Facebook, Moi et les Autres…

Facebook, Moi et les Autres…

Nous sommes des centaines de millions de personnes dans le monde à être entrés dans cette grande église virtuelle qu’est devenu facebook qui peut se targuer d’avoir le plus grand nombre de fidèles dans le monde. Nous lui réservons notre temps, nos nerfs, notre patience, mais aussi nos états d’âme, certaines de nos confidences codées ou étalées ouvertement… et même nos vies privés. On se lasse, on s’énerve, on râle, on annonce un départ proche, on ferme le compte, on change de nom pour passer sous pseudonyme (pseudo-noms)…, on revient, on s’affiche, on s’émerveille, on compte nos ami(e)s, on se mesure aux autres (combien tu pèses (nombre d’ami(e)s ?), on montre ses talents, on se fait un nom, une place, voire une carrière, on drague les un(e)s, on insulte les autres, on se félicite, on donne des leçons, on polémique, on professe, on refait le monde, on s’invite à un verre, un dîner… ou plus… On montre ses images, on raconte ses aventures, ses exploits et ses histoires, on étale ses œuvres littéraires, ses créations et même son imaginaire… Bref, on l’aime cet espace virtuel, on l’adore, il nous est devenu vital, un élément de nous même, une première nécessité, il nous met à l’affiche, il nous couvre et nous protège, il diffuse nos informations et nos vies, il nous met en relation, il nous « réseaute » (met en réseau), il nous déshabille, il nous rassemble, il nous étouffe, il nous materne, il nous paterne, il meuble notre quotidien, il nous vend du rêve, il montre ce qu’on a de bien et de pire… Il nous prive de nous même, il nous sort de nos intimites, il rentre dans nos chambres à coucher, il connaît les plus enfuis de nos secrets, il témoigne de nos amours, de nos haines, de nos infidélités, de nos chagrins, de nos bonheurs, de nos solitudes, de nos retrouvailles…

On y entre presque naturellement et jamais par hasard… T’es pas sur facebook ?! Ah bon ?! T’es bien ?! Tu sais que ç’est sympas et ça peut être utile ? … On résiste, on fait semblant de ne pas voir l’utilité et puis un jour ou une nuit, on est invité par quelqu’un(e) à qui on ne veut pas dire non et on crée sa page, on invite des amis, on fait un tour, on clique sur « j’aime » (Like), on tente un commentaire, et on se laisse aller à un post « quel bonheur de retrouver des ami(e)s ! » les « j’aime » et les « commentaires » se multiplient… on commence par un tour d’une minute, on passe à un quart d’heure, une heure, des heures, des jours, des semaines… des mois, parfois… Le nombre d’ami(e)s augmente et on se sent grandir, on nous réclame, on nous demande en « amitié », on nous envoie des signes, des messages, des fleurs, des bisous, des grimaces, des mots doux et parfois des insultes, des soupçons, des accusations… C’est fou ce que ça ressemble au réel… c’est fou ce ça ressemble à l’avenue Bourguiba de Tunis… Parfois même on se laisse aller à proposer un café ou un verre… on fixe une heure et un lieu, on regarde bien les photos pour être sûr de reconnaître la personne et on court pour enfin passer du virtuel au réel… cet espace/temps de la jonction entre les deux mondes ressemble un peu au passage du rêvé au vécu et de l’immatériel au matériel… et on se demande lequel des deux est le mieux…

Je suis entré dans ce monde il y a plus de quatre ans sur la suggestion de plusieurs copains et copines surtout de Tunisie… L’argument choc était d’accéder aux informations du pays dont la dictature de Ben Ali empêchait la moindre circulation. Oui à l’époque facebook était le canal d’information le plus riche, le plus diversifié, le plus complet du pays et sur le pays… Ceci n’était pas trop difficile dans un pays ou la lecture du « meilleur » journal ne prenait pas plus de temps qu’un rapide passage aux toilettes… Par Facebook, on a reçu les premières informations des grèves des zones minières (2008), de la révolte de Ben Guerdane (2010)… du suicide de Bouazizi (2010) et de l’enchaînement des évènements qui a suivi et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui… Parallèlement, le nombre de mes « ami(e)s » a « explosé » (loin d’enregistrer des records), mes posts, images, réflexions, états d’âmes… sont de plus en plus « likés » et commentés… Je reçois de plus en plus d’invitations pour des évènements, des débats, des jeux, des relations,… Je ne sais plus vivre sans et en dehors de cet espace, mes ordinateurs, mon smartphone et ma tête sont en permanence branchés… Je me laisse prendre au jeu… ça me plaît, ça me séduit, ça me donne l’impression que je ne suis pas seul, que je suis et que j’occupe une place…

Et puis j’étouffe, je n’en peux plus, je n’arrive plus à respirer, je n’ai plus le temps de lire, je n’ai plus de temps pour mes vrai(e)s ami(e)s, je me sens prisonnier, je m’énerve à la moindre remarque, le moindre « j’aime » peut me flatter, je ne me reconnais plus, je ne sais plus où je suis, je ne sais plus ce que je fais ni pourquoi je fais ce que je fais… je perds du temps, mon temps et je tourne en rond dans un espace trop petit et trop large pour moi…

