Couscous, capitalism and neocolonialism in Tunisia

The international economic order does not look kindly on hints of self-sufficiency or agricultural independence

By Belén Fernandez

Middle East Eye – Wednesday 28 June 2017

On the ferry from Europe to Tunisia in May, I met a middle-aged Tunisian man on his way home for a visit from the northern Italian city of Ancona, where he had worked in a plastic factory for the past 15 years.

The man confessed that he had often questioned his decision to abandon his village near the Tunisian-Algerian border to seek work in Italy, where – contrary to popular belief, he declared – there was little proper food to be found.

In his village, he said, his family grew everything they needed. He launched into an enthusiastic run-down of the bread-making process.

Unfortunately for my little-while friend and other global inhabitants, however, the current international economic order does not look kindly on hints of self-sufficiency or agricultural independence.

In a brand-new documentary Couscous: Seeds of Dignity by Tunisian geographer and academic Habib Ayeb, one Tunisian farmer incidentally laments: “You’ll see, in ten years we’ll import sandwiches from Italy. To make a sandwich, we’ll have to go get the flour from Italy.”

The film, which is so beautifully shot that one feels continuously tempted to photograph the screen, deals with issues relating to food sovereignty in Tunisia from the ground up – from the point of view of the small farmer, whose expertise and physical bond with the land have been rejected and violated at every turn by corporate-capitalist agricultural policies designed to wrest as gigantic a profit as possible from the human need to consume food.

To read the full paper follow the link:

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Synopsis : Couscous : Les Graines de la Dignité / Seeds of Dignity

Couscous: Seeds of Dignity


Couscous, with its various recipes, constitutes the staple food of all of the populations of the Maghreb, including Tunisia. It is for this region what rice is for most of Asia.

Visitors to Tunisian homes are invariably received around meals of couscous. But while wealthy households typically have a variety of additional meal options on hand, poorer ones often rely solely on couscous—even “naked” or plain—for daily sustenance. Beyond representing traditional norms of hospitality, a dish of couscous is also rich in information on the economic, social, cultural and ecological circumstances of those who produce and prepare it.

The documentary « Couscous: Seeds of Dignity », which focuses on the political, social, economic and ecological conditions of cereal and couscous production, demonstrates how the food question is in fact at the heart of the issue of individual and collective human dignity as well as local and national food independence and sovereignty.

Almost self-sufficient in cereals until the beginning of the 20th century, Tunisia now imports more than half of its food needs as dependency increases from one year to the next.

Dignity—the foremost demand of the hundreds of thousands of Tunisian women and men who rose up in December 2010 and January 2011 and succeeded in bringing down the dictatorship of Ben Ali—also means the ability to eat without having to beg. Before ending his own life, Mohamed Bouazizi demanded dignity… and in his gesture there was the explosive cry: “dignity or death”. In « the people want », there was also « the people want food dignity ».

The film « Couscous: Seeds of Dignity » is an invitation to open, serious and collective debate on the policies of food dependency pursued by all Tunisian governments from the end of the French colonial era until today, six years after the fall of the Ben Ali regime. Dignity is not a slogan; it is a condition of life. Without food sovereignty, dignity is no more than an abuse of language. And without an independent and dignified peasantry, there can be no collective dignity. In the end, a healthy serving of dignity can also be found in a plate of couscous.

Couscous : Les Graines de la Dignité.

Synopsis :

Le couscous, avec ses différentes « recettes », constitue la base alimentaire de l’ensemble des populations du Maghreb, dont la Tunisie. Il est pour cette région, ce qu’est le riz pour une grande partie de l’Asie.

Dans toutes les maisons tunisiennes, le visiteur est forcément reçu autour d’un couscous. Mais si dans les maisons aisées, le couscous est un plat possible parmi tant d’autres, dans les maisons pauvres, le couscous, même « nu », est souvent le plat quotidien. Au-delà des normes traditionnelles de l’hospitalité, de la nature et de la qualité de la « garniture » qui couvre le couscous, un plat de couscous est aussi une mine d’informations sur les conditions économiques, sociales, « culturelles » et même écologiques de celles (souvent) et de ceux (plus rarement) qui le « fabriquent », le cuisinent et l’offrent.

En se concentrant sur la production des céréales nécessaires et sur les conditions politiques, sociales, économiques et écologiques de fabrication et de préparation du couscous, le film « Couscous : les Graines de la Dignité » essaie de montrer qu’au-delà des discours et des postures idéologiques et/ou académiques, la question alimentaire est au cœur des problématiques liées à la dignité humaine individuelle et collective, à l’indépendance et à la souveraineté alimentaire familiales, locales et nationales. Pratiquement autosuffisante en céréales jusqu’au début du 20ème siècle, la Tunisie importe aujourd’hui plus de la moitié de ses besoins et voit sa dépendance alimentaire s’aggraver d’une année à l’autre.

La dignité, qui a été la demande principale des centaines de milliers de personnes -femmes et hommes- qui se sont soulevées en décembre 2010 et janvier 2011 et ont réussi à faire tomber la dictature de ben Ali, signifie aussi la capacité à pouvoir se nourrir sans devoir tendre la main. La dignité que cherchait Mohamed Bouazizi avant de mettre fin à sa vie… Dans son geste, il y avait un cri déflagrateur : « La dignité ou la mort ». Dans « le peuple veut », il y avait aussi « le peuple veut la dignité alimentaire ».

Le film « Couscous : Les Graines de la Dignité » est d’abord une invitation à un débat ouvert, sérieux et collectif sur les politiques de dépendance alimentaire poursuivies par tous les gouvernements de la Tunisie indépendante, depuis la fin de la colonisation française directe et jusqu’à aujourd’hui, six ans après la chute du régime de Ben Ali. La Dignité n’est pas un slogan. C’est une condition de vie. Sans la souveraineté alimentaire, la dignité n’est plus qu’un abus de langage. Et sans une paysannerie indépendante et digne, il ne peut y avoir de dignité collective. La dignité de chacun.e est aussi dans l’assiette … de couscous.


Réalisation/Director : Habib Ayeb

Titre original/Original title : كسكسي : حبوب الكرامة

Titre en français/French title : Couscous : Les Graines de la Dignité.

Titre en anglais/English title : Couscous : Seeds of Dignity

Année/year : 2017


Conseillers Scientifiques/Scientific advisors : Ray Bush & Amine Slim

Montage/Editing : Najwa Khéchimi

Image/Cinematography : Marwen Trabelsi & Ahmad essid

Etalonnage/Color grading : Idir Ben Slama

Mixage/Mixing : Yazid Chebbi.

Production : Inside




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Ecrits à propos de « Couscous : Les Graines de la Dignité »/Writings about « Couscous: The Seeds of Dignity »

Bande d’annonce : « Couscous : Les graines de la dignité » :

Trailer: « Couscous: Seeds of Dignity » :

Intervista ad Habib Ayeb, autore del documentario “Couscous”- les graines de la dignité”

By: Patrizia Mancini

« Un filo rosso unisce da anni il lavoro di Habib Ayeb: da « Fellahin » a « Gabes Labes » fino alla sua ultima fatica « Couscous » l’universitario e ricercatore tunisino ci parla di sovranità alimentare attraverso gli incontri con contadini in ogni parte della Tunisia. »

. »Vi sono persone che qui in Tunisia non sentiamo e che non vediamo mai, né alla televisione, né per strada o alle riunioni. Quando ce le fanno vedere è per fare del folklore, mai per fare loro domande. Queste persone sono i contadini, che producono il 50% del nostro fabbisogno alimentare e hanno un ruolo fondamentale nella conservazione e protezione delle risorse naturali e dell’ambiente. Sono sempre più spinti verso un percorso di marginalizzazione e di esclusione, più poveri dato che hanno sempre meno risorse a disposizione e le loro entrate continuano a diminuire. E’ a loro che ho voluto dare voce.


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Politiques agricoles et dépendances alimentaires en Afrique du Nord Séminaire de recherches. Tunis 19 Mai 2017

Le séminaire se tiendra dans la salle de réunion de l’FTDES à Tunis. Adresse : 47, Avenue Farhat Hached Bloc « A », 2ème étage. Tunis 1001. Lire la suite… 

Politiques agricoles et dépendances alimentaires en Afrique du Nord

Séminaire de recherches, en partenariat avec  OSAE[1] et FTDES[2]

Tunis 19 Mai 2017.

Organisateurs : Habib Ayeb & Ray Bush.

(Voir Programme Provisoire ci-dessous)

Présentation :

Le séminaire prévu à Tunis le 19 Mai 2017 se base sur un programme de recherche intitulé « Food Sovereignty, Security and rural livelihoods in the Arab world: the cases of Egypt, Tunisia and Morocco » (Souveraineté alimentaire, sécurité et conditions de vie rurale dans le monde arabe : les cas de l’Egypte, la Tunisie et le Maroc) – 2015 – 2017.

Regroupant des, des étudiant.e.s avancé.e.s et des membres de la société civile, le séminaire vise à :

  • Partager avec les partcipant.e.s, communicant.e.s ou non, les éléments et les réflexions, et les premiers résultats, du projet en cours, dans le but de l’enrichir par les discussions et les échanges.
  • Recueillir et discuter les apports empiriques ou théoriques des différent.e.s intervenant.e.s.
  • Discuter et rassembler des propositions académiques, pratiques et politiques sur la question de souveraineté/sécurité alimentaire en Tunisie et ailleurs.
  • Réfléchir ensemble à des actions et des possibles activités académiques et pratiques à mener et/ou réaliser.

En Tunisie, en Egypte et au Maroc[3] les politiques agricoles ont globalement connu des orientations relativement similaires depuis les années cinquante jusqu’à nos jours. Elaborées et conduites sous les deux objectifs principaux de la modernisation technique et de la sécurité alimentaire, ces politiques se sont progressivement éloignées des questions sociales locales (campagne, petites paysanneries, autoconsommation, etc.) pour se concentrer sur les taux de croissance nationale du secteur agricole et sur l’équilibre de la balance commerciale agricole. Dirigistes et volontaristes à partir des années cinquante et soixante, ces politiques se sont progressivement libéralisées avec une plus forte implication des investisseurs privés vivement encouragés et soutenus par les pouvoirs politiques. Pour aller vite, on pourrait dire qu’à des politiques « socialisantes », avec notamment la réforme agraire de Nasser en Egypte et le collectivisme en Tunisie, ont suivi, à partir des années 1980, des politiques de libéralisation économique, d’ajustements structurels et de privatisations (y compris des ressources hydrauliques et foncières).

Les deux phases s’inscrivent parfaitement sous le double signe conceptuel de l’idéologie de l’irrigation et de la modernité technique. Les leaders des années 1950 et 1960, Nasser en Egypte, Bourguiba en Tunisie et Hassan II au Maroc, (leurs successeurs ont poursuivi dans la même direction mais sans vision globale) étaient porteurs d’un projet de modernisation technique et de développement bâti sur la nécessité de mobiliser l’ensemble des ressources hydrauliques au service du développement. Cela a donné le Haut Barrage d‘Assouan en Egypte et des dizaines de barrages, moins connus que le premier, au Maroc et en Tunisie. Les grandes infrastructures hydrauliques (barrages, canaux, sondages profonds…) devaient être les moteurs modernes du développement du secteur agricole qui devait, à son tour, soutenir le développement économique global par le transfert de capitaux vers les autres secteurs de l’économie, dont l’industrie, les services…

Cette évolution des politiques agricoles s’est faite au détriment des petites paysanneries qui ont subi des processus de dépossession et de marginalisation induits par la libéralisation du secteur, voulue par l’Etat et par les grandes institutions financières et le secteur privé arguant de la nécessité de développer une agriculture moderne, hautement mécanisée et orientée vers l’export. Toutefois, malgré un indéniable « développement » technique, ces trois pays ont subi en 2008 une crise alimentaire extrêmement pénalisante qui a reposé, avec insistance, la récurrente question de l’insécurité et de la dépendance alimentaire, qui n’est pas sans liens avec les révolutions de 2011 dans certains pays de la région.

Tout en donnant une place centrale à la Tunisie (pour des raisons strictement pratiques), le séminaire qui se tiendra à Tunis le 19 Mai 2017, tentera d’aborder l’ensemble des éléments de la question alimentaire -à des échelles différentes du local au global.

PS : Le séminaire se tiendra dans la salle de réunion de l’FTDES à Tunis. Adresse : 47, Avenue Farhat Hached، Bloc « A », 2ème étage. Tunis 1001.



9h00 – 10h30 :

– Ouverture (9h00-9h30)

– Ray Bush : « Food security, food sovereignty and food protest: Egypt and Tunisia » (9h30-10h30)

Ray Bush is professor of African Studies and Development Politics. POLIS. University of Leeds. UK

10h30 – 11h00 : Pause café

11h00 – 12h00 : Max Ajl : « Delinking, Food Sovereignty, and Populist Agronomy Towards an Intellectual History of the Peasant Path in the Global South »

Max Ajl is a doctoral student in Development Sociology at Cornell University. He edits Jadaliyya’s Palestine page.

12h00 – 13h00 : François Ireton : « Les productions, consommations et importations de céréales en Egypte et en Tunisie : évolution des niveaux nationaux de dépendance alimentaire (1960-2015) ».

François Ireton est sociologue. CNRS

13h00 – 14h30 : déjeuner

14h30 – 15h30 : Amine Slim : « L’agriculteur, acteur clé de la conservation de la biodiversité »

Amine Slim est chercheur à la Banque Nationale des Gènes BNG.

15h30 – 16h30 : Mustapha Juili : « La balance alimentaire en Tunisie, au-delà d’une lecture mercantile »

Mustapha Juili est Maitre assistant à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Nabeul et chercheur au labo Economie Rurale, INRAT Tunis.

16h30 – 17h00 : Pause café.

17h00-18h00 : Habib Ayeb : La question foncière en Tunisie ; une clé de lecture de la dépendance alimentaire.

Habib Ayeb est Maître de Conférence. Département de Géographie. Université Paris 8.

18h00-19h00 : Corinna Mullin & Max Ajl : Discutant.e.s

Corinna Mullin is a visiting Assistant Professor of International Relations at the University of Tunis as well as a Research Associate in the Department of Politics and International Studies at the School of Oriental and African Studies (SOAS).



PS : Le séminaire se tiendra dans la salle de réunion de l’FTDES à Tunis. Adresse : 47, Avenue Farhat Hached، Bloc « A », 2ème étage. Tunis 1001.

[1] OSAE : Observatoire de la Souveraineté Alimentaire et de l’Environnement.

[2] FTDES : Forum Tunisien des Droits Sociaux et Economiques.

[3] Le projet de recherche, en cours, « couvre » les trois pays de l’Afrique du Nord (Egypte, Tunisie et Maroc). Sa première phase a couvert l’Egypte et la Tunisie. La seconde couvrira la Tunisie et le Maroc.

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Appel à Communication : Séminaire « Politiques agricoles et dépendances alimentaires en Afrique du Nord »

Politiques agricoles et dépendances alimentaires en Afrique du Nord

Séminaire de recherches, en partenariat avec

OSAE[1] et FTDES[2]

Tunis 19 Mai 2017.

Merci d’envoyer Titre et résumé avant dimanche 30 Avril soir.

Les propositions sont à envoyer à

Organisateurs : Habib Ayeb & Ray Bush.

Présentation de la journée :

Le séminaire prévu à Tunis le 19 Mai 2017 se base sur un programme de recherche intitulé « Food Sovereignty, Security and rural livelihoods in the Arab world: the cases of Egypt, Tunisia and Morocco » (Souveraineté alimentaire, sécurité et conditions de vie rurale dans le monde arabe : les cas de l’Egypte, la Tunisie et le Maroc) – 2015 – 2017.

Regroupant des, des étudiant.e.s avancé.e.s et des membres de la société civile, le séminaire vise à :

  • Partager avec les partcipant.e.s, communicant.e.s ou non, les éléments et les réflexions, et les premiers résultats, du projet en cours, dans le but de l’enrichir par les discussions et les échanges.
  • Recueillir et discuter les apports empiriques ou théoriques des différent.e.s intervenant.e.s.
  • Discuter et rassembler des propositions académiques, pratiques et politiques sur la question de souveraineté/sécurité alimentaire en Tunisie et ailleurs.
  • Réfléchir ensemble à des actions et des possibles activités académiques et pratiques à mener et/ou réaliser.

En Tunisie, en Egypte et au Maroc[3] les politiques agricoles ont globalement connu des orientations relativement similaires depuis les années cinquante jusqu’à nos jours. Elaborées et conduites sous les deux objectifs principaux de la modernisation technique et de la sécurité alimentaire, ces politiques se sont progressivement éloignées des questions sociales locales (campagne, petites paysanneries, autoconsommation, etc.) pour se concentrer sur les taux de croissance nationale du secteur agricole et sur l’équilibre de la balance commerciale agricole. Dirigistes et volontaristes à partir des années cinquante et soixante, ces politiques se sont progressivement libéralisées avec une plus forte implication des investisseurs privés vivement encouragés et soutenus par les pouvoirs politiques. Pour aller vite, on pourrait dire qu’à des politiques « socialisantes », avec notamment la réforme agraire de Nasser en Egypte et le collectivisme en Tunisie, ont suivi, à partir des années 1980, des politiques de libéralisation économique, d’ajustements structurels et de privatisations (y compris des ressources hydrauliques et foncières).

Les deux phases s’inscrivent parfaitement sous le double signe conceptuel de l’idéologie de l’irrigation et de la modernité technique. Les leaders des années 1950 et 1960, Nasser en Egypte, Bourguiba en Tunisie et Hassan II au Maroc, (leurs successeurs ont poursuivi dans la même direction mais sans vision globale) étaient porteurs d’un projet de modernisation technique et de développement bâti sur la nécessité de mobiliser l’ensemble des ressources hydrauliques au service du développement. Cela a donné le Haut Barrage d‘Assouan en Egypte et des dizaines de barrages, moins connus que le premier, au Maroc et en Tunisie. Les grandes infrastructures hydrauliques (barrages, canaux, sondages profonds…) devaient être les moteurs modernes du développement du secteur agricole qui devait, à son tour, soutenir le développement économique global par le transfert de capitaux vers les autres secteurs de l’économie, dont l’industrie, les services…

Cette évolution des politiques agricoles s’est faite au détriment des petites paysanneries qui ont subi des processus de dépossession et de marginalisation induits par la libéralisation du secteur, voulue par l’Etat et par les grandes institutions financières et le secteur privé arguant de la nécessité de développer une agriculture moderne, hautement mécanisée et orientée vers l’export. Toutefois, malgré un indéniable « développement » technique, ces trois pays ont subi en 2008 une crise alimentaire extrêmement pénalisante qui a reposé, avec insistance, la récurrente question de l’insécurité et de la dépendance alimentaire, qui n’est pas sans liens avec les révolutions de 2011 dans certains pays de la région.

Tout en donnant une place centrale à la Tunisie (pour des raisons strictement pratiques), le séminaire qui se tiendra à Tunis le 19 Mai 2017, tentera d’aborder l’ensemble des éléments de la question alimentaire -à des échelles différentes du local au global.

PS : Le séminaire se tiendra dans la salle de réunion de l’FTDES à Tunis de 9h à. Un déjeuner est prévu pour les participant.e.s.

Adresse : 47, Avenue Farhat Hached، Bloc « A », 2ème étage، Tunis 1001.

[1] OSAE : Observatoire de la Souveraineté Alimentaire et de l’Environnement.

[2] FTDES : Forum Tunisien des Droits Sociaux et Economiques.

[3] Le projet de recherche, en cours, « couvre » les trois pays de l’Afrique du Nord (Egypte, Tunisie et Maroc). Sa première phase a couvert l’Egypte et la Tunisie. La seconde couvrira la Tunisie et le Maroc.

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Jemna in Tunisia: an inspiring land struggle in North Africa | openDemocracy


Over the past several years, the people of Jemna, a region in southern Tunisia famous for its excellent quality dates called Deglet Nour (the dates of light), have been engaged in an important and inspiring struggle around land rights. It took around a century for this oasis community to score a victory, albeit precarious for now, through occupying and working their long-confiscated land in an astonishing experience of self-management and voluntarism that emphasised the centrality of the peasant question and the right to land and other natural resources such as water in revolutionary times.  Jemna is a challenge and a threat to the power of the neoliberal and counter-revolutionary elite and it represents resistance and an alternative to the kinds of neo-colonial, dispossessing and environmentally damaging forms of managing and exploiting the land. The peasants of Jemna were dispossessed of their land in 1912 by French colonists who exploited it to export an original product (dates) to France. When Tunisians recovered their independence in 1956, instead of returning the land to its original and historically legitimate owners as well as (re)distributing it to landless peasants, the ruling elite nationalised the land and pursued a colonial model of intensive, mechanised modern agriculture at the expense of a traditional and subsistence one.

