ignorées voire interdites pendant des décennies et ayant été strictement réservées aux experts et réduites à de simples questions d’engineering, le débat SUR ces questions fondamentales de politiques agricoles et de sécurité alimentaire n’avance pas assez rapidement. La première difficulté est de faire le bilan des décennies précédentes en termes de politiques agricoles et de répondre à la question du pourquoi de son échec, qui est très difficilement explicable uniquement par l’incompétences des uns ou des autres et/ou par la corruption et les pratiques mafieuxes et encore moins par des conjonctures particulières ou des « catastrophe » naturelles. Le débat doit faire le bilan et pour cela il faut re-visiter ces politiques dans leurs détails, leurs justifications politiques ou savantes, leurs évolutions… et bien évidemment leurs conséquences non seulement sur la sécurité alimentaire et la croissance économique, mais aussi et d’abord les aspects sociaux et environnementaux. Ce bilan doit être établi avec précision et sans concessions.

Une fois le bilan établi, le débat devra s’orienter vers l’avenir et proposer une nouvelle perspective qui tient compte du passé et qui vise une véritable souveraineté alimentaire « nationale » et une sécurité alimentaire à chaque citoyen.

Questions de Fond et Eléments pour l’indispensable débat :

Pour aboutir à des conclusions concrètes et faisables, il sera nécessaire d’aborder et de répondre aux questions suivantes qui constituent les axes centraux des débats sur la sécurité alimentaire :

Comment nourrir l’ensemble de la population ?

Comment sécuriser l’accès de la population à une alimentation saine et d’une manière durable en tenant compte de la protection des ressources naturelles locales (notamment l’eau et la terre) disponibles et de l’exigence stratégique d’un certain niveau d’indépendance alimentaire, afin de se prémunir contre tout comportement intempestif des marchés mondiaux des produits alimentaires et contre d’éventuelles pressions politiques extérieures ? Ces deux impératifs sont indissociablement complémentaires et doivent être la première exigence de toute politique agricole. Ainsi, toute réponse à cette question doit tenir compte non seulement du volume de nourriture nécessaire et de la production (produire ou importer), mais aussi de la protection des ressources et de l’environnement, de la justice sociale et environnementale et de la maîtrise d’un pays et des populations locales sur leurs ressources, leurs espèces et variétés locales et de leurs alimentations.

Produire ou importer ?

Le choix ne relève pas d’un simple calcul comptable. Dans tous les cas, l’autosuffisance globale n’est pas possible et reste par conséquent une option totalement irréaliste. La question est le choix politique entre :

a) mobiliser l’ensemble des ressources pour produire suffisamment de produits alimentaires destinés à la consommation locale (nationale) et n’importer que le strict nécessaire pour compléter les besoins alimentaires que la production locale ne peut couvrir et

b) mobiliser les mêmes ressources pour une agriculture orientée vers l’export pour augmenter les capacités importatrices du pays. Cette dernière option risque d’aggraver la dépendance de la sécurité alimentaire nationale vis à vis du marché mondial des produits alimentaires et agricoles (importation des intrants et des produits alimentaires et exportations des produits agricoles…) et d’épuiser les ressources naturelles. Elle favorise, de fait, l’agrobusiness, bien connecté sur l’international, au détriment des petites paysanneries et de l’agriculture vivrière.

Qui a droit aux ressources agricoles ?

En mettant le droit aux ressources au cœur du débat, cette question rappelle que les ressources naturelles (l’eau, la terre, la faune, la flore, les variétés locales) sont des bien communs (common goods) qui ne doivent subir aucune forme de privatisation et d’accaparement. Des biens communs qui doivent d’abord servir à répondre aux besoins réels des communautés. Selon qu’on adopte ce principe ou non, on s’inscrit dans une politique de souveraineté alimentaire durable et de justice sociale, environnementale et intergénérationnelle ou plutôt dans une politique de dépendance alimentaire et d’accumulation de richesses au profit d’une nombre réduit de personnes ou de compagnies.

Sécurité alimentaire et santé :

Sécurité alimentaire, santé, environnement et biodiversité : quelle agriculture ? Ici il est question de la relation entre les politiques agricoles et la santé publique. En plus de l’accaparement des ressources naturelles (land and water grabing), l’intensification de l’agriculture s’accompagne d’une sur-utilisation des engrais chimiques et de pesticides divers et, par conséquent, de détérioration de l’environnement, par la pollution des sols, des nappes, des rivières et même de l’air. Logiquement la pollution et la détérioration des ressources aboutissent à des problèmes de santé qui touchent à la fois les producteurs et les consommateurs. Bien évidemment, l’utilisation des intrants chimiques n’est pas le privilège des plus grands agriculteurs, même si pour des raisons économiques, ils en sont les plus grands usagers. Mais on ne peut espérer une amélioration et une réduction sensible des pollutions chimiques d’origines agricoles, tant que dans la compétition entre les paysans (agriculture vivrière) et les agri-investisseurs (agribusiness), ce sont les rendements et la productivité qui font la différence, ce qui est totalement incompatible avec la protection de l’environnement et de la santé publique.

Quelle place de l’agriculture dans l’économie nationale globale ? :

L’agriculture ne peut être considérée comme un secteur isolé du reste de la sphère économique. Mais l’agriculture est peut être l’un des secteurs les plus sensibles du fait même qu’il touche à la fois, l’alimentation de la population, le droit aux ressources, la protection des ressources, de l’environnement et de la santé publique. L’environnement est par définition très fragile et les ressources naturelles ne sont pas inépuisables. C’est pourquoi, les succès et les échecs du secteur agricole ne peuvent pas se mesurer uniquement par des taux de croissance économique ou par des records de productivité. On l’oublie souvent, l’une des fonctions principales de l’agriculture est, en plus de nourrir les populations, d’entretenir l’environnement et de protéger les ressources contre les pollutions et toutes les formes de gaspillage et de surconsommation. La production de produits agricoles non alimentaires et/ou superflus relève indiscutablement du gaspillage.

Malgré les modernisations techniques indiscutables et les records de productivités et de rendements parfois impressionnants, les politiques agricoles, suivies ces dernières décennies au nom de la sécurité alimentaire, ont accéléré les gaspillages des ressources naturelles sans garantir la sécurité alimentaire des populations. C’est en cela, qu’elle sont un échec qui appelle aujourd’hui à imaginer un autre modèle de développement agricole qui doit se baser sur trois impératifs : nourrir les humains, protéger les ressources et l’environnement et assurer une indépendance/souveraineté alimentaire aux peuples et, donc, aux pays. Un tel modèle agricole doit impérativement réhabiliter les rôles et les fonctions des petites paysanneries de plus en plus marginalisées.

Lire aussi mon article suivant :

– L’Afrique du Nord entre dépendance alimentaire et marginalisation sociale http://www.kapitalis.com/tribune/10235-lafrique-du-nord-entre-dependance-alimentaire-et-marginalisation-sociale.html

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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