Une dictature douce qui me fait croire que je suis libre, que je suis au centre du monde, que je participe, que j’échange, que je j’agis, que je change,… Un monde où écrire et publier un post avec quelques mots clés bien choisis peut faire de vous un leader politique potentiel et vous inscrit définitivement dans l’espace non moins virtuel de l’élite… Un monde où on se fait repérer comme intellectuel, artiste, révolutionnaire (réveille toi Ché!), militant, bon citoyen… sans jamais quitter l’écran de son ordi ou de son smartphone… Une dictature qui vous prend votre liberté et vous console avec une certaine visibilité d’autant moins dangereuse qu’elle est essentiellement virtuelle et assez stérile…

Au lendemain, de la chute de la dictature de Ben Ali, certains ont écrits sur les murs de Tunis et ailleurs, « Thanks Facebook », « Merci Facebook » ou « Choukran Facebook »… Je ne me suis pas reconnu là-dedans, je n’ai pas compris, j’ai trouvé ses formules insultantes pour celles et ceux qui se sont battus depuis des années et payé cher pour nous offrir un monde meilleur… J’ai râlé, je l’ai écrit y compris sur facebook, je l’ai gueulé partout où j’ai pu passer… Le temps passe, ça fait deux ans que Ben Ali coule des jours heureux dans son exil doré chez le dictateur de la Mecque… Et puis j’ai fini par trouver une explication à ce qui pourrait pousser quelqu’un à crier « thanks Facebook » en ajoutant, implicitement, « de m’avoir fait connaître, de m’avoir donné une visibilité, de m’avoir fait une petite place au soleil »… Je comprends mieux la nuance. Sur les murs de Tunis, la phrase/slogan n’était pas complète… Depuis, je suis allé un peu partout et notamment dans l’ouest, le centre, le sud… du pays. Les slogans ne sont plus tout à fait les mêmes, facebook est bien sûr là et bien là… mais pas autant que sur l’avenue Bourguiba, pas autant que dans les quartiers chics… Dans ces régions de la marginalité, tout le monde ce connaît, et il est difficile de se faire passer pour autre chose que ce qu’on est…

A Sidi Bousaïd vous êtes ce que votre look fait apparaître, alors qu’à Sidi Bouzid vous êtes ce que votre nom fait apparaître… A Sidi Bousaïd, Facebook peut faire de vous un héros… A Sidi Bouzid, l’héroïsme ne relève pas des temps courts… l’héroïsme s’inscrit dans des processus longs, douloureux, complexes, souterrains… qui échappent au temps de facebook… Là-bas, certains grands sont des « produits » facebook… Ici la grandeur est une accumulation qui se fait sur des années, voire des générations.

Facebook est là. C’est une véritable dictature qui vous prend tout et ne vous laisse qu’une seule fenêtre pour exister ou pour avoir l’impression d’exister… Rien ne lui est secret. Rien ne lui échappe. Rien ne peut se faire en dehors de son contrôle de plus en plus rapproché…

Moi, je suis dedans. Cette soumission ne m’est pas toujours désagréable… mais je ne pourrai pas tenir trop longtemps encore. J’ai commencé mon retour vers mon monde ancien, plus réel, plus matériel, parfois moins beau, parfois plus ennuyeux… Mais forcément plus vrai, plus humains. Je veux du temps. Je veux rentrer « chez moi », je veux retrouver les miens, retrouver mes vrai(e)s ami(e)s… Je ne ferme pas définitivement la porte. Facebook peut toujours être utile, mais ce n’est plus mon espace préféré…

A tout(e)s les autres, bon voyage… Le mien m’a pris plus de quatre années. J’atterries …

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A propos Habib Ayeb

Géographe et Réalisateur
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4 commentaires pour Facebook, Moi et les Autres…

  1. Nabiha Moussa dit :

    J’ai lu votre article en diagonal….parcequ’on n’a plus le temps (?) de lire des textes aussi longs..je suis entièrement d’accord…. Depuis que j’ai cédé à FB…les livres entamés et abandonnés s’empilent .. j’ai négligé des amitiés…..etc…etc…il faut à un moment donné avoir le courage de  » débarquer »! Merci pour votre « analyse du phénomène » que je me promet de prendre lle temps de le lire attentivement.

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  2. Habib Ayeb dit :

    Merci beaucoup Nabiha Moussa.
    Amicalement
    Habib

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  3. babette bernier dit :

    moi, j’ai pris le temps de lire ton article, habib et comme souvent, je le trouve particulièrement pertinent ! trouver son juste équilibre entre espoir et désespoir, vie rêvée et réalisée prend probablement toute une vie !
    prends soin de toi
    pleins de bises

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  4. Habib Ayeb dit :

    Merci Babette. Gros bisous.

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