Source : Jemna in Tunisia: an inspiring land struggle in North Africa | openDemocracy

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الهوامش والحدود: حالتان من مصر

Par Reem Saad

Anthropologue, Université Américaine du Caire

عبر الأفرع المعرفية، لا تفتقد الكتابات الأكاديمية إلى التعريفات الدقيقة والشاملة لمفهوم الهامشية. ومن أمثلة تلك التعريفات ما يلي:

“الهامشية حالة معقدة من الظروف المعوقة التي يعاني منها الأفراد والمجتمعات نتيجة كونها عرضة للتأثر بعوامل غير مواتية: بيئية، وثقافية، واجتماعية، وسياسية، واقتصادية. ورغم أن معظم المناقشات حول الهامشية تدور حول الأحوال الاقتصادية والبيئية الصعبة، فإن مفهوم الهامشية يمكن أيضا أن ينطبق على أحوال الحرمان، ثقافيا واجتماعيا وسياسيا” (Mehretu 2000:90)

يؤكد جورونج وكولمير Gurung and Kollmair أيضا على الطبيعة متعددة الأوجه للمفهوم، وعلاقته بحالة الحرمان. وبالإضافة إلى ذلك، فهما يعرفان إطارى عمل مفهوميين رئيسيين يجرى من خلالهما تعريف ووصف الهامشية: إطار الحالة الاجتماعية التى تركز على “الأبعاد الإنسانية مثل الديموجرافيا، والدين، والثقافة، والبنية الاجتماعية (مثلا، التراتبية الطائفية، الطبقة، العرق، النوع)، والاقتصادات والسياسات ذات العلاقة بتسهيل الحصول على الموارد للأفراد والجماعات”. والإطار المكاني الذي يركز على “الموقع الفعلى ومسافة البعد عن مراكز التنمية”، (Gurung and Kollmair 2005: 10).

والمهم أنهما يشيران إلى حقيقة أن الهامشية، أو بالأحرى التهميش، هي عملية دينامية تتطور بمرور الزمن (2005:11).


Pour lire la suite :

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La salinisation des sols dans l’archipel de Kerkennah, Tunisie

Par : Lucile Étienne

L’archipel de Kerkennah est constitué de petites îles et d’îlots dont l’altitude maximale est de seulement 13 mètres. La transition entre la terre et la mer est le plus souvent très douce ce qui implique que de vastes espaces sont touchés par une salinité élevée. Les espaces les plus bas, où la nappe est parfois affleurante, sont composés de sebkhas  qui sont des terres salées et spécifiques des milieux semi-arides. Dans mon travail, j’ai considéré les sebkhas  comme l’ensemble des zones dépourvues et pourvues de végétation halophile caractéristique (chott ). À Kerkennah elles représentent 45% de la surface des îles et sont dites littorales, car elles sont reliées à la mer par un exutoire. Les échanges d’eau entre la terre et la mer sont donc normaux et les sebkhas  peuvent être inondées durant la période hivernale, et sèches pendant l’été. Malgré ces espaces très salés, l’agriculture existe sur les îles principales de Gharbi et de Chergui, y compris près de la côte et dans les sebkhas  (figure 1 ). C’est pourquoi une des questions de ma thèse porte sur la salinité des sols agricoles près du littoral et les problématiques qui y sont associées : quelle est l’extension spatiale de la salinité, quelle est son évolution spatiale et temporelle et comment les agriculteurs réagissent-ils face à elle ?

La Salinisation de l'Ile de Kerkennah

Pour lire la totalité de l’article :

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Dynamiques des protestations sociales en Algérie avant et après 2011

Séminaire de Master, Doctorat et Recherches

Mais où sont donc passés le pain, les droits et la justice sociale ?

Situations environnementales, économiques, sociales et politiques au Maghreb et au Moyen Orient depuis 2010

Séance du 1er Mars 2017

Université Paris 8 à Saint Denis. Mercredi 1er Mars, de 15h à 18h. Bâtiment D. Salle D008. Métro Saint-Denis Université. Ligne 13 (Terminus)

Naoual Belakhdar* : « Dynamiques des protestations sociales en Algérie avant et après 2011 ».

Résumé :

La récente chute des prix du pétrole sur le marché international a forcé le gouvernement algérien à remettre en question la politique de redistribution qui a caractérisé la période Bouteflika. Des nouvelles mesures d’austérité, telle que la “Loi de finance 2017”, ainsi que la hausse des prix de produits de consommation ont suscité une vague de mécontentement et de tensions sociales, s’exprimant par des mouvements d’émeutes, des grèves de commerçants, ainsi que par des appels au boycott de certains produits de consommation, jugés excessivement chers. Si ces récents développements semblent conforter le paradigme rentier, nous nous proposons de surmonter le déterminisme inhérent à ce dernier et d’inscrire ces dynamiques protestataires dans le temps, en nous penchant sur les dynamiques contestataires, révélatrices du caractère contradictoire des relations Etat-société en Algérie, qui ont précédé, accompagné et suivi les révolutions arabes de 2011.

En effet, si les tentatives de mobilisation de masse ont échoué en 2011 (Baamara 2012), on observe néanmoins un déplacement de la participation politique hors de la sphère institutionnelle, et ce, de manière plus prononcée depuis la fin de la « décennie noire ». L’espace contestataire algérien est ainsi caractérisé par un large registre de protestations émanant de catégories socioprofessionnelles diverses (Benadji 2007; Faath 2008; Laarcher/Terzi 2012), allant de pratiques de résistance au quotidien, d’actions subversives d’« exit », telles que la « harga » (Ouaissa 2014), d’émeutes  locales à de mouvements sociaux plus établis, tels le mouvement des chômeurs au Sud du pays (Belakhdar 2015). Ces contestations sont cependant généralement caractérisées par leur courte durée, leur atomisation, et des tentatives de cooptation.

Ainsi nous pencherons- nous sur trois « moments » et types de protestations sociales qui ont marqué l’Algérie avant et après 2011, en puisant dans la recherche sur la participation politique non conventionnelle ainsi que la sociologie des mouvements sociaux, afin d’appréhender les ressorts, les conditions d’émergence et les limites de ces mobilisations et d’offrir des pistes pour répondre à la question de quoi la centralité de la question sociale serait-elle le nom ?

* Naoual Belakhdar est politologue, chercheuse associée à l’Otto-Suhr Institute for Political Sciences, Center for Middle Eastern and North African Politics (Freie Universität, Berlin).

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هيكلة أراضي الدولة الفلاحية…بين الجدوى والشرعية

Par Dr. Abdelmajid Ben Gayess

Je partage ici le très intéressant article du chercheur Abdelmajid Ben Gayess qui me semble constituer une excellente contribution au débat en cours sur la gestion du (et les conflits sur le) foncier agricole en Tunisie. L’auteur pose assez clairement les éléments clés indispensables à la compréhension et aux débats productifs. Toutefois, je n’adhère pas à certaines de ses conclusions et recommandations. Il n’en reste pas moins que le papier mérite d’être lu et partagé le plus largement possible. C’est pourquoi, je le fais ici.

هيكلة أراضي الدولة الفلاحية…بين الجدوى والشرعية — د.عبد المجيد بنقياس

كثر الجدل في الآونة الأخيرة عن أجدى الطرق لفلح أراضي الدولة الفلاحية.هذه التي يكاد لا يذكرها المجادلون إلاّ أياما قبل عيد الاضحى وخلال شهر رمضان.لا لوم على السياسيين لأنّ لكلّ مشروعه الشامل وزاوية نظره للمسألة الزراعية بصفة عامة وللأراضي الدولية بصفة خاصة،لكن اللوم موجّه للمتشدّدين الموالين لهذا الرأي أو ذاك دون معرفة بالموضوع ولا حتى أدنى إلمام به،وقد غلب عليهم التفاعل الحسّي،مساندة أو معارضة،أكثر منه تفاعلا عقلانيا.في المقابل نادى عديد الخبراء بضرورة البحث عن منوال بديل،منوال حكم ومنوال تنمية يؤديان إلى التأسيس للحوكمة الجدية وذات الجدوى القصوى.وقد اجتهد بعضهم وقدموا تصورات قابلة للإثراء والتعديل،لكن لا وسائل الإعلام فتحت لهم الأبواب ولا جلّ الأحزاب عزمت على الخوض فيها،باستثناء بعض الجمعيات والصحف المكتوبة.

يظهر أنّ الخوض في مسألة الأراضي الدولية غير ممكنة دون تحديد الإطار الشامل والتوجهات العامة في علاقتهما بسقف شعارات الحراك الثوري،ما دام الكلّ بدون استثناء يدّعي العمل من أجل تحقيق أهدافه.فالإشكال جوهري باعتبار علاقته بالسيادة الوطنية على ثروات البلاد،وباعتبار ارتباطه العضوي بالسيادة الغذائية التي تمثل أهمّ صواري هذه السيادة.وتبدو أهمية الموضوع كذلك باعتبار علاقته العضوية بمسائل حقوقية(حقّ في تقاسم الثروة-واجب مقاومة الاحتكار)واجتماعية(عدالة،شغل)وقانونية(مجابهة الفساد من محسوبية وتبييض أموال وتهرّب جبائي).

بعض المؤشرات وزاوية النظر

للإحاطة أكثر بالموضوع،وتجنّبا للتفاعل الحسّي والجدل العقيم،وجب التذكير ببعض المؤشرات حتى يقع تنسيب التفاعل والتوجهات.إنّ هذا الجزء من الأراضي الفلاحية،الذي تقدّر مساحته بما يقارب الـ 10% من الأراضي الفلاحية الجملية بالبلاد التونسية،له قدرة انتاجية مماثلة لغيره من الأراضي المحيطة به،فجودة المردود تختلف باختلاف الموقع الجغرافي وباختلاف المسار التاريخي لكلّ ضيعة(نوعية النشاط،حجم الاستثمارات،الحزمة الفنية…).والعارفين بالنشاط الفلاحي يدركون معنى المقاربة المنظوماتية للضيعات الفلاحية التي تنصح بها الخارطة الفلاحية منذ سنوات خلت،كما نّهم يعلمون أنّ نجاح هذه الضيعة و فشل تلك لا يعود لسبب واحد(طريقة التصرّف)بل إلى أسباب متعددة،منها حجم ونوعية الموارد الطبيعية المتوفرة بالضيعة،أولا،والأصناف المنتجة المستعملة(نباتية وحيوانية)ومستوى الإدماج فيما بينها،وماهية وكمية المستلزمات المستعملة،ونمط التقنيات المتّبع،ومنسوب الطلب بالسوق،وآليات الدّعم وسياسة الأسعار المشرّعة.

تؤكّد إحدى الأطروحات،التي اهتمت بتقييم وتصنيف الضيعات الفلاحية العائلية بالبلاد التونسية،بأنّ الضيعات الوحيدة القادرة على الثبات،أمام المنافسة المرتقبة جرّاء اتفاقية الشراكة الأورو-تونسية،هي الضيعات المروية المختصة بإنتاج التمور،وخاصة دقلة النّور،وكذلك الضيعات الكبرى المختصة في إنتاج الحبوب،وخاصة القمح الصلب،بجهات الشمال ذات المنسوب المطري المحترم.لسائل أن يتساءل،ما سبب عزوف أبناء الفلاحين عن النشاط الفلاحي؟هل يُعقل أن يتشبّث الفلاح بأرض ذات مردود ضعيف؟ما سبب عزوف البنوك على تمويل الاستثمار الفلاحي؟ما هو السبب الكامن وراء ضعف التمويل الفلاحي(لا يمول البنك الوطني الفلاحي سوى 8 %من جملة الفلاحين بحجم لا يفوق الـ %18 من مجموع القروض المسندة)!ما هو السبب الكامن وراء ذاك الحجم الهائل من الديون الفلاحية؟للإجابة على هذه التساؤلات،يكفي أن يعلم البعض أنّ ضيعة تمسح 10هك وتعتمد النمط المطري – نمط يشمل 4/3 الضيعات الفلاحية – معدّل دخلها السنوي لا يفوق الدخل السنوي للعامل الفلاحي.

تفاديا الغوص بعيدا عن الموضوع المطروح،فالمنطق والتمشي العلمي يدعوان إلى تحديد زاوية النظر،التي لا نخالها غير تلك المحصورة بين خطّين متقاطعين،الأول منهما يمثّل المسار التاريخي لكيفية تشكّل ملكية الدولة للأراضي الفلاحية بينما الثاني يمثّل أفق المسار الثوري.من هذه الزاوية وباعتبار أنّ الكلّ لا ينكر استحقاقات الفاعلين في المسار الثوري وطموحاتهم يصبح  للأفق مكوّن أساسي هو الشرعية،هذه التي بطبعها لا تستقيم بالمحاباة(الشعبوية وجه من وجوه المحاباة)والتسلّط(القانون إحدى آليات الإفساد)ولا بالفوضى.بالتوازي مع تحديد زاوية الرؤية هناك ضرورة للتسلّح بالمعرفة والحكمة.فالمعرفة منارة للسبيل البديل،لأنها تسمح بالإطلاع على التجارب التاريخية،بينما الحكمة مثبّت للخطى،لأنها تفضي إلى معرفة خصائص المرحلة ومتطلباتها.لهذا وجب البحث،انطلاقا من تلك الزاوية وبالاتعاظ بالتجربة واستعمال العقل،لتحديد مدى شرعية ملك الدولة لأراضي فلاحية وأحقّية هذا أو ذاك بالتّصرّف فيه.

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Par : Aziz Krichen


Ces derniers temps, on ne parle plus que de l’affaire de Jemna[1]. C’est devenu la nouvelle pomme de discorde. Les échanges sont violents, pleins de cris et de fureur. Dans les médias aux ordres, les arguments les plus invraisemblables sont avancés, pour dénoncer l’occupation de la terre par les paysans. Des arguments qui en disent plus sur les fantasmes de leurs auteurs qu’ils n’éclairent la réalité des faits.

Je ne tiens pas à ajouter ma voix au vacarme, mais simplement rappeler quelques données élémentaires, pour aider à recentrer le débat sur les questions de fond, qui vont bien au-delà du cas de cette palmeraie du Sud.


Interrogeons-nous d’abord sur le statut des terres domaniales, dont la ferme de Jemna n’est qu’une minuscule parcelle. Les possessions de l’Etat s’étendent sur près de 800.000 ha et englobent une grande part des terres les plus fertiles du pays. Avant 1956, ces terres étaient détenues par des colons, français ou apparentés. Elles ont été nationalisées en 1964, par la loi de décolonisation agraire, suite à quoi leur gestion a été confiée à l’OTD (Office des terres domaniales) et placée sous la tutelle directe du ministère de l’Agriculture.

Le problème qu’il faut poser est de savoir pourquoi il en a été ainsi : pourquoi l’Etat a-t-il gardé les terres sous sa coupe ? Est-ce que c’est dans sa vocation de posséder des terres agricoles et d’assurer leur exploitation ? Est-ce qu’il reste dans son rôle quand il se transforme en propriétaire foncier et en fermier ? Ces terres avaient été arrachées de force à la paysannerie par un occupant étranger. Leur récupération avait été l’une des principales revendications du mouvement de libération nationale. Une fois reprises par l’Etat, n’aurait-il pas été plus normal, plus juste, plus sain, de les rendre à leurs propriétaires d’origine ?

L’argumentation officielle avancée à l’époque – et répétée ensuite par les gouvernements successifs – était que les paysans tunisiens étaient trop arriérés techniquement et trop démunis financièrement pour exploiter ces terres de manière efficace et rentable. Tandis que la gestion publique pouvait maintenir et améliorer les niveaux de production, créer de la valeur et utiliser le surplus dégagé pour financer le reste de l’économie.

Le raisonnement aurait pu se tenir s’il avait été confirmé dans la pratique. Ce qui n’est pas le cas. Même en faisant abstraction de la courte période de collectivisation forcée (1965-1969), qui a provoqué un véritable effondrement de la production agricole, le résultat de l’exploitation publique des terres domaniales a toujours été déficitaire. Il ne s’agit pas là d’affirmations gratuites. Les comptes de l’OTD sont publiés chaque année. On n’a pas pu enregistrer un seul exercice excédentaire depuis 1970. Et cela fait maintenant un demi-siècle que le scandale perdure. L’OTD est chroniquement déficitaire, et son déficit tend à se creuser exercice après exercice.

Au lieu de développer une agriculture moderne, performante et rentable, l’exploitation des terres domaniales par l’OTD n’a produit que du déficit, ajoutant une charge supplémentaire au budget de l’Etat au lieu de le soulager. Plus gravement, elle a généré un système organisé de corruption, et cela à tous les étages de la hiérarchie bureaucratique mise en place.

Cette corruption tentaculaire n’est pas un résultat accidentel de la gestion publique de la terre, elle en est le résultat nécessaire. Et un résultat d’autant plus nécessaire que tout cela s’est effectué à l’ombre d’un système politique – notamment depuis l’arrivée de Ben Ali au pouvoir – qui s’est fait le complice et le protecteur d’une oligarchie affairiste et mafieuse dont les intérêts ont fini par prévaloir sur les intérêts de l’Etat et du pays.

C’est sans doute cette vérité dérangeante qui explique la virulence de ceux qui dénoncent la reprise de la ferme de Jemna par les habitants de l’oasis. Dès qu’elle a changé de mains, la ferme est devenue subitement bénéficiaire et sa gestion transparente : cela créait un précédent insupportable…


Depuis 2011, le phénomène de l’occupation des fermes domaniales par les paysans ne s’est pas limité à cette seule oasis du Sud, il a concerné des dizaines d’autres zones agricoles, réparties sur tout le territoire. Il est temps de se demander pourquoi. D’autant que ce phénomène n’a porté que sur les terres domaniales et jamais sur des terres détenues par des agriculteurs privés, quelque grande que soit la taille de leurs propriétés. Ce qui signifie que l’on n’a pas affaire à des exactions anarchiques de partageux, s’attaquant à la grosse propriété foncière en tant que telle, mais à un mouvement de réappropriation ciblant exclusivement le domaine de l’Etat[2].

Beaucoup ont pensé que la révolution qui a renversé Ben Ali était seulement politique et qu’elle se réduisait à un simple changement d’équipe dirigeante. C’est notamment ce qu’ont paru croire la plupart des partis de l’ancienne opposition. Sauf qu’ils se trompaient lourdement. Les vraies révolutions sont politiques, mais elles sont aussi, et surtout, économiques et sociales : en éliminant les privilèges illégitimes et anti-productifs d’une minorité, elles visent à introduire une réorganisation d’ensemble de l’économie et de la société, de manière à répondre aux besoins du plus grand nombre et à promouvoir le développement et la richesse nationale.

Le soulèvement tunisien a été soutenu par quatre groupes sociaux principaux : le monde rural, la population des quartiers périphériques, le peuple des salariés et les classes moyennes[3]. En participant au soulèvement, chacun de ces groupes exprimait des revendications spécifiques. Et ce n’est pas parce qu’il ne s’est pas trouvé à ce moment de formation politique pour les prendre en compte et les articuler dans un programme cohérent que ces revendications n’existaient pas.

Pour la paysannerie, condamnée par l’ancien régime à vivre dans des conditions d’extrême incertitude, les motifs d’insatisfaction étaient nombreux et justifiés. L’un d’entre eux – et l’un des plus importants – concernait l’accès à la terre, et spécialement la récupération des terres qui leur avaient été arrachées par la colonisation et que l’Etat national, perpétuant cette spoliation, avait gardé par devers lui, au lieu de les remettre à leurs destinataires naturels.

Le droit à la terre est un problème récurrent dans notre histoire moderne. Il s’est toujours posé en termes d’affrontement avec le pouvoir politique. Avant le protectorat, sous le régime beylical, l’exclusion était poussée à ses dernières limites : les paysans ne pouvaient littéralement pas devenir propriétaires des terres qu’ils travaillaient. Les attributs officiels des beys étaient d’ailleurs très révélateurs à ce propos. En accédant au trône, chaque souverain devenait ipso facto « Possesseur du Royaume de Tunis ». Le pays entier était considéré comme son patrimoine personnel, le territoire aussi bien que les habitants.

Le pays lui appartenant, il pouvait en disposer comme il l’entendait. Pour établir sa fortune et en même temps donner une assise sociologique à sa domination, il faisait exploiter un certain nombre de domaines agricoles pour son propre bénéfice et distribuait les autres à des vassaux, pour entretenir leur loyauté vis-à-vis de lui. Ces concessions (iqtaâ) n’étaient jamais accordées à titre définitif. Ce que le bey donnait un jour, il pouvait le reprendre le lendemain et l’attribuer à des prétendants différents.

Les paysans n’étaient pas concernés par ces événements. Ils restaient attachés à leurs territoires et se voyaient simplement changer de maîtres, au gré des calculs politiques du bey ou de ses caprices. Travaillant la terre depuis des générations, ils n’avaient pas de droits sur elle et surtout pas le droit de la posséder.

Dans ces conditions où le monarque demeurait le propriétaire éminent du sol et des hommes, l’appropriation privée ne pouvait pas apparaître ni se développer, sauf à la marge, dans les interstices du système. Cette imprécision juridique à d’ailleurs grandement facilité le travail de spoliation des tenants de la colonisation agraire. Puisque les autochtones n’avaient pas de titres fonciers pour faire valoir leurs droits, la puissance coloniale estimait être devant une situation de vacance de propriété, ce qui l’autorisait à distribuer la terre à ses propres ressortissants. Un grand nombre de colons ont obtenu de vastes domaines grâce à un tel tour de passe-passe.

En agissant ainsi, la France se comportait exactement comme le bey à l’égard de la paysannerie : le pays lui appartenait et elle pouvait en répartir la dépouille à sa guise. En nationalisant les terres coloniales en 1964, Bourguiba a reproduit ce comportement patrimonial. Même si lui, contrairement à la plupart des anciens beys, ne l’a pas fait dans un but d’enrichissement personnel, ni pour enrichir les membres de son entourage. Il ne voulait pas la terre pour lui ni pour les siens, il la voulait pour l’Etat, dans une perspective de modernisation autoritaire de l’économie et de la société. Son despotisme n’était pas intéressé, mais « éclairé ». Mais cela restait du despotisme : un régime où le pouvoir politique est tout et où la population n’est rien.

Je rappelle ces faits historiques pour éclairer le débat actuel, en mettant en relief la différence fondamentale distinguant la dictature de la démocratie. Pour l’avoir expérimentée, nous savons tous ce qu’est la dictature. Mais il ne semble pas que les partis qui nous gouvernent aujourd’hui sachent réellement ce qu’est la démocratie. La démocratie ne signifie pas la disparition du rôle de l’Etat, mais elle exige la transformation de ce rôle, de sorte que l’administration se mette au service de la société au lieu de vouloir la plier à son absolutisme.

La démocratie n’est pas concevable sans l’autonomie du corps social. Cette autonomie passe d’abord par son indépendance économique, laquelle suppose l’accès du plus grand nombre au droit de propriété. Il n’y a pas de démocratie sans société civile et pas de société civile tant que les citoyens qui la composent – ou un nombre significatif d’entre eux – ne sont pas maîtres de leurs conditions d’existence matérielle. La citoyenneté ne se bâtit jamais sur l’exclusion.

En démocratie, l’Etat n’a pas le droit de s’interposer entre la terre et le paysan qui la travaille ; il n’a pas le droit de lui interdire d’être le propriétaire de sa terre. En démocratie, l’Etat n’a pas le droit d’être un propriétaire foncier monopolisant le meilleur de la surface agricole utile d’un pays et cela, quels que soient les motifs juridiques ou idéologiques qu’il invoque.

En démocratie, lorsque les lois existantes empêchent les paysans d’accéder à la terre – et c’est toujours le cas en période de transition, puisque ces lois sont des lois édictées par l’ancien régime –, ces lois doivent être changées et non pas utilisées pour continuer de réprimer ceux qui les contestent. En occupant les terres domaniales, les paysans ne violent pas le droit, ils l’établissent.


La Tunisie traverse une crise aigüe, qui s’exprime dans tous les secteurs de notre vie collective. Cette crise exprime la faillite d’un modèle de développement et en premier lieu celle de son volet agricole. Lorsque l’on y réfléchit, on s’aperçoit en effet que la plupart de nos difficultés économiques et sociales sont liées à la paupérisation et à la marginalisation du monde rural, provoquées par la politique agraire officielle.

  • Cela se manifeste d’abord dans l’insuffisance de la production agricole elle-même, notamment la production céréalière, à la base de l’alimentation populaire (pain, semoule, pâtes, farine…). Notre consommation annuelle en produits céréaliers s’élève à 30 millions de quintaux. Selon les récoltes, nous en produisons entre 10 et 20 millions. Année après année, notre déficit varie entre un-tiers et deux-tiers de nos besoins. Nous sommes donc très loin de l’autosuffisance alimentaire, dont on sait qu’elle est la première condition de l’indépendance d’un pays. Ces mauvais résultats ne s’expliquent pas par un facteur unique (la pluviométrie, ou la qualité des sols, ou les méthodes culturales, ou le monopole public sur les meilleures terres, etc.), mais par plusieurs. Parmi ceux-ci, il en est un qui joue un rôle primordial, parce qu’il aggrave l’impact négatif de tous les autres, c’est la politique des prix. Depuis 1956, les prix de vente du blé et de l’orge sont fixés par l’Etat. Et ils sont fixés à un niveau très bas, qui rend l’agriculture vivrière peu rentable, peu profitable, et maintient dans des conditions de grande précarité les paysans qui s’y adonnent. Si la pluie dépend du ciel, les prix dépendent chez nous du gouvernement. Pourquoi les fixe-t-il à un niveau très bas ? Pour des raisons de clientélisme politique. Parce que, depuis 1956, il fait passer le pouvoir d’achat des citadins avant celui des ruraux. Ce n’est pas par hasard si l’explosion de décembre 2010 a d’abord éclaté dans les gouvernorats agricoles.
  • Cela se manifeste ensuite dans la prolifération de l’économie parallèle. La paupérisation continue de la paysannerie entraîne un mouvement permanent de départs de la campagne vers la ville. Contrairement à ce que prétend la propagande officielle, cet exode n’est pas le signe du dynamisme et de l’attractivité de l’économie urbaine : il est la marque de l’incapacité de l’économie rurale à retenir ses enfants et à les nourrir. Les paysans déracinés quittent la campagne, mais ils ne sont pas accueillis par la ville, où la plupart d’entre eux ne peuvent ni se loger ni trouver du travail. Ils s’installent alors dans des quartiers périphériques, qui se transforment rapidement en ghettos insalubres, et s’adonnent à des activités de survie dans les différentes sphères de l’économie parallèle : commerce clandestin, contrebande frontalière, trafic de substances illicites, etc.

Cette économie illégale représente actuellement près de 50% du PIB. Au départ solution de refuge pour des populations sans ressources, l’ampleur prise par le phénomène constitue désormais une menace frontale pour l’industrie nationale, puisque le plus gros des produits commercialisés dans le marché parallèle proviennent de l’étranger (Chine, Italie, Turquie).

Les conséquences de la politique agricole de l’Etat se manifestent également dans un autre domaine essentiel : celui des salaires versés dans le secteur industriel et dans le secteur des services, notamment dans l’administration. La très faible rémunération du travail de la terre permet, en effet, de maintenir les salaires distribués dans l’économie non agricole à des niveaux eux aussi très bas. Un exemple : le Smig tunisien ne fait, aujourd’hui, qu’à peine la moitié du Smig marocain. Par rapport au Smig européen moyen, le rapport tombe à 10%.

La politique des prix dans l’économie rurale, notamment pour les céréales, est directement corrélée à la politique des salaires dans l’économie urbaine. Dans une visée clientéliste, il s’agissait de nourrir au plus faible coût le plus grand nombre possible de salariés dans les entreprises et dans l’administration, sans considération de nécessité ou de rationalité économique. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la politique des prix a fini par casser le développement de notre économie rurale, et la politique des salaires a fini par casser le développement de notre économie urbaine. Dans les deux secteurs, l’absence de rétribution décente des travailleurs a engendré des attitudes de désintérêt à l’égard du travail. Elle a partout entraîné une baisse de la productivité et des rendements. Et elle a été partout à l’origine de pratiques de corruption multiformes pour compenser l’insuffisance des revenus provenant des circuits de rémunération officiels.

  • Les conséquences se manifestent encore au niveau des contraintes qui s’exercent sur les activités non agricoles, en raison des effets cumulés des précédents facteurs. Le développement des secteurs secondaire (l’industrie) et tertiaire (les services) suppose l’existence d’une large demande solvable (des consommateurs dotés d’un réel pouvoir d’achat) et donc d’un marché intérieur suffisamment vaste pour permettre des économies d’échelle et favoriser l’essor et la montée en gamme des entreprises.

Par elle-même, notre base démographique est déjà réduite : environ 12 millions d’habitants. Etant donné le nombre de chômeurs ainsi que la médiocrité des revenus des paysans, des marginaux des quartiers périphériques et de la grande masse des salariés (ils font ensemble plus de 80% de la population), la demande pour les produits de l’industrie et des services est condamnée à rester structurellement limitée. Nos entreprises se disputent un marché étriqué, qui interdit à la plupart d’entre elles toute perspective de progrès technologique et de croissance soutenue. Celles qui se tournent vers l’exportation pour compenser l’étroitesse des débouchés domestiques rencontrent d’autres difficultés. Certaines peuvent réussir, essentiellement dans des activités de sous-traitance, mais toutes finissent par réaliser qu’il est quasiment impossible de se projeter durablement à l’étranger sans disposer d’une solide base d’accumulation sur le plan national.

  • Ces divers dysfonctionnements du système économique ont créé un environnement à l’abri duquel est née puis a grandi la nébuleuse affairiste et mafieuse, dont les méfaits s’observent aujourd’hui dans de nombreux domaines de notre existence nationale. Profitant de la protection du pouvoir politique et de la fragilité des groupes sociaux – paysans, sous-prolétariat des quartiers périphériques, salariés, patrons de PME –, cette nébuleuse s’est progressivement ramifiée jusqu’à devenir une véritable gangrène infectant des pans entiers de la société, ainsi que les principales institutions : l’administration centrale et locale, la justice, les douanes, les médias, les banques publiques, etc.

Apparue dans les années 1970 à l’ombre du gouvernement Nouira, la maladie a atteint des sommets avec Ben Ali, lorsque le clan Trabelsi s’est emparé des leviers de commande. Le soulèvement de 2010-2011 n’a pas éradiqué le phénomène. Il n’a fait que le perturber momentanément, avant que la dérive ne reparte de plus belle, aggravant le chaos économique et pervertissant la population.


Ramené à ses structures de base, un système économique est un ensemble de relations, un échafaudage où toutes les pièces se tiennent. On a vu comment la politique agricole a produit l’exode rural et le commerce parallèle. On a vu comment cela induisait la politique des bas salaires. Et on a vu comment tous ces éléments conjugués contribuaient à bloquer le développement de nos entreprises, tout en dégageant la voie devant la constitution d’une oligarchie affairiste et mafieuse.

Je viens de parler d’échafaudage. Il s’agit, en l’occurrence, d’un échafaudage très spécial, une sorte de cercle vicieux. Chaque faute, chaque erreur de calcul commise à un point du cercle s’est communiquée, en s’amplifiant, à tous les autres points. C’est ce système pervers qui était la cible véritable du soulèvement populaire. La chute du régime réclamée par les manifestants visait à démanteler l’ancien échafaudage, à substituer un cercle vertueux au cercle vicieux. Dans cette optique, on comprend le caractère stratégique de la question agraire. Elle est à l’origine de tout le reste. C’est là que se situe le nœud gordien.

Le fondement économique de l’ancien régime reposait sur la paupérisation planifiée de la paysannerie. Le fondement du régime démocratique à construire doit être une politique qui, en rétablissant les paysans dans leurs droits, rendrait à nouveau le travail de la terre profitable et productif pour le plus grand nombre. En commençant à débloquer les choses à ce niveau, on se donnera les moyens de les débloquer progressivement à tous les autres.

La question agraire est au cœur de la révolution démocratique. En supprimant des monopoles arbitraires – monopole de l’Etat sur les terres les plus fertiles, monopole de l’Etat dans la définition du prix des céréales, etc. –, on ne fait pas qu’intégrer le monde rural dans l’économie de marché, on rend celle-ci possible en lui donnant l’assise démographique indispensable à son fonctionnement. En développant la production agricole, en améliorant les revenus paysans, on se dote d’un levier essentiel pour impulser l’augmentation de la production dans tous les autres secteurs de l’économie et améliorer le pouvoir d’achat de tous les autres groupes sociaux. La démocratie peut advenir dans un pays où règne la pauvreté. Elle ne peut se maintenir sans risque si la pauvreté de masse se perpétue.

La solution du problème agraire apparaît ainsi comme un passage obligé, conditionnant non seulement le dépassement de la crise de l’ancien modèle économique, mais également la stabilisation à long terme du nouveau système politique. Les difficultés à surmonter sont nombreuses et complexes. Nous avons surtout insisté sur la question de terres domaniales et sur celle de la politique des prix pour la céréaliculture. Mais il y a plusieurs autres défis à relever.

On peut citer, en vrac, le problème des ressources en eau, déjà mentionné, ou celui des circuits de distribution, où sévit une mafia d’intermédiaires véreux, qui gruge aussi bien les producteurs ruraux que les consommateurs urbains et dont les réseaux dominent aujourd’hui la totalité des marchés de gros régionaux. Il y a aussi un grave problème d’infrastructure : insuffisance des dessertes routières et ferroviaire, insuffisance des capacités de stockage et de conservation par le froid, insuffisance des moyens de transport adaptés, etc.

Il y a encore le problème de l’extrême morcellement de la petite propriété, d’une importance capitale dans la perspective de la restitution des terres domaniales. Cette restitution peut, en effet, contribuer à réduire le phénomène ou, au contraire, l’amplifier, dans l’hypothèse d’une distribution indiscriminée. On est ici dans une situation où il faut trouver le meilleur arbitrage entre deux impératifs pas toujours facilement conciliables : l’impératif de justice et l’impératif d’efficacité. Il est évident que seul un gouvernement fort, disposant d’une solide légitimité populaire, pourrait imposer pareil arbitrage.

On le voit, le travail à accomplir est immense pour remettre la Tunisie rurale sur orbite. Il exige une stratégie réfléchie, beaucoup de détermination, beaucoup de pédagogie et, surtout, la pleine mobilisation des premiers concernés. Le pouvoir actuel saura-t-il se montrer à la hauteur de la tâche ? Etant donné sa réaction initiale face à l’affaire de Jemna, il est permis d’en douter.

En vérité, nous sommes placés devant deux scénarios possibles : soit on fera l’effort d’entendre les demandes légitimes des paysans, soit on restera sourd à leurs revendications et l’on s’acharnera à préserver le statu quo. Dans un cas, le pays progressera dans l’unité, de manière responsable et disciplinée et l’on consolidera à moindre frais les bases matérielles de la démocratie. Dans l’autre, on divisera le pays, la répression aggravera l’anarchie et le désordre et on accumulera les pertes et les retards. Au final, cependant, dans les deux cas de figure, le changement s’accomplira malgré tout. Parce que le changement s’est introduit dans les profondeurs du corps social et que rien ni personne ne peut dorénavant arrêter sa course. Les combats d’arrière-garde n’empêcheront pas la roue de l’Histoire de tourner.

Aziz Krichen, Octobre 2016

** Cet article a été d’abord publié par le journal tunisien La Presse daté du Dimanche 31 octobre 2016

[1] – Jemna est une oasis située dans le gouvernorat de Kébili, dans le Sud tunisien. Ancien domaine colonial, la palmeraie est nationalisée en 1964, dans le cadre de la loi de décolonisation agraire. Mettant en avant leurs droits sur une terre dont ils ont été spoliés, les habitants de l’oasis négocient son rachat avec le gouverneur. Une promesse de vente est alors signée. Une collecte permet de verser, à titre d’avance, la moitié de la somme demandée, 80 000 DT de l’époque. Le contrat est ensuite dénoncé par l’autorité publique, qui transforme l’argent déjà perçu en actions bidon dans des sociétés semi-étatiques. La palmeraie est ensuite attribuée à une filiale de la STIL, spécialisée dans la production et l’exportation de dattes. En 2002, après la faillite de cette filiale, le domaine est loué pour 15 ans à deux promoteurs privés proches des Trabelsi. L’occupation de la terre par les paysans de Jemna a commencé le 12 janvier 2011, deux jours avant la fuite de Ben Ali. Le gouvernement veut aujourd’hui la reprendre.

[2] – De la même façon que les actes de vandalisme dirigés contre les biens, enregistrés lors du soulèvement de décembre-janvier, n’ont jamais visé les riches en tant que riches, mais uniquement des individus de l’entourage immédiat de Ben Ali, dont la fortune provenait des actes d’extorsion et des passe-droits que cette proximité autorisait.

[3] – Aziz Krichen, La promesse du Printemps, pp 388-416, Script Edition, Tunis, 2016.


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‘Those who have, live. Those who don’t, die.’ The forgotten women workers of Tbourba

By: Yassine Sboui & Loes Debuysere

‘Those who have, live. Those who don’t, die.’ The forgotten women workers of Tbourba

October 24, 2016|yassine sboui & loes debuysere

Gloire à toutes les femmes combattantes pour leur survie 

A bas les discriminations et l’exploitation des femmes travailleuses.

– Forum Tunisien des Droits Sociaux et Economiques


It’s 6.30 in the morning. A group of older women is standing not too far from the Court of Justice of Tbourba, a small rural town in Manouba to the west of the capital Tunis (Tunisia). Each one of them is laden with a selection of large bags containing bottles of water and sunhats. ‘Shhh’, they warn us as we approach to talk. They usher us a little further away from the gate of the house in front of which they stand. One of the women explains:

“People who live here are complaining about our presence. They don’t want us here. The house over there even built a fence to make sure we can’t stand or sit down whilst we wait.”


Some women waiting to be picked up at 6.30 AM.


The fence that was built by neighbours.

The group of some 20 women is waiting to be taken to do a day’s work on Tbourba’s surrounding fields. They don’t know yet whether they’ll actually be picked up today or not, whether they’ll have work today or not. Initially a little hesitant to talk, they start to overload us with their stories once they realize we are interested in their lives and working conditions.

“We want to tell our story, we want to be on television. We want people to hear  about us. Please take pictures, film us, share our story,” several among them insist.

Weary of their daily hardships, the women are desperate and show none of the convivial camaraderie commonly found amongst Tunisian women. They testify that older women face the most discrimination. They don’t easily find work in the fields and it is they who are the most marginalized of the marginalized. 

“We are less than nothing. The disabled are abandoned, widows are abandoned. There is no support, no doctor, nothing. Aren’t we Tunisians?”

Women who work in agriculture are plentiful in Tunisia. The feminization of agriculture has been going on for several decades, with men admitting that they refuse jobs that require the kind of work and labour conditions experienced by these women. With no other options or job alternatives available – in contrast to men who are often more mobile and free to seek employment elsewhere – women accept to work long days for only 10 to 15DT (around 5 euro) a day, often without a contract and without any kind of insurance or protection. The women workers are generally being brought to the fields by a kabran (intermediary) in the back of pick-up trucks, packed in tightly like cattle. The kabran chooses those of them he sees fit to work, while the rest are kicked out of the truck, humiliated. Accidents regularly happen on the way to work, with the workers often standing up, their bags of water hanging outside so as to not ‘waste’ space. 


As the group of older women is waiting on the side of the road, a truck full of younger women passes by, taking them to the fields around Tbourba.

The few men who do the same kind of work are generally paid 3 to 10 dinars (around 3 euro) more. As in most places in the world, women’s work is valued less and poverty is increasingly feminine. When we inquire about why there are almost exclusively women working in Tbourban agriculture, the words ‘obedience’ and ‘efficiency’ can be heard. Women get the work done without much complaining, knowing that this is the only way for them to sustain their families, support their children and take care of their (often unemployed) husbands. As one of a number of unemployed men who spend their time in the local cafés told us,

“In contrast to men, women work more, better and cheaper.”

The question of why women don’t earn the same wage as men remains unanswered. Everyone we talk to knows about these workers’ very poor working conditions; union representatives, state officials, unemployed husbands alike. Yet nothing changes.


The land of Tbourba.

Women’s precarious work in agriculture has increased since the ’70s and ‘80s when much of the land in Tbourba was privatised. Most land now belongs to larger landowners and businesses who have either bought or leased the land from the state (hundreds of hectares) and who seek to maximize their profits with the social and economic rights of workers regularly diminished. Besides the big players, there are also small farmers, who increasingly struggle to make a living from their land, often only consisting of a couple of hectares. Women rarely own land themselves, unless it belongs to the family or it has been inherited. Most women are therefore ‘amilat (labourers who work the land), rather than fallahat (farmers who own or hold land).

Most agree that their living conditions have gotten worse since the 2010-11 revolution, with prices and the cost of life continuing to rise in the state’s absence. The dependence of the Tunisian state on the rules of a global market – bolstered by decades of privatization and the conditions of foreign lending – is being summed up by one worker as follows:

“Help from the state? The state is on its knees, it has to take care of itself first before being able to take care of us. We no longer expect anything from the state.”

Another woman worker explains why she longs for the days of Bourguiba’s rule, when the state owned the land:

“It would be good if the state was cultivating the land and employ people to work on it. The state could serve people’s rights. The farmers today don’t want to pay us. Why do we work for private companies?”

Indeed, the big and small landowners and farmers who employ the women today pay the minimum wage (SMAG[1]), or even less when there are no contracts involved. Sometimes payment is postponed or even ‘forgotten’. The labour union UGTT claims that there are also circumstances on state-owned land where women are not paid the minimum wage. While smaller landowners (farmers) willingly spoke to us about their own difficult living circumstances, we weren’t able to go and check the working conditions on the land of the larger agricultural companies, as we were not allowed in. 


A frip-factory, with bags full of clothes in front.


It is not just agriculture where women are relied upon to do the hard labour. Tbourba counts on other female-dominated sectors like the frip- (sorting of second-hand clothing from Europe and the USA) and food-processing industries. More than agricultural labourers, women working in factories often have a contract and some kind of insurance. Nonetheless, working conditions remain generally poor, as one woman who works informally in the frip industry explains:

“We have to bring water and food ourselves. We have no insurance, no rights. The transport is bad and the salaries low. We’re doing all the work while the men are sitting in the cafés smoking shisha.”

While cramming herself into a small taxi jam’iyya (collective taxi) full of women in order to go to work, the woman shouts, while laughing, that she’d love to marry my father to get a visa and leave Tunisia. She invites us to join them to see the factory. But here again, those supervising the work won’t let us into the factory.

Apart from the absence of the state, civil society is also largely missing on the outskirts of Tbourba. Many women, especially those who work without a contract, either don’t know or have no contact whatsoever with the labour union (UGTT). Some women workers in agriculture also complain that the union doesn’t even want to listen to them. A male-dominated union, especially in its higher ranks, the UGTT section of Manouba explains that it cannot help workers who are ‘taht al-hit’ (working informally). The presence of women in the informal sector is high as they have unequal access to the formal labour market, with women’s formal unemployment double that of men.[2]

Women’s associations are equally scarce in the region. The office of the women’s union (UNFT), once the only authorized union to go to for women in rural areas, is a lonely place, with only a couple of members remaining. Being associated with the former authoritarian regime of Ben Ali and his RCD party, the UNFT is struggling to remain relevant in post-uprising times. While some other (feminist) associations have made interesting studies on the conditions of women workers (see for example the studies undertaken by ATFD and FTDES), these associations are not physically present in Tbourba. One of the very few female intiatives present in the region is an association that helps local women fight poverty by offering them training and facilitating the marketing of their products. But tackling the structural causes of the feminization of poverty has yet to begin; real support and help for women to claim their social and economic rights is as of yet absent.


UNFT’s office in Tbourba.

Whilst evidence of help by both the state and civil society is hard to find, the women workers themselves are keen to speak up. One older agricultural labourer recalls full of frustration:

“I’ve been to the baladiyya (municipality), mo’tamdiyya (delegation) and even to the wali (governor). They don’t want to listen. They ignore us.”

Moreover, in factories, strikes are a common way to force the management to pay unpaid salaries – the number one reason for strikes in the region. If one thing has changed for the better after the uprising, it is that workers have become more vocal. One such worker at a big company states:

“The people started speaking up. Those who didn’t use to speak up are now talking.”

Karama (dignity), one of the demands of the revolution, is far from being fulfilled in the case of women workers in Tbourba. Facing poverty, sexism, discrimination and harassment, all they want is a dignified life and to finally be seen and be listened to. Perhaps it’s time to let them talk on Tunisian television?

“Find me a solution for my daughter, I only worry about her. I want her to finish her studies at university but I have no means to do so…”


[1] Salaire Minimale Agricole Garanti = 387DT or 155 euro per month.



« اللّي عندو يعيش، واللّي ما عندوش يموت. »النّساء المنسيّات العاملات في طبربة


تحيّة إكبار لكل النّساء المكافحات من أجل البقاء ليسقط التمييز و الإستغلال ضد النّساء العاملات.
المنتدى التونسي للحقوق الاقتصادية والاجتماعية

على الساعة السادسة والنصف صباحًا، تقف مجموعة من النسوة غير بعيد عن محكمة الناحية بطبربة، مدينة فلاحية صغيرة تابعة لولاية منوبة. تحمل كل منهن حقائبهن حيث وضعن مظلاتهن وزاد يومهن من خبز وماء وقطعة جبن لمن استطاعت إليه سبيلا.

« ششت » تحذرننا عند اقترابنا للحديث معهن وتبتعدن بناعن باب أحد المنازل أين كن واقفات، وتوضح إحداهن:

« القاطنون هنا يتذمرون من وجودنا، انهم لا يريدوننا هنا. أنظروا هناك، أحد الجيران أحاط الرصيف أمام منزله بسياج حتى يمنعنا من الوقوف أو الجلوس هناك في انتظار عمل »

السياج المحيط بالرصيف أمام أحد المنازل

تنتظر المجموعة المتألفة من حوالي 20 امرأة قدوم إحدى الشاحنات لتقلهم إلى الأراضي الفلاحية المحيطة بطبربة للعمل بها. هن لا يعرفن إن كان الفلاحون في حاجة إلى عمال أم لا، إن كن سيحصلن على شغل يوفر قوت عيشهن أم لا. كانت نقطة تجمع هاته النسوة قرب محكمة الناحية بطبربة، نقطة متعارف عليها يقف بها الباحثون عن عمل منذ بزوغ الفجر حتى يأتي الفلاحون بدورهم باحثين عن عمال لجني محاصيلهم، إن أتوا.

كن مترددات في التحدث في البداية، ثم انهمر فجأة سيل من الحكايات من أفوههن عندما أدركن اهتمامنا بظروف حياتهن وعملهن:

« نحبّو نحكيو، نحبّو يورّونا في التلفزة. نحبّو الناس تسمع بينا. صورونا باش يوصل صوتنا للناس. » قال العديد منهن.

معاناة يومية شديدة جعلت النساْ يائسات وقضت على روح الدعابة التي عرفت بها المرأة التونسية. أكّدن لنا أن النسوة المسنات يواجهن الكثير من التمييز يجدن صعوبات جمة في الحصول على عمل في الحقول ممّا يجعلهن الأكثر تهميشا بين المهمشين.

النساء العاملات في الفلاحة في تونس كثيرات. تأنيث الفلاحة مستمر منذ عقود، في ظل رفض الرجال العمل في هذه الظروف كهاته النسوة.

ومع انعدام خيارات أو بدائل شغل أخرى، على عكس الرجل الذي غالبا ما يكون أكثر قدرة على التنقل وأكثر تحررا للبحث عن فرص عمل في أي مكان آخر، تقبل النساء العمل لساعات طويلة تصل إلى عشر ساعات لقاء 15 دينارا (6 يورو) يوميا دون عقد ودون أي نوع من التأمين أو الحماية.

غالبا ما يتم جلب النساء العاملات في الحقول من قبل « الكبران » (الوسيط) في الجزء الخلفي من جرار أو شاحنة فلاحية كما لو كن ماشية. وعند تعبئة العمال، يتم فرز النساء بغلظة وتبقى فقط من رضي عنها « الكبران » في حين يقع إذلال وطرد الأخريات من الشاحنة.

في ظل ظروف النقل الرديئة هذه، لا يستغرب العدد الهائل لحوادث انقلاب هذه الشاحنات المحملة بالنساء، واقفات متلاصقات، وتظل حقائبهن معلقة بالحبال خارج الشاحنة لكي لا يقع « إهدار » الفضاء داخل الجزء الخلفي للشاحنة.

يتقاضى العدد القليل من الرجال الذين يقبلون هذا العمل عادة 3 إلى 10 دنانير أكثر من المرأة. وكما هو الحال في مختلف أنحاء العالم، قيمة عمل المرأة متدنية والفقر ينهش خاصة صفوف النساء.

عندما نسأل عن السبب وراء العدد الطاغي من النساء العاملات في القطاع الفلاحي تتكرر مسامعنا كلمات « مطيعة » و »فعّالة ».

تنجز المرأة العمل دون تذمر، علما منها بأنه السبيل الوحيد للقيام بمنازلهن ورعاية عائلاتهن.

في تعليق على عمل المرأة في القطاع وسبب اختيارها من طرف الفلاحين، يقول أحد الرجال العاطلين عن العمل الجالسين في أحد مقاهي المنطقة: » المرا تخدم أكثر من الراجل، خير وأرخص. »

ويبقى السؤال عن السبب وراء التفاوت بين أجرة المرأة والرجل دون إجابة. كل الذين قمنا بمحاورتهم، سواء كانوا ممثلين لأتحاد أو نقابة، موظفين بالقطاع العم أو عاطلين عن العمل على دراية بالوضع المادي والعملي المزري للمرأة في القطاع الفلاحي. و لا شيئ يتغير..

شاحنة تقل النساء للعمل في الحقول بطبربة

بينما كانت النساء ينتظرن على الرصيف، مرّت إحدى الشاحنات مليئة بفتيات في طريقهن إلى الحقل..

إحدى الأراضي الفلاحية في طبربة

إرتقع نسق العمل المضني للنساء منذ السبعينات والثمانينات مع خصخصة جزء كبير من الأراضي الفلاحية بطبربة. معظم الأراضي الشاسعة (مئات الهكتارات) الآن تحت تصرف كبار المالكين والشركات حيث يملكها البعض ويستأجرها البعض من الدولة، وغالبا ما يسعون إلى مضاعفة أرباحها على حساب الحقوق الاجتماعية والاقتصادية للعمال. إضفة إلى هؤلاء، نجد صغار الفلاحين الذين يكافحون على نحو متزايد لكسب العيش من أراضيهم التي تمسح فقط بضعة هكتارات. أغلب النساء « عاملات » تتلقين أجرة لقاء عملهن ولسن «فلاحات » تملكن أرضا.

تجمع أغلب النساء العاملات على أن أوضاعهن ازدادت سوءا بعد ثورة 14 جانفي 2011 بسبب ارتفاع الأسعار وغلاء المعيشة وغياب دعم الدولة. التبعية الكاملة للدولة التونسية للسوق العالمية، نتيجة لعقود من الخصخصة والشروط التي تمليها المؤسسات المالية الدولية من أجل الحصول على القروض الأجنبية، تلخصها عاملة واحدة على النحو التالي: « دعم من الدولة؟ الدولة على ركايبها، حتى تلها بروحها الدولة باش تلهى بينا أحنا. ما عدناش نستنو في حتى شي من الدولة. »

إمرأة أخرى عبرت عن حنينها لأيام بورقيبة عندما كانت الدولة تستثمر الأراضي و تشغل العمال:

« علاش مش الدولة تستغل الأرض و تخدّمنا؟ علاش نقعدو نخدمو عند الخواص في عوض ما نخدمو الدولة؟ و بعد ما يخلصوناش في حقوقنا.. »

و بالفعل فإن كبار الفلاحين والشركات تكتفي بتسديد الأجر الأدنى الفلاحي  

أو أقل من ذلك إذ لا يوجد عقد يقيّدهم. بل إنهم يؤجلون أحيانا الخلاص أو « ينسونه ».(دينار 387) SMAG

ويقول أحد ممثلي الإتحاد العام التونسي للشغل أن بعض النساءيتقاضين أقل من الأجر الفلاحي الأدنى حتى عندما يعملن في الأراضي الدولية.في حين تحدث إلينا صغار الفلاحين بصدر رحب عن ظروف عملهم والمصاعب التي تواجههم، لم يتسن لنا معاينة أوضاع العمل في أراضي الشركات الفلاحية حيث تم منعنا من ذلك.

مصنع فريب بجهة طبربة

بالإضافة إلى القطاع الفلاحي، تشهد بعض الأنشطة الأخرى هيمنة النساء على غرار معامل الفريب وبعض الصناعات الغذائية والمصبرات. وعلى عكس العاملات في الفلاحة، تحصل النساء العاملات في المصانع غالبا على عقد و نوع من التأمين. لكن تبقى ظروف العمل سيئة إذ تقول امرأة تعمل دون عقد في أحد معامل الفريب.

« يلزمنا نهزّو ماكلتنا و ماءنا. حتى الماء ما فماش في المعمل. ما عناش تأمين ولّا « كرني »، ما عناش حتى حقوق.. النقل خايب برشة والشهرية ما تعمل شي.. أحتا نمشيو نخدمو نهار كامل والرجال قاعدين في القهوة يعملو في شيشة.. »

عند صعودها إلى إحدى سيارات النقل الريفي التي تجاوزت حمولتها 12 امرأة، عبرت المرأة عن رغبتها في الزواج بأبي كي تحصل على « فيزا » و تغادر تونس. طلبت منا الإنضمام إليهن لزبارة المعمل، لكن هناك أيضا لم يسمح لنا المسؤولون بالدخول.

إلى جانب غياب الدولة، لاحظنا تواجدا ضعيفا جدا بجهة طبربة. العديد من النساء العاملات دون عقد لا يعرفن شيئا أو لسن على اتصال بالإتحاد العام التونسي للشغل.وتشكو بعض النساء العاملات النقابة التي لا تسمع حتى مطالبهم. نقابة يهيمن عليها الذكور، وخصوصا في المراتب العليا فيها، يوضح ممثل عن فرع الإتحاد بمنوبة أنه لا يستطيع مساعدة وتأطير النساء العاملات « تحت الحيط » . الأغلبية الساحقة من هؤلاء العملين دون عقود وفي ظروف محفوفة بالمخاطرهم من النساء.

الجمعيات النسوية قليلة جدا في المنطقة. مكتب الإتحاد الوطني للمرأة التونسية بطبربة الذي كان في فترة ما الوحيد المرخص له العمل مع النساء في الأرياف، مهجور تماما، لم يبق به إلّا بضعة نساء.. جراء ربطه بالنظام السابق لبن علي، يكافح الإتحاد للمحافظة على نشاطة في مرحلة ما بعد الثورة.

من جهة أخرى، أجرت بعض الجمعيات النسوية دراسات مهمة حول أوضاع المرأة العاملة (مثل الداسات التي أجرتها الجمعية التونسية للنساء الديمقراطيات و المنتدى التونسي للحقوق الاقتصادية والاجتماعية)، لكن هذه الجمعيات غائبة عن أرض الميدان فعليا في طبربة.

إحدى المبادرات القليلة التي شهدنا تواجدها جمعية إرادة التي تهدف إلى تكوين المرأة الريفية ومساعدتها على ترويج منتوجها لمحاربة الفقر والقيام بشؤون أسرهن دون معالجة السباب الهيكلية وراء تأنيث الفقر. الدعم الحقيقي ومساعدة النساء في المطالبة بحقوقهن الاقتصادية والاجتماعية غائب..

مكتب الإتحاد الوطني للمرأة التونسية بطبربة

و مع غياب كل من الدولة والمجتمع المدني إلى حد كبير، تجاهد النساء العاملات للدفاع عن حقوقهن بأنفسهن. تذكر إحدى النساء المسنات تجربتها . « مشيت للمرشدة، مشيت للمعتمدية، مشيت للوالي.. ما عملولي شي لتو، ما تبدل شي…من بكري وأنا نعاني، من وقت الزين و أنا نعاني. »

وعلاوة على ذلك، في المصانع، الإضرابات هي الوسيلة للضغط على صاحب الشركة لدفع الرواتب المتخلدة، و هو السبب الأول وراء الإضرابات في المنطقة. إن وجد تحسن بعد الثورة، فهو أن العمال أصبحوا أكثر تحررا وقدرة على التعبير عن مطالبهم. موظفة تعمل في شركة فلاحية كبيرة تلخص الامر بقولها: « بعد الثورة، الناس ولات تتكلم أكثر، و الّي ما كانش يتكلم ولّى يتكلم »

الكرامة، واحد من مطالب الثورة لا تزال صعبة المنال للنساء العاملات في طبربة في مواجهة الفقر والتهميش والتمييز الجنسي والمضايقات. كل ما يردن هو حياة كريمة وأذن صاغية لمشاغلهن. ربما قد حان الوقت لتسليط الضوء عليهن وإعطائهن منبرا للتعبير في فضاء إحدى القنوات التلفزية؟


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La loi peut-elle supplanter la légitimité ?

Depuis quelques semaines les tunisiens dirigent leurs regards vers une petite oasis appelée Jemna située dans le désert tunisien, quelque part entre les oasis de Kebili, au nord, et celles de Douz, au sud[1]. Certains, notamment du côté du gouvernement, d’une partie de la « classe » politique et des médias dominants, y voient un exemple type du manquement flagrant à la loi et une atteinte impardonnable à l’autorité et à l’haybat (prestige) de l’État. Pour eux, ce qui se passe à Jemna relève d’une forme de banditisme organisé qu’il faut condamner et sanctionner. D’autres, notamment les habitants de l’oasis, y voient une occupation légitime de terres qui leur reviennent de droit. D’autres encore, y voient l’occasion inespérée de s’opposer aux pouvoirs actuels et d’organiser des mobilisations politiques avec des objectifs et des visions diverses et parfois même contradictoires.

Pour dépasser, un tant soit peu, les polémiques et les discours qui font surface depuis ces dernières semaines, il importe de revisiter, même brièvement, l’histoire de cette petite oasis qui est entrain de devenir un point de cristallisations politiques qui dépasse, à bien des égards, la nature du problème et la situation réelle sur le terrain.

Jemna, un problème « colonial »

Jemna, est « née », au début du xxe siècle, à peine quelques années après le début de la colonisation française qui a été, d’abord, une colonisation foncière[2]. Alors que la grande partie des colons avaient fait le choix de s’installer dans le nord et le nord-ouest, d’autres ont préféré aller vers le sud, probablement pour le soleil, mais plus sûrement pour se spécialiser dans la production de dattes dont l’exportation vers la France était forcément plus facile puisqu’elle ne subissait pas la concurrence de productions « locales » (en France métropolitaine). L’originalité du produit était de toute évidence un élément central dans le choix de ces derniers.

C’est ainsi que Maus de Rolley, s’est installé à Jemna et a crée, en 1937, la nouvelle palmeraie, une « extension » à l’extérieur de l’oasis ancienne. Aujourd’hui la palmeraie couvre environ 306 hectares dont 185 plantés en palmiers dattiers avec presque 10 000 pieds[3].

Bien que je n’aie pas pu le vérifier dans des documents d’archives, il est clair que les populations locales, qui détenaient les terres concernées en propriété collective et indivisible, n’ont bénéficié d’aucune sorte de compensation. Une pure et simple dépossession qui est restée inscrite dans la mémoire collective locale pendant plusieurs décennies, avant de réapparaître avec force à quelques reprises pendant la période post-coloniale et particulièrement à partir de 2011 et la chute du régime de Ben Ali. J’y reviendrai.

Au moment de l’indépendance, les nouvelles autorités du pays avaient le projet de continuer la « modernisation » technique du secteur agricole en adoptant pleinement le modèle colonial, basé sur la grande propriété privée, la mécanisation, l’usage intensif des intrants chimiques (engrais, insecticides, pesticides, semences et plants sélectionnés…), la concentration de la terre agricole, l’élargissement de l’irrigation et l’intensification des cultures. Ce choix a été résumé par les membres influents de l’élite politique de l’époque, avec à leur tête Habib Bourguiba qui déclarait, lors d’un discours public tenu dans l’oasis de Tozeur en 1964, que « … Pour tirer de la terre ce qu’elle peut donner, il est nécessaire de mettre à profit les techniques modernes […] l’exemple des anciens colons français est là pour nous édifier ». A elle seule, cette déclaration, qui érige l’agriculture coloniale comme « le modèle à suivre », révèle la vision « moderniste » du nouveau président et de ses amis de l’époque, dont un certain Beji Kaid Sebsi qui occupe depuis presque deux ans le palais de Carthage.

Ainsi, pendant 7 décennies, le pouvoir n’a eu de cesse d’orienter le secteur agricole vers la modernisation technique dans une démarche politique qui rompt avec les structures sociales locales, le droit traditionnel, les savoir-faire locaux et les formes variées d’appropriations collectives, considérés comme archaïques et surtout comme contraintes et freins au développement économique du pays. Des ruptures qui expliquent en très grande partie les conflits actuels autour du foncier qui se multiplient un peu partout dans le pays et pas uniquement à Jemna.

En 1964, quand le pouvoir se résout, enfin, à nationaliser les terres, dites coloniales, il décide de les regrouper en propriété exclusive de l’État, ce qu’on appelle aujourd’hui les « terres domaniales[4] » ou, encore les terres « socialistes » (aradhi ichtirakyya[5]), au lieu de les « rendre » aux héritiers des anciens propriétaires ou de les redistribuer au bénéfice des petits paysans et des paysans sans terres. Ce choix fut renforcé par la politique des « coopératives » qui visait à regrouper les terres agricoles sous des structures copiées sur le modèle des kolkhozes soviétiques et à supprimer les propriétés privées à commencer par les petites exploitations paysannes et les terres collectives, dites tribales.

Au lendemain des années 60, le pays s’engage dans une politique de libéralisation de l’agriculture qui ira en s’accélérant jusqu’à nos jours à la faveur d’un plan d’ajustement structurel agricole (PASA) imposé en 1986 par la Banque mondiale et le FMI, au lendemain des émeutes du pain de 1984. Pendant cette longue période l’agriculture tunisienne s’inscrit pleinement dans un modèle intensif, productiviste et principalement orienté vers l’export en application « aveugle » de la théorie des « avantages comparatifs[6] ». Le choix de développer la production des dattes et d’étendre les surfaces des palmeraies entre parfaitement dans ce cadre, le sud tunisien bénéficiant de conditions climatiques favorables à la monoculture[7] du palmier dattier.

Parallèlement, une partie des terres domaniales fut attribuée, en propriétés privées ou en locations de longues durées, à des investisseurs privées, généralement issus des cercles du pouvoir et proches au parti unique[8]. C’est ainsi qu’entre 1974 et 2002, la palmeraie était gérée par la société STIL (Société Tunisienne des Industries Laitières), qui a fait faillite en 2002, avant de passer sous le contrôle de deux proches de Ben Ali, un entrepreneur de travaux publics et un haut cadre du ministère de l’intérieur, avec un nouveau contrat de location. Pendant toutes ces années, les habitants de Jemna ont essayé de récupérer la palmeraie en s’adressant aux différents responsables politiques en charge du dossier et notamment des terres domaniales. De nombreuses correspondances ont été envoyées, mais en vain. La position officielle du pouvoir ne change pas : les terres appartiennent à l’État et il n’y a donc rien à négocier.

La révolution par le terrain

Il a fallu attendre début 2011 et la chute de Ben Ali, pour voir les choses bouger sur le terrain, malgré l’opposition formelle des nouvelles autorités et des différents gouvernements qui se sont succédés depuis 2011. Reprenons l’évolution de la situation depuis janvier 2011 :

– janvier 2011 : Le « Comité révolutionnaire de Jemna » prend possession de la palmeraie contestée et écarte les anciens « locataires » ;

– assez rapidement les contacts sont pris avec les autorités nationales, mais sans aboutir à une solution quand au fond de la question à savoir le droit des populations locales aux terres et aux palmeraies de l’oasis.

– une association est née dans la foulée mais n’a pas obtenu un statut officiel et n’a toujours pas une existence légale aux yeux des pouvoirs publics ;

– année après année, la gestion de la palmeraie s’améliore et ses comptes sont contrôlés en permanence par un cabinet conseil indépendant, installé à Gabes. Les bénéfices sont de plus en plus conséquents. Après des pertes de plusieurs centaines de milliers de dinars en 2010 – 2011, les comptes de l’année 2015 affichent des bénéfices de plus 1,5 millions de dinars tunisiens. Cela faisait des décennies qu’un bilan comparable n’avait pas été enregistré. Monsieur Tahar Tahri, le président élu de l’Association de Défense des Oasis de Jemna, nous a expliqué, lors d’une visite récente à l’oasis, que « les déficits enregistrés avant 2011 étaient « organisés » artificiellement pour « couvrir » les vols et la corruption qui étaient érigés en mode de gestion ».

Sur un plan politique, la bonne santé économique affichée par l’association, a fortement joué en sa faveur et attiré le soutien réel de la population de l’oasis. J’en ai été moi-même témoin, à l’occasion d’une assemblée générale publique qui s’est tenue à la mi-septembre 2016 sur la place centrale du village, avec la participation d’un grand nombre de personnes de différentes générations. Lors de cette assemblée, de nombreuses personnes se sont exprimées librement pour donner leur avis et recommandations en réponse aux propositions du gouvernement transmises par le ministre en charge des domaines de l’État (amlak eddawla). D’une manière ou d’une autre, l’ensemble des intervenants s’est exprimé contre les solutions proposées et le comité en charge de l’association a adopté la même position, comme il s’y était engagé par la voix de son président dès le début de l’assemblée. Un bel exemple de « démocratie locale »[9].

Les propositions faites lors de la réunion qui avait regroupé, début septembre 2016, à Tunis, les représentants de l’association et les hauts responsables du secrétariat d’État des domaines de l’État et des affaires foncières, dirigés par Mr. Mabrouk Korchid, ne portent pas vraiment sur le statut des terres contestées, que l’État considère toujours comme sa propriété exclusive, mais sur la relation entre l’État propriétaire légal et l’association. Ces solutions concernent précisément la « gestion » de la prochaine récole de dattes qui devrait commencer dans les semaines qui viennent. Pour résumer, l’association doit accepter les deux points suivant pour éviter l’usage de la force par l’État :

– l’association remet toute la récolte à venir à l’État qui s’engage à son tour, à restituer les dépenses engagées lors de l’exercice en cours ;

– l’association se transforme en une société de mise en valeur et de développement agricole (SMVDA), un statut datant de 1990 pour encourager l’investissement privé dans les terres domaniales. De son côté l’État s’engage à louer la palmeraie à cette SMVDA pour une longue durée (généralement une quarantaine d’années).

En attendant une solution définitive, l’État menace d’interdire, s’il le faut par la force, l’organisation de la vente aux enchères de la récolte (sur pied[10]).

Ainsi, l’État refuse tout dialogue sur le fond du problème et rejette toute possibilité de « restituer » la terre et la palmeraie aux habitants de Jemna, qui se considèrent comme les seuls propriétaires légitimes. En forçant l’association à accepter l’une des solutions proposées, l’État veut la voir reconnaître comme statut légal de la palmeraie celui de propriété exclusive de l’État. Ce piège juridique n’a pas échappé aux membres de l’association et à la population locale, d’où leur refus de répondre positivement aux propositions faites par les responsables en charge du dossier.

Jemna ou la boîte de Pandore : le dossier explosif des terres domaniales et de la question foncière

Derrière la position de l’État, il y a la peur qu’un éventuel « recul », de sa part, sur le dossier spécifique et assez explosif de Jemna, incluant une reconnaissance de l’occupation en cours de la palmeraie et le droit des populations locales sur les terres de l’oasis, ne se traduisent par l’apparition, dans tout le pays, de centaines voire de milliers d’autres Jemna. Ceci explique la situation de blocage politique actuel sur un problème foncier complexe qui, de fait, ne peut être résolu que par une politique volontariste de redistribution des terres domaniales. Toutefois, un tel choix s’apparente à une forme de réforme agraire incompatible avec les orientations libérales du pouvoir actuel.

Pourtant, l’ensemble des difficultés sociales, économiques et environnementales du secteur agricole, est tel que le passage par la réforme me semble inévitable, contrairement à ce que pensent les ténors du libéralisme économique, aujourd’hui au sommet de l’État. Du côté des populations de Jemna et des membres de l’association, un recul sur la revendication principale – le droit à la terre des « ancêtres » – , se traduirait inévitablement par une reconnaissance implicite de l’illégalité de leurs actions depuis 2011, un renoncement unilatéral à un bien « commun » et une auto-délégitimation qui leur seraient fatals.

Sur le fond et à une échelle politique et spatiale plus large, on sait que l’agriculture tunisienne souffre de nombreux problèmes structurels. Rapidement, voici quelques éléments afin de clarifier et de répondre à l’urgence de solutions radicales qui rompent avec les politiques suivies depuis l’accès du pays à l’indépendance politique :

– une paysannerie, d’environ 500 000 familles (soit pratiquement 20% de la population totale), pauvre et dans l’incapacité d’assurer la sécurité alimentaire de base à l’ensemble de ses membres ;

– une structure agraire caractérisée par l’injustice et l’inégalité flagrante face à l’accès aux ressources agricoles et particulièrement la terre : les agriculteurs ayant moins de 5 hectares constituent 54% de l’ensemble, mais ne disposent que de 11% de la surface agricole totale, alors que seulement 3% des agriculteurs possèdent des exploitations de plus de 50 hectares, mais disposent de 34% de la surface agricole totale[11] ;

– la majorité des grands exploitants produit essentiellement pour l’export, avec le soutien actif de l’État et du système financier, afin de maximiser les profits et de réduire les risques ;

– L’investissement agricole privé (et même public) est fondamentalement spéculatif et non productif. Le premier objectif des investisseurs est de sécuriser le capital, le secteur agricole étant relativement moins exposé aux risques, y compris politiques et géopolitiques, que les secteurs du tourisme, de l’industrie ou des services. Le cas du développement agricole rapide de Sidi Bouzid est l’exemple type des dérives spéculatives des investissement dans le secteur. Il suffit de rappeler que le gouvernorat de Sidi Bouzid, devenu la principale région agricole du pays, en termes de productions, d’exportations et de d’attraction des investissements publics et privés, est en même temps le 4ème gouvernorat le plus pauvre du pays avec un taux de pauvreté de plus de 40%.

– les revendications « légitimes » concernant les terres domaniales, anciennement « coloniales », sont extrêmement nombreuses et le cas des palmeraies de Jemna, aujourd’hui fort heureusement médiatisé, n’est que l’arbre qui cache la forêt. Un possible compromis tactique entre l’État et les militants de Jemna, ne fera que renforcer la détermination d’autres communautés et villages à récupérer ce qu’ils considèrent comme leurs terres. Face à une telle levée de bouclier généralisée sur le foncier agricole, l’État ne pourra que reculer. Alors pourquoi attendre ? Il y a une urgence réelle à répondre aux attentes et à réformer le secteur agricole dans son ensemble, à commencer par le foncier, pour plus de justice foncière, économique, sociale et environnementale. C’est valable pour Jemna comme pour toutes les autres régions et territoires.

En guise de conclusion : le Droit À Défendre (DAD) plutôt que la Zone À Défendre (ZAD)

La mobilisation actuelle autour de Jemna est très heureuse, même s’il me semble que certains de ses acteurs sont plus poussés par des calculs politiciens et à courtes vues, que par des convictions profondes que la terre doit appartenir d’abord à ceux qui la cultivent pour se nourrir et pour nourrir les autres. Beaucoup parmi ses acteurs de la mobilisation ne voient aucune difficulté à soutenir les activistes de cette oasis tout en refusant le principe même de la redistribution de la terre agricole à ses propriétaires légitimes (notamment les héritiers des anciens propriétaires dépossédés de leurs biens par les colons). Leur argument de choc est que la terre agricole serait déjà trop fragmentée et morcelée pour favoriser un développement agricole adéquat, quand ils ne tombent dans les clichés stigmatisant des « paysans [qui] sont trop paresseux, ignorants, et incapables de suivre le développement des techniques et technologies agricoles… ». Le soutien politique, n’est réellement efficace que quand il se base sur des convictions profondes alimentées par une connaissance minimale des problématiques complexes et profondes qui se cachent derrière tel ou tel événement.

Incontestablement, Jemna mérite le soutien de tous parce qu’elle se trouve aujourd’hui en première ligne face à un pouvoir qui n’adhère pas aux principes du droit, de la légitimité et de la justice sociale et environnementale et disposé à en découdre, y compris par la répression. Mon propre soutien est total et radical. Mais, contrairement à ce que pensent certains, Jemna n’est pas un cas isolé avec un problème spécifique. C’est le haut de l’iceberg qui cache une injustice généralisée, un échec flagrant de plus 70 ans de politiques foncières, agricoles et alimentaires. Le soutien à Jemna, doit s’étendre à l’exigence d’une autre politique agricole.

Certains militants proposent de faire de Jemna une ZAD calquée sur de nombreuses expériences de ZAD, qui se sont multipliées ces dernières années en France. Il me semble qu’il faudrait réfléchir davantage en termes de DAD et exiger le principe du droit inaliénable et inconditionnel à la terre et aux ressources naturelles qui doivent d’abord servir à nourrir la population plutôt qu’à accumuler des capitaux. Cette exigence de justice est d’autant plus urgente que si rien n’est fait, aucune communauté locale ne sera à l’abri de processus de dépossession de plus en plus sauvages.

Si les actions des populations et des militants de Jemna peuvent paraître « illégales », aux yeux de la loi en vigueur, elles n’en demeurent pas moins légitimes.


[1] Pour mieux localiser Jemna suivez le lien :,9.0143555,2514m/data=!3m1!1e3

[2] Dès 1886, l’occupant a imposé le cadastre qui visait à individualiser les terres agricoles afin d’en faciliter l’accès aux colons fortement encouragés à s’installer dans la nouvelle colonie, tout en facilitant la dépossession des populations locales de leurs terres, dont une très large partie était dans l’indivision, avec diverses statuts « communautaires ».

[3] On y trouve entre autres un château (borj) de deux étages entourant un patio central, construit par la famille du colon, qui témoigne d’un niveau de vie plus que confortable et vraisemblablement d’une production conséquente. Indépendantes du château on trouve d’autres bâtisses, aujourd’hui occupées par l’association qui gère l’oasis, qui hébergeaient vraisemblablement les bureaux et les ateliers de l’exploitation. Dans l’un de ces anciens ateliers, on peut voir des machines qui pourraient avoir servi à la distillation des dattes pour la production d’alcool, probablement l’équivalent de la Bokha actuelle (le nom commercial) qui fait environ 45 degrés.

[4] Les terres domaniales regroupent, en plus des anciennes propriétés coloniales, les terres habouss et à statuts équivalents… Pendant les années 60, les terres domaniales comptaient plus de 700 000 hectares.

[5] L’adjectif ichtirakyya vient du nom du parti au pouvoir Parti Socialiste Destourien (PSD) et du vocabulaire politique de la période des coopératives, que Ahmad Ben Salah avait essayé de mettre en place, avant sa chute et la fin de l’expérience en 1969.

[6] Théorie inventée par David Ricardo en « réponse » à la théorie des « avantages absolus » proposée plus tôt par Adam Smith.

[7] Si la biodiversité naturelle et agricole des oasis traditionnelles sont d’une très grande richesse, grâce à leurs trois étages de cultures, les extensions oasiennes sont plutôt pauvres puisque limitées quasi-exclusivement aux palmiers dattiers, dominées par la variété « digulet nour ». C’est notamment la différence entre l’oasis traditionnelle de Jemna et les extensions qui l’entourent.

[8] Le PSD (Parti Socialiste Destourien) du temps de Bourguiba avait été rebaptisé le RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique) par Ben Ali, après son coup d’Etat du 7 novembre 1987.

[9] Sans l’avoir vérifié et me fiant tant aux apparences qu’aux discours, il m’a semblé qu’il y avait dans l’assemblée des personnes d’horizons politiques divers allant de la gauche, plus ou moins radicale, aux islamistes. Il était intéressant de remarquer que l’attachement à la terre des « grands parents » et au droit aux ressources locales, était commun à l’ensemble des intervenants.

[10] La vente aux enchères était initialement prévue pour le 18 septembre 2016. Les gagnants des enchères assureraient eux même la récolte et les frais nécessaires.

[11] MARH (2006). (Ministère de l’Agriculture et des Ressources Hydrauliques). Direction Générale des Études et du Développement Agricole. “Enquête sur les Structures des Exploitations Agricoles – 2004-2005”. Janvier 2006.

Pour plus de détails statistiques :

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Mais où sont donc passés le pain, les droits et la justice sociale ?

UFR TES, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis


Séminaire de Master, Doctorat et Recherches

Mais où sont donc passés le pain, les droits et la justice sociale ?

Situations environnementales, économiques, sociales et politiques au Maghreb et au Moyen orient depuis 2010

Séminaire Organisé par : Habib Ayeb (Université Paris 8) Et François Ireton (CNRS)

Le séminaire aura lieu le mercredi de 15h à 18h à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis (bâtiment D, salle D008, rez-de-chaussée ; Métro Ligne 13. Station « Saint Denis-Université »).

Présentation et calendrier détaillé ci-dessous.

Présentation :

Lors des soulèvements populaires qui ont secoué plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient (ANMO) fin 2010 et début 2011, l’un des slogans revendicatifs les plus scandés par les manifestants a été : « Pain, justice sociale et dignité ». Ceci prouve, s’il en était besoin, que les demandes « sociales » ont été au coeur des processus révolutionnaires qui ont mis fin à plusieurs régimes autoritaires (dirigés par Ben ‘Ali (Tunisie), Moubarak (Egypte), ‘Ali ‘Abdallah Saleh (Yémen) et Khaddafi (Libye)) et sérieusement secoué plusieurs autres. Aujourd’hui encore, ces revendications sociales, notamment en Afrique du Nord (Maghreb + Egypte), se poursuivent, voire se radicalisent, et ce malgré les processus « contre révolutionnaires » et les nouveaux pouvoirs qui s’emploient désespérément à y mettre fin, sans succès notable.

Pour sa troisième année d’existence, le séminaire « Mais que veut donc le peuple ? », se proposant de prolonger les réflexions et les thématiques des deux premières, prendra comme objet d’analyse ces revendications sociales et les situations qu’elles dénoncent, compte tenu du fait que les mouvements sociaux de ces dix dernières années ont profondément marqué une « opinion publique » plus sensible que jamais à la non-résolution – voire à l’aggravation – des problèmes socio-économico-politiques « déclencheurs » des soulèvements.

Or, alors que ces problèmes sociaux et les situations structurelles qui les soutendent font l’objet de descriptions et d’analyses de la part d’experts et d’organismes nationaux ou internationaux, produisant une foisonnante littérature grise, souvent confidentielle, à la fois répétitive et lacunaire, et essentiellement destinée aux gouvernants, tout se passe comme si la recherche académique, largement polarisée sur la seule situation politique, considère comme « indigne » de ses ambitions théoriques l’analyse des situations environnementales, économiques (revenus, niveaux de vie, etc.), sanitaires, éducatives, culturelles, etc., qui prévalent dans les pays d’ANMO. Pourtant ces situations forment la trame de la vie quotidienne de ce « peuple » qui a « voulu », en exigeant des changements politiques, la résolution de ses problèmes quotidiens.

Ce sont quelques uns de ces derniers que l’on tentera d’analyser, cette année, en une suite d’exposés portant sur des aspects précis et exemplaires de situations particulières prévalant dans des pays particuliers, ceci en faisant appel à des chercheur/(se)s qui y ont mené, à différentes échelles, des études empiriques et de terrain appuyées sur les problématiques et les théories de leurs disciplines respectives. A titre d’exemples, non exhaustifs, les exposés pourront envisager des situations et problèmes tels que ceux concernant l’environnement et sa protection contre les diverses formes de pollution, l’accès aux ressources « naturelles » (eau potable et/ou d’irrigation, terre agricole, etc.), les infrastructures, la souveraineté et la sécurité alimentaires, l’emploi et la distribution des revenus, l’école, la santé, etc.

Par ailleurs, quand l’actualité politique événementielle des pays d’ANMO « l’imposera », le séminaire pourra s’ouvrir à des exposés en lien avec cette dernière, afin de proposer des analyses originales et/ou alternatives à celles livrées par les médias et les différents « experts » qui y sont régulièrement invités. Néanmoins, suivant en cela la ligne principale du séminaire, on tentera systématiquement d’établir des liens entre les événements concernés et les conditions sociales, économiques et environnementales de plus longue durée qui en forment le contexte.

Programme et Calendrier

28 Septembre 2016 : Habib Ayeb (Présentation du séminaire et inscriptions). Cette séance est réservée aux seul(e)s étudiant(e)s qui s’inscrivent au séminaire.

1-  12 octobre : Film « El-banat doul » (Ces filles-là)

(Réal : Tahani Rashed / Egypte / 2006 / 68′) (film suivi d’une discussion)

2-  26 octobre : François Ireton : « Les stratégies d’accès aux ressources des migrants internes installés dans les périphéries ‘informelles’ de Khartoum (Soudan) »

François Ireton est sociologue ruraliste, ingénieur au CNRS.

3-  09 novembre : Habib Ayeb : « Politiques agricoles et dépendances alimentaires : Tunisie, Egypte et Maroc »

Habib Ayeb est géographe, maître de conférence à l’Université Paris 8-Vincennes à Saint-Denis.

4-  23 novembre : Ranime Alsheltawy : « ‘Organiser à distance’ : interroger l’’ONGisation’ de la cause des femmes de ménage en Egypte, sous l’angle  du genre globalisé »

Ranime Alsheltawy est doctorante en science politique, au laboratoire IRISSO (Université Paris-Dauphine).

5-  07 décembre : Mohamed Mahdi : « Evolutions récentes du foncier rural au Maroc : politiques, pratiques, conflits »

Mohamed Mahdi est sociologue, professeur à l’Ecole Nationale d’Agriculture de Meknès (Maroc).

6-  14 décembre : Loes Debuysere : « La lutte pour la dignité socio-économique des femmes (rurales) travailleuses en Tunisie »

Loes Debuysere est doctorante au Middle East and North Africa Research Group (MENARG), à l’Université de Gand, Belgique.

7- 1er février 2017 : Naoual Belakhdar : « Les protestations sociales qui ont marqué l’Algérie avant et après 2011 : réflexions sur leurs conditions d’émergence, leurs effets et leurs limites »

Naoual Belakhdar est politologue, chercheuse associée à l’Otto-Suhr Institute for Political Sciences, Center for Middle Eastern and North African Politics (Freie Universität, Berlin).

8-  15 février : Anne Marie Moulin : « Et la santé dans tout ça ? Etat des lieux et trajectoires avant et après 2011 : Maghreb et Egypte »

A.-M. Moulin est philosophe et historienne de la médecine, Directrice de recherche émérite au CNRS (Laboratoire SPHERE, UMR 7219, Universités Paris 7-Diderot et Paris 1-Panthéon-Sorbonne) & Professeur associée au Département de Santé de l’Université Senghor d’Alexandrie (Egypte).

9- 1er mars : Hélène Djoufelkit-Cottenet : « L’économie égyptienne face aux révolutions : que tout change pour que rien ne change »

Hélène Djoufelkit-Cottenet est économiste au Département Stratégie, Partenariat et Communication de l’Agence Française de Développement (AFD), à Paris.

10- 15 mars : Françoise de Belair : « Les structures familiales dans le monde arabe aujourd’hui : quelles évolutions, quels enjeux socio-politiques ? »

Françoise de Belair est démographe et coordinatrice scientifique du module démographique-économique du « Gulf Labour Markets and Migration Programme » (GLMM), (Gulf Research Centre (GRC), Genève et Migration Policy Centre (MPC), Florence).

11-  29 mars : Yasmine Berriane : « Revendiquer le droit à la terre : les soulaliyates avant, pendant et après les mobilisations de 2011 »

Yasmine Berriane est sociologue du politique, enseignante-chercheuse à l’Université de Zurich (UFSP Asien und Europa) et chercheuse associée au Centre de Recherche Sociétés et Culture (CRESC), Ecole de Gouvernance et d’Economie (UGE) de l’Université Mohammed VI Polytechnique de Rabat (Maroc).

12-  19 avril : Chokri Hmed : « La justice sociale est-elle soluble dans la Constitution ? Problématisations politiques de l’Etat social lors des occupations de la Kasbah à Tunis (2011) »

Chokri Hmed est Maître de conférence en sciences politiques à l’Université Paris Dauphine, chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO, UMR 7170 du CNRS) et chercheur associé au Laboratoire « Diraset-Études maghrébines » (Université de Tunis).

13- 3 mai : Chaymaa Hassabo : « Mobilisations et protestations dans l’Egypte « post-révolutionnaire » : leurs enjeux sociaux et politiques »

Chaymaa Hassabo est politologue, chercheuse associée à la Chaire d’Histoire du Monde Arabe contemporain du Collège de France et chargée de cours en sciences politiques à l’Université Paris Ouest-Nanterre-La Défense.


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Tunisie sous stress hydrique : Ce n’est pourtant pas l’eau qui manque. Par Dr Raoudha Gafrej*

Tunisie sous stress hydrique : Ce n’est pourtant pas l’eau qui manque.

Par Dr Raoudha Gafrej*

Cet important article a été d’abord publié par le journal électronique Kapitalis daté du 12 août 2016.

Pour en augmenter la diffusion et élargir le débat sur cette question vitale, je re-publie l’article ici avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Le ministère de l’Agriculture a annoncé que la Tunisie vit sous stress hydrique. Est ce un scoop? Quelle est la nouveauté? Et que signifie cela techniquement ?

Par Dr Raoudha Gafrej *

Cela fait plus de 25 ans que la Tunisie dispose de moins de 500 m3/hab/an et qu’elle vit donc sous un stress hydrique. En effet, comme le montre le tableau 1, et en tenant compte des eaux de surface mobilisées (grands barrages, barrages collinaires et lacs collinaires), la dotation est inférieure à 500 m3/hab même avant 2000. Alors qu’est ce qui a changé depuis? Pourquoi le stress hydrique de 2016 est-il ressenti plus que lors des autres années?

Tableau 1. Evolution des ressources de 1990 à 2015**

Les conditions météorologiques certes y sont pour quelque chose. En effet, sur la période du 1er septembre 2015 au 2 juin 2016, les quantités de pluies ont enregistrées une baisse de 28% par rapport à la moyenne sur la même période. Ceci s’est traduit par un apport aux barrages sur la même période de 656,3 millions de m3, soit une diminution de 65,7%. A cette date, le stock d’eau dans les grands barrages a été de 1098 millions de m3 contre 1524 millions de m3 à la même date en 2015, soit 28% en moins. Pourtant, durant l’année 2001-2002, qui a connu un déficit pluviométrique de plus de 50% à l’échelle de tout le pays, nous n’avons pas vécu la «soif» comme celle qu’on vit en ce moment.

Alors qu’est ce qui a changé depuis ?

Le stress hydrique est ressenti cette année car il a été accompagné par l’incapacité de la Société nationale d’exploitation et de distribution de l’eau (Sonede) à couvrir les besoins de ses clients comme elle a l’habitude de le faire et donc par la «soif» et cela malgré la priorité du secteur de l’eau potable.

Depuis des années, les dirigeants de la Sonede qui se sont succédé ont tiré la sonnette d’alarme sur les risques de coupure d’eau pour différentes raisons dont essentiellement le tarif de l’eau qui ne couvre pas les charges de l’exploitation, le rafistolage ou les mesures urgentes et ponctuelles utilisées pour régler des problèmes majeurs et profonds. Une qualité d’eau du barrage Sidi Salem médiocre engendrant des coûts de traitement de plus en plus importants, une infrastructure défaillante en terme de capacité et aussi par manque d’entretien et de maintenance qui se traduit par des pertes colossales dans les systèmes de production et de distribution, etc. A cela se rajoutent les infractions multiples qui restent impunies.

Toutes ces défaillances résultent d’une gestion défaillante des ressources en eau et une anticipation médiocre des besoins futurs, en d’autres termes la prospective dans la gestion de l’eau est absente.

Le provisoire qui ne «dure pas»

Le volume d’eau potable consommé a augmenté de 46% entre 2002 et 2015 alors que le volume distribué a augmenté de 67% et celui du volume prélevé au milieu naturel de 73% sur la même période. Les rendements des réseaux ne font que baisser. Un coût économique de ce rafistolage assez conséquent. En 2015 sur les 580,9 Mm3 distribués, seuls 434,8 Mm3 ont été consommés et facturés, soit une perte de 146,10 Mm3 (figure ci-dessous).

Une dégradation nette et accélérée entre 2010 et 2015 avec une augmentation moyenne annuelle des pertes qui sont passés de 3,7 millions de m3/an à 11,4 millions de m3/an, soit trois fois les pertes entre 2002 et 2010 (figure ci-dessous).

Pourquoi nous continuons à construire des barrages

Entre 2010 et 2015, le volume de mobilisation par les grands barrages a augmenté de 90 millions de m3, alors que les pertes moyennes annuelles calculées entre le volume prélevé au milieu naturel et celui consommé et facturé est de 189,5 millions de m3 dont 115 millions de m3 sont des pertes dans les réseaux de distribution.

Cela voudra tout simplement dire que le volume supplémentaire de 35 Mm3 qui sera mobilisé entre 2015 et 2018 ne sera pas suffisant pour combler les pertes d’eau dans le réseau de distribution de la Sonede (en supposant qu’elles ne vont pas augmenter).

En fait nous mobilisions des eaux de surface non pas pour augmenter notre potentiel en eau pour les besoins du développement, mais pour vaincre les pertes dans nos réseaux d’eau potable (et d’irrigation aussi) qui ne cessent d’augmenter. Formulées économiquement, les pertes dans les réseaux d’adduction et de distribution d’eau potable, nous coûtent les investissements de mobilisation des barrages.

Compte tenu du contexte actuel et des moyens alloués, il n’y a aucune chance que cette tendance des pertes évolue vers la baisse et comme nous n’avons plus grand chose à mobiliser, nous allons attaquer le dessalement d’eau de mer et procéder au remplacement des barrages envasés. C’est à dire continuer à investir dans les infrastructures de mobilisation de la même manière et avec le même schéma.

Dans son communiqué du 28 juillet 2016, la Sonede tente d’expliquer les raisons des perturbations de l’alimentation en eau. Le tout est mis sur le dos du barrage de Nebhana, actuellement vide et qui fournissait 50.000 m3/jour pour les besoins de la Sonede. Or ce barrage ne fournissait, du moins sur les 3 dernières années qu’environ 4 millions de m3, le reste est destiné à l’irrigation. Ce constat alarmant montre l’équilibre précaire de l’alimentation en eau potable en Tunisie car je doute fort qu’un volume de 4 millions de m3, c’est-à-dire moins de 1% de ce qui est consommé dérègle autant le système.

Aussi, il a été précisé dans le communiqué que les perturbations au niveau du Cap Bon/Sahel et Sfax sont dues au manque des eaux du Nord/Cap Bon. Il est vrai que l’on parle des eaux du Nord, mais qu’en est-il des eaux de l’extrême Nord?

Les perturbations de l’approvisionnement en eau, au niveau du Cap Bon/Sahel et Sfax, sont dues au manque des eaux du Nord/Cap Bon. Qu’en est-il au juste?

Le bassin de l’extrême Nord (figure ci-dessous) compte entre autre le barrage Sidi El-Barrak (270 millions de m3) et les 5 barrages déjà achevés: Ezzarga (24 millions de m3), Zayatin (33 millions de m3), Gamgoum (18 millions de m3) achevés en 2012 et El-Kbir (64 millions de m3), El Moula (26 millions de m3), ce qui totalise à ce jour 435 millions de m3 (figure ci-dessous). Ce potentiel qui est de 40% supérieur à celui de la Medjerda au 2 juillet 2016– mais de meilleure qualité – est comptabilisé dans le volume mobilisé mais non exploité à ce jour.

Bassin versant de l’extrême Nord**

Comment peut-on parler de pénurie d’eau quand on a 435 millions de m3 d’eau mobilisés et qui ne sont pas utilisés. La raison principale évoquée souvent par le ministère de l’Agriculture est que ce potentiel constitue une réserve stratégique et si vous insistez on vous dira que le coût de pompage de l’eau depuis Sidi El-Barrak est élevé. Dans ce cas pourquoi l’avoir construit? Pourquoi continuer à réaliser des barrages à l’extrême Nord? Comment les bailleurs de fonds ont ils calculé la rentabilité économique et financière de ces investissements ?

Le barrage de Sidi El Barrak qui a coûté 300 millions de dinars rejette totalement ses eaux en mer (cf. figure ci-jointe) et cela depuis 2002 à ce jour. Est il justifié de réaliser le renforcement du transfert de Sidi El-Bbarrak vers Sejnane pour un montant de 154 millions de dinars tunisiens (MDT), le transfert des barrages de Zarga, Kebir et Moula vers Sidi El-Barrak pour un montant de 44 MDT et le transfert du barrage Harka pour un montant de 25,2 MDT alors que les eaux de Sidi El-Barrak lui-même ne sont pas transférées? Rien que ce dernier volume représente presque le double des volumes des trois stations de dessalement d’eau de mer dont celle de Djerba (50.000 m3/jour, 165 MDT) en cours de construction et celles de Sfax (100.000 m3/jour, 650 MDT) et Zarrat (50.000 m3/jour, 189 MDT) prévue sur la période 2016-2019, soit 1004 MDT investis et jetés en mer !!!!

A tout cela, on additionne le volume inexploité du barrage Barbara de volume 75 Mm3 et dont les eaux devraient être pompées vers le barrage Bouherthma pour l’amélioration de la qualité de l’eau de Sidi Salem pour deux raisons principales: le coût de l’énergie pour le pompage (relèvement sur une hauteur de 147 m) mais aussi pour des problèmes de fissures dans la galerie de transfert (figure ci-dessous**).

Vous comprenez pourquoi le coût de l’énergie n’est pas une raison valable car le dessalement d’eau de mer consomme de 3 à 5 kwh/m3, soit 6 à 10 fois l’énergie pour le transfert d’eau depuis les barrages de Barbara et de Sidi El-Barrak sans compter les dégâts sur les écosystèmes marins.

Est-ce que les imminents cadres du ministère de l’Agriculture sont à ce point ignorants pour suivre cette forme de gestion des ressources qui vont décliner encore avec l’impact du changement climatique ?

Comment avec tout ce volume «non utilisé» pourra-t-on développer la réutilisation des eaux usées traitées dont le volume de réutilisation actuel n’est que de 25% du potentiel et qui souffre de différents problèmes liés au refus des agriculteurs de réutiliser ces eaux et à la qualité de l’eau qui n’est pas conforme aux normes et aussi à l’absence de garantie de respect de la norme.

A quoi bon s’entêter, si tous ces problèmes ne sont pas dépassés, à vouloir créer davantage de périmètres irrigués par les eaux usées traitées alors que ceux existants sont à grande majorité non fonctionnels ? Avec un tarif du m3 de 20 millimes, il demeure dérisoire de couvrir les charges d’exploitation. Alors qui payera pour la réhabilitation de l’infrastructure inutilisée? Qui payera les coûts de dégradation de l’environnement (pollution des eaux et des sols et soins de santé humaine) ?

Comment le ministère de l’Agriculture pourra-t-il encore justifier au contribuable ces investissements quand vous avez de l’eau de bonne qualité non utilisée pour ne pas dire gaspillée par ailleurs ?

Pénurie fabriquée: à qui profite cette gestion défaillante de l’eau ?

Le mot miracle qui va régler tous les problèmes souvent cité est le transfert et inter-connection des barrages ou le dessalement. Or les problèmes de transfert inter barrages sont perçus de différentes façons entre les différentes institutions (la Secadenord, la Sonede, la DGBGTH du ministère de l’Agriculture).

A titre d’exemple, la Secadenord, qui exploite les eaux du Nord, retient comme problèmes de transfert inter barrages: le coût d’énergie élevé (grande hauteur de refoulement), le prix des pièces de rechange (à cause de la vétusté des ouvrages et des équipements), et le critère de prise de décision pour le transfert qui est la qualité de l’eau dans le canal Medjerda Cap Bon. En effet, la Secadenord a estimé en 2008, qu’il faut 1,5 millimes pour baisser la salinité d’un m3 d’eau de 0,1 g/litre. En 2008, la Secadenord signale que le pompage de l’eau depuis Barbara et Sidi El-Barrak a coûté 42 millimes le m3 relativement cher par rapport au prix de vente de l’eau qui à cette époque était en moyenne de 37 millimes le m3. De plus la Secadenord estime que le transfert ne produit pas de valeur ajoutée pour elle.

La Sonede vous explique que c’est le ministère de l’Agriculture qui construit les ouvrages et indique où la Sonede peut s’approvisionner en eau, donc la Sonede a, en quelque sorte, les mains liées et ne peut à elle seule envisager de transférer de l’eau. La tarification de l’eau ne peut évoluer qu’avec la bénédiction du ministère de l’Agriculture et du gouvernement… Quand à la DGBGTH, elle vous dit : «Nous sommes en train d’étudier la possibilité de transférer les eaux excédentaires du bassin de Nord vers le centre du pays. Nous n’avons pas les moyens d’exploiter l’infrastructure de l’eau et la réhabiliter…»

Ces discours me rappellent les discours des différents partis politiques qui, chacun dans sa logique, essaye de nous faire croire à sa bonne intention pour sauver le pays, oubliant que la Tunisie est un tout qu’il faudra la gérer en bloc sous une approche systémique.

Or on ne peut mieux trouver de personne qualifiée que le ministre actuel de l’Agriculture qui connaît toutes les difficultés aussi bien de la DGGRE (irrigation et eau potable rurale) et de la Sonede, ayant lui même dirigé ces institutions. Pourquoi les choses ne font que se compliquer? Pourquoi techniciens, universitaires, experts nationaux et hauts cadres d’excellentes compétences se trouvent comme hypnotisés et incapables d’agir malgré que l’on connait l’origine des problèmes? A qui profite la réalisation de toutes ces études? A qui profite la construction de ces barrages? A qui profite la construction des stations de dessalement, surtout que dans quelques années nous payerons davantage pour la dépollution de la Méditerranée? A qui profite cette défaillance «voulue»? Est-ce le seul moyen de nous convaincre du besoin de l’implication du secteur privé dans la gestion publique? Est-ce la seule alternative pour sanctionner les différentes infractions sur les ressources et les infrastructures ? Recourir au partenariat public privé et à la privatisation est une alternative qui doit être choisie par nous-mêmes selon nos contraintes et non imposé par l’extérieur.


* Expert ressources en eau et adaptation au changement climatique (ISSBAT et l’Univers de l’Eau).

** Pour des raisons techniques (limites du blog), les tableaux, images et graphiques ne sont pas insérés ici. Pour les voir, suivez le lien suivant :

Note :

1- Les pertes évoquées dans cet article sont exprimées par la somme des volumes d’eau perdues pour différentes raisons: pertes effectives, volume pour l’irrigation, volume pour les services des stations de traitements et les volumes des saumures. Le rendement global est le rapport du volume consommé par le volume prélevé au milieu naturel.


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Séminaire : Mais où sont donc passés le pain, les droits et la justice sociale ?

UFR TES, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis

Séminaire de Master, Doctorat et Recherches


Mais où sont donc passés le pain, les droits et la justice sociale ?

Situations environnementales, économiques, sociales et politiques au Maghreb et au Moyen Orient depuis 2010


Séminaire Organisé par :

Habib Ayeb (Université Paris 8)

François Ireton (CNRS)

Le séminaire aura lieu deux fois par mois le mercredi de 15h à 18h à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis (bâtiment D, salle D008, rez-de-chaussée ; station de Métro « Saint Denis-Université », terminus de la ligne 13).

Présentation :

Lors des soulèvements populaires qui ont secoué plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient (ANMO) fin 2010 et début 2011, l’un des slogans revendicatifs les plus scandés par les manifestants a été : « Pain, justice sociale et dignité ». Ceci prouve, s’il en était besoin, que les demandes « sociales » ont été au cœur des processus révolutionnaires qui ont mis fin à plusieurs régimes autoritaires (dirigés par Ben ‘Ali (Tunisie), Moubarak (Egypte), ‘Ali ‘Abdallah Saleh (Yémen) et Khaddafi (Libye)) et sérieusement secoué plusieurs autres. Aujourd’hui encore, ces revendications sociales, notamment en Afrique du Nord (Maghreb + Egypte), se poursuivent, voire se radicalisent, et ce malgré les processus « contre-révolutionnaires » et les nouveaux pouvoirs qui s’emploient désespérément à y mettre fin, sans succès notable.

Pour sa troisième année d’existence, le séminaire « Mais que veut donc le peuple ? », se proposant de prolonger les réflexions et les thématiques des deux premières, prendra comme objet d’analyse ces revendications sociales et les situations qu’elles dénoncent, compte tenu du fait que les mouvements sociaux de ces dix dernières années ont profondément marqué une « opinion publique » plus sensible que jamais à la non-résolution – voire à l’aggravation – des problèmes socio-économico-politiques « déclencheurs » des soulèvements.

Or, alors que ces problèmes sociaux et les situations structurelles qui les soutendent font l’objet de descriptions et d’analyses de la part d’experts et d’organismes nationaux ou internationaux, produisant une foisonnante littérature grise, souvent confidentielle, à la fois répétitive et lacunaire, et essentiellement destinée aux gouvernants, tout se passe comme si la recherche académique, largement polarisée sur la seule situation politique, considère comme « indigne » de ses ambitions théoriques l’analyse des situations environnementales, économiques (revenus, niveaux de vie, etc.), sanitaires, éducatives, culturelles, etc., qui prévalent dans les pays d’ANMO. Pourtant ces situations forment la trame de la vie quotidienne de ce « peuple » qui a « voulu », en exigeant des changements politiques, la résolution de ses problèmes quotidiens.

Ce sont quelques uns de ces derniers que l’on tentera d’analyser, cette année, en une suite d’exposés portant sur des aspects précis et exemplaires de situations particulières prévalant dans des pays particuliers, ceci en faisant appel à des chercheur/(se)s qui y ont mené, à différentes échelles, des études empiriques et de terrain appuyées sur les problématiques et les théories de leurs disciplines respectives. A titre d’exemples, non exhaustifs, les exposés pourront envisager des situations et problèmes tels que ceux concernant l’environnement et sa protection contre les diverses formes de pollution, l’accès aux ressources « naturelles » (eau potable et/ou d’irrigation, terre agricole, etc.), les infrastructures, la souveraineté et la sécurité alimentaires, l’emploi et la distribution des revenus, l’école, la santé, etc.

Par ailleurs, quand l’actualité politique événementielle des pays d’ANMO « l’imposera », le séminaire pourra s’ouvrir à des exposés en lien avec cette dernière, afin de proposer des analyses originales et/ou alternatives à celles livrées par les médias et les différents « experts » qui y sont régulièrement invités. Néanmoins, suivant en cela la ligne principale du séminaire, on tentera systématiquement d’établir des liens entre les événements concernés et les conditions sociales, économiques et environnementales de plus longue durée qui en forment le contexte.

Calendrier :

Septembre : 28 (Présentation et inscriptions H. Ayeb)

Octobre : 12 et 26

Novembre : 9 et 23

Décembre : 7 et 14

Février : 1 et 15

Mars : 1 et 15 et 29

Avril : 19

Mai : 3


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Lettre Ouverte A Monsieur Youssef Chahed, Nouveau Premier Ministre Tunisien

Lettre Ouverte A Monsieur Youssef Chahed, Nouveau Premier Ministre Tunisien

Cher collègue,

Monsieur le Premier Ministre,


Habib Ayeb, le 5 août 2016

Permettez moi, d’abord, une petite explication concernant l’usage de la formule « Cher collègue ». Je vous rassure, je ne suis premier ministre de rien du tout et je ne risque pas de l’être. Je n’en ai ni l’ambition, ni la compétence et encore moins le « caractère ». Pour tout vous dire, je n’arrive même pas à m’imposer comme « premier » ministre au sein de ma petite famille, c’est pour vous dire l’ampleur de mon incompétence. Nous ne sommes donc pas collègues politiques et nous ne le serons jamais.

Le « Cher collègue », avec lequel je commence ma lettre renvoie à une partie de nos deux itinéraires universitaires. Comme vous, je suis enseignant chercheur universitaire, depuis bientôt plus de 24 ans. Comme vous, j’ai passé une thèse de doctorat en France. Si ma carrière est plus longue et mes diplômes et qualifications sont plus nombreux, c’est certainement à cause de l’âge, puisque j’ai largement dépassé le votre. Alors que vous seriez à peine à la moitié de votre carrière universitaire, si vous aviez fait le choix d’y rester, je suis à la toute dernière partie de la mienne et la retraite approche à grands pas.

Bon, mais tout ça n’est pas l’objet de ma lettre, sauf à préciser que l’interruption de votre carrière explique certainement la faiblesse quantitative –qui suis-je pour juge de la qualité ?- de vos travaux et publications. En effet, quand j’interroge dame google à propos de vos publications, je ne trouve que quelques rares publications, ce qui est assez surprenant pour un chercheur. Rassurez vous, vous n’êtes pas le seul universitaire qui ne publie pas trop. Mais ces derniers ne se proposent généralement pas pour assurer les fonctions qu’on vient de vous confier. Premier ministre d’un pays qui traverse un moment exceptionnellement historique qui le renforce et le fragilise, à la fois, ça se mérite (compétences). J’ose croire, cher collègue, que seul le mérite a guidé le choix de ceux qui vous ont choisi pour ce poste exposé et difficile. J’en profite pour vous en féliciter et vous dire « bonne chance ». Peut être, pourrai-je me permettre une recommandation (mettez ça sur le compte de mon âge et mon attachement viscéral à ce pays qui est le notre et aux plus faibles d’entre nous) ou, plutôt, une « sollicitation » : Prenez soin de celles et ceux que vous vous apprêtez à « gouverner », qu’ils soient de vos proches, de vos adversaires ou même de vos ennemis et/ou amis (parfois, il s’agit des mêmes, mais ça vous ne l’ignorez pas).

Si je peux me permettre un dernier point à propos de votre carrière professionnelle, certains, forcément « malintentionnés », vous reprochent d’avoir travaillé pour une institution étrangère pendant quelques années. Personnellement, et j’en connais d’autres, toute ma carrière s’est faite dans des institutions étrangères (université Paris 8 à Saint Denis et des instituts de recherches français) et je serais donc très malhonnête de vous jeter la pierre. Je vais même vous avouer, ce qui n’est pas un secret pour celles et ceux qui me connaissent, avoir travaillé pendant plusieurs années, en tant que chercheur, à l’Université Américaine du Caire.

Cela dit, ce qui m’a le plus alerté c’est votre passage, assez long, au sein de l’USAID. Vous n’ignorez évidemment pas les rôles réels de cet organisme gouvernemental américain, -où vous avez été recruté comme spécialiste des questions agricoles et alimentaires-. Vous n’ignorez pas, non plus, sa participation dans l’organisation de nombreux Coups d’Etat, un peu partout dans le monde et notamment en Amérique Latine. Rappelez vous Salvador Allende. Rappelez vous Cuba. Rappelez vous Abdul Karim Qasim en Irak… Je ne peux pas imaginer qu’un Premier ministre de mon pays ignore ces moments fondamentaux de l’histoire moderne et l’implication directe de l’USAID dans ces évènements. Je serais trop injurieux à votre égard, si je pouvais le penser un seul instant. Je ne vais donc pas m’étendre.

Par ailleurs, le chercheur que vous êtes ne peut pas ignorer le rôle ignoble et criminel qu’a joué et que continue à jouer l’USAID dans la diffusion et la mise en place des modèles de développement les plus libéraux et leurs lots d’exclusion sociale, économique et écologique. Que cela concerne le planning familial, l’agriculture, les ressources hydrauliques, l’environnement,… on trouve presque systématiquement la main de l’USAID et de ses nombreux experts, dont vous avez fait partie ces dernières années. Qu’il s’agisse de la diffusion des produits chimiques, notamment dans l’agriculture (je ne rappellerai que le DDT), des semences hybrides, des OGM…, on retrouve encore l’USAID et ses experts.

Vous connaissez forcément certains universitaires, bien connus, qui ont enseigné dans la même institution (AgroParisTech) où vous avez réalisé votre thèse de doctorat, intitulée « Mesure de l’impact de la libéralisation des marchés agricoles sur les échanges et le bien-être » -puis-je vous demander, ici, pourquoi votre thèse n’est pas accessible en ligne ?- et soutenue en 2003 : René Dumont, Marcel Mazoyer, Marc Dufumier,… Ils ont pratiquement tous abordé ces nombreuses questions liées aux modèles de développement agricole défendus par les institutions internationales, dont l’USAID. Mais vous ignorez peut être le livre référence –on ne peut pas avoir tout lu- de Timothy Mitchell : The rule of experts, Egypt, Techno-Politics, Modernity, ‪University of California Press, 2002 (dernière édition). Si c’est le cas, je vous en recommande vivement la lecture et même la diffusion dans vos services.

En Tunisie, il existe de nombreux chercheurs et spécialistes de tendances politiques diverses qui travaillent sur les questions agricoles et alimentaires. Je ne vous ferai pas l’insulte de les nommer. Vous les connaissez autant que moi, voire plus encore. Toutefois, en faisant un petit tour d’horizon auprès de celles et ceux que je connais personnellement, il m’a semblé que personne ou presque parmi eux ne vous connaît réellement. Après un petit et rapide « sondage » parmi leurs publications et travaux, je dois reconnaître que je n’y ai trouvé aucune de vos publications, citée en références. Je n’ai aucune explication à cela. Mais je vous proposerais quand même de les consulter dès que possible. J’en connais qui vous seraient d’excellent conseil.

Par ailleurs, votre « courte » biographie qui circule sur le net, dit que vous êtes spécialiste des questions agricoles. Il se trouve que c’est un domaine que je prétends connaître aussi et qui fait l’axe central de mes recherches et publications depuis 1988 (première publication académique). Et c’est sur ces questions précises que je souhaiterai vous « interpeller », mais le plus courtoisement possible. Entre collègues, les discussions sont plus que recommandées et toujours enrichissantes.

On dit de vous que vous êtes un « libéral ». Soit. Comme on dit souvent, « personne n’est parfait » ou « à chacun ses défauts ». Le mien est d’être plutôt de gauche et en tous cas, anti-libéral. Mais vous conviendrez forcément avec moi qu’être « libéral » ou « marxiste », ne réduit en rien les compétences de quelqu’un ni la qualité de ses réflexions et travaux. Vous connaissez, bien sûr, l’éminent Prix Nobel, Amartya Sen, l’économiste libéral indien (en tout cas non marxiste) et l’ensemble de ses travaux. Qui peut, aujourd’hui, travailler sur les questions agricoles, alimentaires, écologiques, sociales et évidemment économiques et politiques, tout en ignorant l’apport considérable et fondateur de cet homme, aussi libéral soit-il ? Ce n’est, donc, pas là-dessus que je polémiquerai avec vous.

Mes interrogations et questions sont davantage en lien avec vos nouvelles fonctions et responsabilités politiques. Parmi vos nombreuses nouvelles fonctions, vous aurez à définir les politiques agricoles à mettre en œuvre, même si vous aurez, bien sûr, à vos cotés un ministre en charge du secteur. Et c’est là que votre penchant libéral ajouté à votre expérience professionnelle au sein de l’USAID, me font craindre une accélération brutale des processus de libéralisation et de privatisation de l’ensemble du secteur, y compris de l’eau et du foncier agricole, et donc des processus d’appauvrissement et de marginalisation qui touchent déjà une très grande partie de nos territoires, des populations rurales et des paysans, qui comptent quand même pas moins de 500 milles personnes avec leurs familles.

Ci-dessous, je vais attirer votre attention sur certaines questions clés qu’il vous faudra traiter en priorité absolue si vous souhaitez éviter de vous inscrire sur la liste des nombreux premier ministre et hauts responsables médiocres qui ont gouverné ce pays.

Je ne sais pas si vous êtes un grand amateur du couscous –je connais des tunisiens qui n’en mangent jamais- qui constitue l’alimentation principale de la population. Savez vous que 75 % du blé dur qui sert à fabriquer la semoule et le pain sont importés de l’étranger ? Que pensez vous faire à ce sujet ? Allez vous continuer à aggraver cette dépendance alimentaire, quitte à réduire davantage encore votre propre « souveraineté » politique, en tant que chef du gouvernement et vous soumettre à ce que l’USAID et d’autres agences, institutions et ambassades étrangères ne manqueront pas de vous « demander » ? Quelle est votre marge de manœuvre réelle, face à leurs exigences ? Vos anciennes et actuelles « relations » ne risquent-elles pas de vous obliger à une certaine « fidélité » envers vos anciens employeurs et patrons ? Comment ne pas poser la question des « conflits d’intérêts » ? Avez vous bien réfléchi à ces problèmes que vous savez particulièrement complexes, avant d’accepter cette charge ?

Notre agriculture est l’une des plus polluantes qu’on puisse imaginer, à cause de la forte utilisation des intrants chimiques et autres phytosanitaires et antibiotiques. La population de ce pays dont vous prenez la charge, consomme des produits tunisiens et étrangers qui aggravent dangereusement les nombreux problèmes de santé qu’elle connaît. Les sols agricoles se dégradent et s’appauvrissent à un rythme très inquiétant. Les ressources hydrauliques sont soumises aux mêmes pollutions et l’eau potable est entrain de devenir un véritable risque pour la santé humaine. Ce dernier point ne vous concerne certainement pas directement, puisque vous aurez le privilège de consommer exclusivement de l’eau minérale en bouteille. Qu’envisagez vous pour limiter ce cancer de la pollution ? J’avoue que l’équation n’est pas aisée à résoudre : Comment faire pour réduire l’usage des produits chimiques dans l’agriculture -pour réduire la pollution-, augmenter la production -notamment de céréales-, réduire la dépendance alimentaire et nourrir toute la population, notamment les urbains qui ne produisent pas de l’alimentaire ? Un véritable défi et sérieux casse-tête, à la hauteur des responsabilités que vous avez librement acceptées d’assurer pour les années qui viennent.

La pauvreté touche une très large partie de la paysannerie, que la terre ne suffit plus à nourrir. Si l’on compte les 500 milles paysans et leurs familles, on parle de pratiquement 2 millions de tunisiens et de tunisiennes, soit le cinquième de la population totale. C’est considérable. Les ignorer, les oublier, continuer à les marginaliser, c’est aggraver les problèmes de chômage, exacerber les difficultés sociales, dont la pauvreté et la marginalité,… et courir le risque d’une véritable explosion sociale et économique et donc politique dont personne ne peut envisager l’issue et les conséquences. Vous en serez vous même une victime politique, voire plus grave encore. Mais vous ne serez pas la seule victime. Quelques chiffres pour vous alerter du danger des inégalités criantes face à l’accès à la terre agricole :

Les agriculteurs ayant moins de 10 ha étaient

63 % avec 16 % de la surface totale (ST) en 61-62,

73 % avec 21 % de la ST en 94-95,

75 % avec 25 % de la ST en 04-05

Les agriculteurs ayant plus de 50 ha étaient

4,2 % avec 40 % de la ST en 61-62

3 % avec 37 % de la ST en 94-95

3 % avec 36 % de la ST en 04-05

Dont les agriculteurs ayant plus de 100 ha étaient

1,5 % avec 29 % de la ST en 61-62

1 % avec 25 % de la ST en 94-95

1 % avec 22 % de la ST en 04-05

Dans quelle direction pensez-vous orienter les politiques foncières et plus généralement agricoles ? Plus de concentration, comme vous le conseilleraient les experts de l’USAID, quitte à aggraver la marginalisation des plus petits et des plus démunis ? Ou opteriez-vous pour une réforme agraire, que je pourrais vous conseiller (non, pas celle que Ahmed Ben Salah avait essayé de mettre en place, en ce temps), qui limite la propriété foncière pour réduire les inégalités et encourager les 500 milles familles qui nous nourrissent sans pouvoir sécuriser leur propre alimentation ? Qu’allez vous faire des terres domaniales que les pouvoirs successifs distribuaient, sous divers contrats, à leurs amis et clients politiques ? Oseriez vous les mettre à la disposition des paysans pauvres et aux paysans sans terres, pour réduire la pauvreté rurale et favoriser la production des produits alimentaires ?

Les gouvernements qui vous ont précédé depuis la fuite du dictateur (au fait, juste par curiosité, étiez-vous sur l’avenue Bourguiba le 14 janvier 2011 ?) ont essayé à plusieurs reprises de privatiser les terres « collectives » appartenant, dans l’indivision, à des grandes tribus (3rouch). Allez-vous continuer la même politique, quitte à aggraver les antagonismes et les conflits sur la ressources ? Ou oseriez-vous reconnaître légalement le statut de « collectif » et « indivisible » à ces terres et leurs « propriétaires » ?

De même, les gouvernements successifs ont largement avancé sur la question de l’ouverture de la terre agricole aux investisseurs étrangers (voir la loi d’investissement, finalisée et proposée par le gouvernement Habib Essid à l’ARP pour adoption définitive). Une telle ouverture donnerait le signal de départ aux processus d’accaparement de la terre (land and water grabbing) par des grandes compagnies multinationales et donc de dépossession massive de la paysannerie. En expert spécialiste de la question agricole, et considérant votre expérience professionnelle auprès de l’USAID, vous n’êtes pas sans connaître les risques considérables d’une telle politique sur l’ensemble du secteur agricole, sur les agriculteurs tunisiens, qui se verraient très vite dépossédés de leur premier « capital » et source de revenus, et, enfin, sur la souveraineté alimentaire du pays. Allez-vous maintenir ce projet de loi et le faire adopter définitivement par l’ARP ? Allez-vous assumer le fait de vendre la terre de vos ancêtres à des investisseurs privés et publics étrangers ? Vos grands parents et les miens se sont battus, les armes à la main, contre la colonisation française qui a été en très grande partie une colonisation foncière. Allez-vous vendre leurs terres qui sentent toujours le sang donné en sacrifice ?

Oui, bien sûr, je sais que je glisse vers un argumentaire naïf, ascientifique, non académique et pas très moderne et encore moins « objectif ». Je vous vois, déjà, hausser les épaules et lever les yeux vers le ciel, en vous demandant pourquoi vous devriez subir de tels discours. J’imagine même le début de votre réponse, forcément agacée, du style « mais enfin, ce type ne comprend rien à l’intérêt et au bienfait de la globalisation… et du marché global »… Oui, je l’avoue. Mais, monsieur le premier ministre, il y a dans ce pays 12 millions de personnes qui attendent des actes et des choix courageux pour retrouver de l’espérance. Les justifications savantes sur la globalisation ne les intéressent pas outre mesure, et ils n’y croient pas un seul instant. Il faudra bien « descendre » d’un étage et donner des réponses simples et convaincantes à des questions simples dans l’apparence, mais très complexes en profondeur.

Voilà cher collègue. Je pense avoir abordé les points qui m’ont semblé les plus pertinents et, en tout état de cause, les plus urgents, sans m’étendre sur des domaines que je ne connais pas suffisamment. J’imagine que vous êtes déjà trop occupé à préparer votre entrée en fonction et surtout à former votre gouvernement. Si j’en crois la presse (à ce propos, si vous pouviez faire quelque chose pour que les lecteurs et lectrices de notre pays puissent bénéficier d’une presse digne de ce nom, je vous en serais personnellement très reconnaissant), vous passez beaucoup de temps à recevoir et à consulter des politiciens (ne les écoutez pas trop, ils sont en majorité assez médiocres) et probablement des experts (faites attention aux gauchistes déguisés, mais aussi aux libéraux zélés), sans compter les chasseurs de postes et de primes.

Je ne vais pas aborder l’ensemble des questions économiques et politiques que connaît le pays. Je n’en ai pas les compétences nécessaires. C’est pour cette raison, que je me suis limité à ce que je crois connaître assez pour en parler, sans trop me ridiculiser. Si vous pensez avoir la patience de prolonger cet échange public, dont je prends l’initiative par cette lettre, j’en serais très heureux et ça vous donnerait, je le crois, l’opportunité de répondre à vos détracteurs.

Je ne suis ni votre ami ni votre ennemi. Mais un simple citoyen qui a beaucoup rêvé, au lendemain du 14 janvier et même avant ce moment clé de notre histoire. Je suis et serai un adversaire et un opposant courtois mais radical à vos politiques. Je ne cherche rien et je n’attends rien à titre personnel. J’aimerais juste voir mon pays vivre en paix et prospérer dans la justice et l’égalité réelle. J’aimerais juste, voir les miens et l’ensemble des tunisiennes et des tunisiens vivre dans la dignité. J’aimerais juste pouvoir, le jour venu, partir en étant rassuré sur l’avenir de mes enfants et de tous les enfants de ce pays. J’aimerais juste être fier d’être tunisien.

Votre biographie et ce qu’on sait de vous, sur le plan professionnel et politique, ne me poussent pas à être optimiste. Pour être franc, je ne vous fais pas confiance. Je pense même que vous laisserez notre pays dans un état pire que dans lequel vous l’avez trouvé. C’est peut être notre « destin ». Mais méfiez vous des ruisseaux tranquilles. Leurs crues sont souvent dévastatrices.

Bonnes chances… à mon pays.



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[FILM DOCUMENTAIRE] La Guerre des Graines

Un film pour comprendre comment des multinationales veulent confisquer le vivant. Il donne envie de se battre pour sauver notre indépendance alimentaire.

Source : [FILM DOCUMENTAIRE] La Guerre des Graines

Les graines sont-elles une marchandise ou un bien commun de l’humanité au même titre que l’eau ou l’air ? Dans un avenir très proche, les agriculteurs n’auront peut être plus le droit de replanter leurs propres graines. En Europe, une loi émerge pour contrôler l’utilisation des semences agricoles… Derrière cette confiscation, 5 grands semenciers qui possèdent déjà la moitié du marché des graines et cherchent à étendre leur privatisation.

L’histoire que nous révélons dans ce documentaire, c’est celle d’une guerre silencieuse, méconnue et dont l’enjeu est pourtant crucial : notre indépendance alimentaire.

De l’Inde à Bruxelles, en passant par les campagnes françaises et l’Ile du Spitzberg à 1000 kms du Pôle Nord, Stenka Quillet et Clément Montfort enquêtent sur cette Guerre des Graines qui menace plus d’un milliard d’agriculteurs sur la planète.

Les réalisateurs rencontrent des paysans qui doutent, des militants qui tentent d’alerter les opinions publiques et des politiques qui discutent les futures lois. Monsanto, leader sur le marché des semences leur ouvre exceptionnellement la porte de la plus grande usine en Europe.

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منتدى السيادة الغذائية


Forum pour la Souveraineté Alimentaire

La Charte

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Forum por la Soberanía Alimentaria

La Carta

Forum per la sovranità alimentare

La Carta

Forum für Ernährungssouveränität


منتدى السيادة الغذائية


اجتمع حوالي 50 شخصا يوم 23 جانفي 2016 على إثر دعوة لتنظيم منتدى السيادة الغذائية.

و عبّر المشاركون في هذا الملتقى عن رغبتهم في المساهمة في بعث و تنظيم و متابعة مسار تعزيز مفهوم السيادة الغذائية. يتمثّل منتدى السيادة الغذائية في كونه فضاء للنقاشات و الأفكار و التبادلات و إنتاج معارف و اقتراحات تهدف إلى:

تعزيز حق الإنسان الغير مشروط في تغذية جيدة, صحية و كافية و جيدة.

حماية الموارد الطبيعية، منها الماء و الأرض إضافة إلى الأنواع المحلية و البيئة و التنوع البيولوجي.

ضمان حقوق الأجيال القادمة في مجموع هذه الموارد الطبيعية التي تعتبر ملكا مشتركا للإنسانية.

و قناعة بضرورة تضافر المساعي لتحقيق هذه الأهداف، تمت بلورة ميثاق منتدى السيادة الغذائية المتكوّن من 18 نقطة أساسية تعرّف بشروط الانضمام و طريقة عمل المنتدى.

  1. يتبنّى منتدى السيادة الغذائية بصفة كاملة مبادئ السيادة الغذائية المعرّفة من طرف الحركة الزراعية العالمية « فيا كامبيزينا » كما يلي:

السيادة الغذائية هي حق الشعوب في تغذية صحية و ملائمة ثقافيا تمّ إنتاجها بطرق مستديمة، و حق الشعوب في تحديد الأنظمة الزراعية والغذائية الخاصة بهم. و هي تضع في قلب الأنظمة السياسية و الغذائية طموحات و حاجيات و سبل معيشة منتجي و موزّعي و مستهلكي الأغذية، عوضا عن شروط الأسواق و الشركات متعددة الجنسيات.

تولي السيادة الغذائية الأولوية للإنتاج و الاستهلاك الغذائي المحلّي. و تقوم بتنمية مثال للإنتاج الزراعي المستديم يساعد المجتمعات و محيطها. كما تسند للبلدان الحقّ في حماية منتجيها و وارداتها بكلفة منخفضة، و تمكّنها من التحكّم في إنتاجها الغذائي. ثمّ تضمن أنّ الحقوق في استعمال و التصرّف في الأراضي و المياه و البذور و المواشي و التنوع البيولوجي تكون بيد منتجي و منتجات الأغذية وليس تحت سيطرة الصناعة الغذائية. و من أبرز أولويات الحركة الزراعية القيام بإصلاح زراعي حقيقي.

تندرج السيادة الغذائية الآن ضمن الحلول الأكثر فاعلية للأزمات الراهنة في التغذية و الفقر و المناخ.

  1. منتدى السيادة الغذائية هو هيكل مدني شامل, منظم ذاتيا ومستقل عن الأحزاب السياسية و المنظمات الدينية و مجموعات الضغط و الحكومات و الشركات الخاصة و المؤسسات المالية الوطنية و العالمية، و وكالات التنمية و المموّلين.

  2. الانضمام لمنتدى السيادة الغذائية مفتوح لكل الجنسيات بصفة فردية أو جماعية (جمعيات، حركات اجتماعية…) شرط الإمضاء على هذا الميثاق .

  3. منتدى السيادة الغذائية حركة مساوية ترفض كل أشكال التمييز المرتبط بالأصول الاجتماعية و اللغة و الجنس و الدين و اللون و أي توجّه شخصي. يحترم المنتدى و يدعم كل الحريات الفردية دون تمييز.

  4. يرفض منتدى السيادة الغذائية كل أشكال العنف و التعدّي على الحقوق.

  5. ينتمي منتدى السيادة الغذائية بصفة واضحة للمجال الإفريقي، و خاصة شمال إفريقيا و ينضمّ للحركات الاجتماعية الإفريقية، خاصة الحركات التي تعمل من أجل الحق الإنساني في الموارد و التغذية.

  6. يعتبر منتدى السيادة الغذائية أنه يجب استغلال الأرض و الموارد الطبيعية الأخرى أولا في تغذية الإنسان عوضا عن تجميع رأس المال. يعارض المنتدى كل أشكال السيطرة على الموارد الطبيعية من قبل الشركات الاحتكارية الفلاحية المحلية و العالمية.

  7. سيدعم منتدى السيادة الغذائية الفلاحين و الفلاحات في أعمالهم الفردية و الجماعية لتأمين حقوقهم غير القابلة للتصرف في اللجوء إلى الموارد الطبيعية، منها الأرض و الماء، و لتثمين عملهم و منتوجاتهم.

  8. لا يدعم منتدى السيادة الغذائية الغلق الكامل للحدود الوطنية. لكنه يقاوم و يدعم كل أشكال مكافحة الأنظمة المفروضة من طرف السوق الغذائية و الزراعية العالمية، المؤسسات العالمية الكبرى، منها منظمة التجارة العالمية، و القوى الكبرى و/أو المؤسسات المالية الدولية.

  9. يعمل منتدى السيادة الغذائية من أجل فلاحة بيئية و عائلية تهدف إلى تغذية الإنسان و حماية المحيط و الموارد الطبيعية.

  10. يدعم منتدى السيادة الغذائية كل الشعوب المناضلة من أجل حقوقها. وبناءا على ذلك يدعم المنتدى دون شروط صراع الشعب الفلسطيني من أجل حقّه في تقرير مصيره السياسي و في سيادته الكاملة على جملة موارده و أراضيه.

  11. يدعم منتدى السيادة الغذائية الحركات الاجتماعية و أنشطة مكونات المجتمع المدني التي تشاركه مبادئه خلال المبادئ المشتركة في النضال من أجل الحقوق الاجتماعية و الاقتصادية و البيئية و السياسية.

  12. يولي منتدى السيادة الغذائية الأهمية للتمويل الذّاتي بفضل مساهمات جملة منخرطيه، و لكن يمكنه أيضا الاعتماد على تمويلات صادرة عن المال العامّ و على مموّلين لا تتعارض أفكارهم و أنشطتهم و مصادر تمويلهم مع هذه المبادئ. و اللجوء للتمويل من القطاع الخاص أو من وكالات التنمية مرفوض قطعيّا.

  13. سيمارس منتدى السيادة الغذائية الشفافية التّامة في تمويلاته و مصادرها و التّصرف فيها.

  14. الهيئة التنسيقية لمنتدى السيادة الغذائية مكلّفة بتسهيل تنظيم أنشطته. يتمّ تعيين هذه التّنسيقية من طرف الجمعية العامّة و يتمّ إعادة انتخابها سنويّا.

  15. تعمل التنسيقية بشفافية تامّة و يجب عليها إعلام الجمعية العامّة بقراراتها.

  16. التنسيقية هي الهيكل الوحيد المخوّل لها التّواصل و التحدث باسم منتدى السيادة الغذائية و تمثيله لدى الشركاء الجمعياتيين و المؤسساتيين التونسيين و الأجانب، و المجتمع المدني.

  17. أي عضو في منتدى السيادة الغذائية لا يحترم جملة فصول ميثاقه يتمّ عزله عن مسار و تنظيم و أنشطته.

Forum pour la Souveraineté Alimentaire

La Charte

Le 23 janvier 2016, une cinquantaine de personnes se sont réunies suite à un appel citoyen pour l’organisation d’un Forum pour la Souveraineté Alimentaire (FSA).

Les participants à cette réunion ont exprimé la volonté de contribuer à la l’initiation, l’organisation et le suivi d’un processus pour la Souveraineté Alimentaire. Le FSA a pour vocation d’être un espace de débats, de réflexions, d’échanges, de productions de savoirs et de propositions qui visent à :

· consolider le droit humain inaliénable à une alimentation saine, suffisante et de bonnes qualités ;

· préserver les ressources naturelles, dont l’eau et la terre, les variétés et les espèces locales, l’environnement et la biodiversité ;

· garantir le droit des générations futures à l’accès à l’ensemble de ces ressources naturelles, considérées comme des biens communs à l’ensemble de l’humanité.

Convaincus de la nécessité de faire converger les efforts pour atteindre ces objectifs, le FSA s’est doté d’une Charte de 18 principes fondamentaux qui définissent les conditions d’adhésion et le mode de fonctionnement du FSA.

1. Le FSA adhère pleinement aux principes de la souveraineté alimentaire définis comme suit par le mouvement paysan mondial Via Campesina :

La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires. Elle place au cœur des systèmes politiques et alimentaires les aspirations, les besoins et les moyens de subsistance de ceux qui produisent, distribuent et consomment des aliments, plutôt que les exigences des marchés et des entreprises multinationales.

La souveraineté alimentaire accorde la priorité à la production et à la consommation alimentaires locales. Elle développe un modèle de production paysanne durable qui favorise les communautés et leur environnement. Elle donne en outre le droit aux pays de protéger leurs producteurs et productrices des importations à bas prix et elle leur permet de contrôler leur production alimentaire. Elle garantit que les droits d’utiliser et de gérer les terres, les territoires, l’eau, les semences, le bétail et la biodiversité soient aux mains de celles et ceux qui produisent les aliments et non pas sous le contrôle de l’industrie agro-alimentaire. La mise en place d’une véritable réforme agraire est l’une des priorités principales du mouvement paysan.

La souveraineté alimentaire se présente maintenant comme l’une des réponses les plus crédibles aux crises actuelles de l’alimentation, de la pauvreté et du climat.

2. Le FSA est une structure citoyenne, inclusive, autogérée et totalement indépendante des partis politiques, des institutions religieuses, des groupes d’influence, des Etats, des sociétés privées, des institutions financières nationales et internationales, des agences de développement et des bailleurs de fonds.

3. L’adhésion au FSA est ouverte à tous individuellement ou collectivement (association, mouvement social…) par simple signature de la présente charte sans condition de nationalité.

4. Le FSA est un mouvement égalitaire et rejettera toutes formes de ségrégations liées aux origines sociales, à la langue, au genre, à la religion, à la couleur ou à toute orientation personnelle. Le FSA respecte et soutien toutes les libertés individuelles sans distinctions.

5. Le FSA rejette toutes les formes de violences et de violations des droits.

6. Le FSA s’inscrit clairement dans l’espace africain et particulièrement le Nord de l’Afrique et dans les mouvements sociaux africains et particulièrement les mouvements qui luttent pour le droit humain aux ressources et à l’alimentation.

7. Le FSA considère que la terre et les autres ressources naturelles doivent d’abord servir à nourrir les humains plutôt qu’à accumuler du capital. Le FSA s’oppose à toutes les formes d’accaparement des ressources naturelles par les compagnies agricoles et l’agrobusiness national et international.

8. Le FSA soutiendra les paysans et les paysannes dans leurs actions individuelles et collectives pour la sécurisation de leurs droits inaliénables d’accès aux ressources naturelles, dont la terre et l’eau, et pour la valorisation de leur travail et de leurs produits.

9. Le FSA ne soutient pas la fermeture totale des frontières nationales. Mais le FSA a vocation à lutter et à soutenir toutes les luttes contre les règles édictées par le marché alimentaire et agricole mondial, les grandes organisations internationales, dont l’OMC, les puissances occidentales et/ou les institutions financières internationales.

10. Le FSA militera pour une agriculture écologique paysanne et familiale avec deux fonctions principales : nourrir les humains et préserver l’environnement et les ressources naturelles.

11. Le FSA soutiendra tous les peuples en luttes pour leurs droits. Partant de ce principe, le FSA soutient sans réserve les luttes du peuple palestinien pour son droit à l’autodétermination politique et à sa souveraineté totale sur l’ensemble de ses ressources et de ses territoires.

12. Le FSA soutient les mouvements sociaux et les actions de la société civile qui partagent ses principes dans les luttes pour les droits sociaux, économiques, environnementaux et politiques.

13. Le FSA privilégie l’autofinancement, grâce aux contributions de l’ensemble de ses adhérent(e)s mais peut s’appuyer également sur des financements émanant de l’argent public ainsi que sur des financements de bailleurs de fonds dont l’idéologie, les activités et les sources de financement n’entrent pas en contradiction avec les présents principes. Le recours au financement par le secteur privé ou par les agences de développement est totalement exclu.

14. Le FSA pratiquera la totale transparence de ses financements, de leurs sources et de leur gestion.

15. Le FSA est doté d’une instance de coordination chargée de faciliter l’organisation de ses activités. Cette coordination est désignée par assemblée générale, elle est renouvelée annuellement.

16. La coordination opère en totale transparence, elle doit rendre compte de ses décisions à l’assemblée générale

17. La coordination est la seule autorisée à s’exprimer au nom du FSA et à le représenter auprès des partenaires associatifs et institutionnels tunisiens et étrangers et de la société civile.

18. Tout membre du FSA qui ne respecte pas l’ensemble de ces articles se verra écarté du processus, de l’organisation et des activités du FSA.

Food Sovereignty Forum


On 23 January 2016, about fifty people came together following a citizen call for the organisation of a Food Sovereignty Forum (FSF).

The participants in this meeting have expressed their will to contribute to the initiation, organisation, and monitoring of a process oriented towards Food Sovereignty. The FSF is committed to providing a space for discussion, reflection, exchange, and the production of knowledge and propositions aiming to:

·Consolidate the inalienable human right to healthy, sufficient and good quality food;

·Protect natural resources, including water and soil, local varieties and species, the environment and biodiversity;

·Ensure that future generations have access to all these natural resources, seen as common goods to all humanity

Recognizing the need to converge efforts in order to reach these goals, the FSF has adopted a charter with 18 basic principles that define the conditions of membership and the operations of the FSF.

1. The FSF fully endorses the principles of food sovereignty that are defined as follows by the global peasant movement Via Campesina:
Food sovereignty is the right of peoples to healthy and culturally appropriate food produced through sustainable methods and their right to define their own food and agriculture systems. It develops a model of small scale sustainable production benefiting communities and their environment. It puts the aspirations, needs and livelihoods of those who produce, distribute and consume food at the heart of food systems and policies rather than the demands of markets and corporations.

Food sovereignty prioritizes local food production and consumption. It gives a country the right to protect its local producers from cheap imports and to control production. It ensures that the rights to use and manage lands, territories, water, seeds, livestock and biodiversity are in the hands of those who produce food and not of the corporate sector. Therefore the implementation of genuine agrarian reform is one of the top priorities of the farmer’s movement.

Food sovereignty now appears as one of the most powerful response to the current food, poverty and climate crises.

2. The FSF is a citizen structure which is inclusive, self-managed and fully independent from political parties, religious institutions, influential/lobby groups, private companies, national and international financial institutions, development agencies and funders;

3. Membership is open to any individual or collective (association, social movement…), regardless of nationality, by simply signing the present charter.

4. The FSF is an egalitarian movement and all forms of segregation related to social origin, language, gender, religion, colour or any other personal orientation will be rejected. The FSF respects and supports every individual freedom without distinction.

5. The FSF rejects any form of violence and human rights violations.

6. The FSF exists within the African, particularly the North African, space, and amongst African social movements, particularly those committed to the struggle for the right to resources and food.

7. The FSF considers that soil and other natural resources are meant to feed human beings rather than accumulate capital. The FSF stands against all forms of natural resource grabbing by agricultural companies as well as national and international agribusinesses.

8. The FSF will support peasants in their individual and collective actions for securing their inalienable rights to access natural resources, including soil and water, and for acknowledging the value of their work and their products.

9. The FSF does not support the complete closure of national borders, but is committed to work and support all struggles against the rules dictated by the global food and agricultural market and large international organisations including the WTO, Western powers and/or international financial institutions.

10. The FSF will advocate for peasant and familial ecological agriculture with two main objectives: to feed human beings and to preserve the environment and natural resources.

11. The FSF will support all peoples struggling for their rights. On this basis, the FSF fully supports the struggles of the Palestinian people for its right to political self-determination and to its total sovereignty over all its resources and territories.

12. The FSF supports the social movements and actions led by civil society which share FSF principles in the struggles for social, economic, environmental and political rights.

13. The FSF favours self-financing thanks to the contributions of all its members, but also relies on public funding as well as financing by funders whose ideology, activities and funding sources do not contradict the principles laid out in the present text. Funding from the private sector or from development agencies shall not be accepted.

14. The FSF will ensure total transparency regarding its funding, resources and management.

15. The FSF has a coordination committee in charge of facilitating the organisation of its activities. This committee is designated by a general assembly and renewed annually.

16. The coordination committee operates in full transparency and must be able to justify its decisions to the general assembly.

17. The coordination committee is the sole entity authorized to speak on behalf of the FSF and to represent it before Tunisian and foreign partnering organizations, institutions, and civil society.

18. Any member of the FSF who does not respect the present text in its entirety will be removed from of the process, the organisation and the activities of the FSF.

Forum por la Soberanía Alimentaria

La Carta

El 23 de enero de 2016, en respuesta a un llamamiento ciudadano, alrededor de cincuenta personas se reunieron para la organización de un Foro en favor de la Soberanía Alimentaria (FSA).

Los participantes en la reunión expresaron su voluntad de contribuir a la puesta en marcha, organización y seguimiento de un proceso en favor de la soberanía alimentaria. El FSA tiene la intención de constituirse en un espacio estable para el debate, la reflexión, el intercambio y la producción de conocimientos y propuestas, y todo ello orientado a:

  • consolidar el derecho humano inalienable a una vida sana, suficiente y de buena calidad;

  • conservar los recursos naturales, lo que incluye el agua y la tierra, las variedades y especies locales, el medio ambiente y la biodiversidad;

  • garantizar a las generaciones futuras el derecho de acceso a todos estos recursos naturales, considerados patrimonio común de la humanidad en su conjunto.
    Convencidos de la necesidad de unir esfuerzos para lograr estos objetivos, el FSA ha adoptado una carta de 18 principios que definen las condiciones de adhesión y los procedimientos operativos del Foro.

  1. El FSA se adhiere plenamente a los principios de la soberanía alimentaria, tal y como los define el movimiento campesino mundial Vía Campesina:
    La soberanía alimentaria es el derecho de los pueblos a alimentos nutritivos y culturalmente apropiados, producidos con métodos sostenibles, así como el derecho de los pueblos a definir sus propios sistemas alimentarios y agrícolas. Eso implica situar en el corazón de los sistemas alimentarios y políticos las aspiraciones, necesidades y medios de vida de aquellos que producen, distribuyen y consumen alimentos, en lugar de las exigencias de los mercados y de las multinacionales.

La soberanía alimentaria da prioridad a la producción y consumo local de alimentos. Se desarrollará un modelo de producción agrícola sostenible que favorezca a las comunidades y su medio ambiente. También concede a los países el derecho a proteger a sus productores de las importaciones baratas y controlar su producción de alimentos. Garantiza que los derechos de uso y gestión de las tierras, los territorios, las aguas, las semillas, el ganado y la biodiversidad estén en las manos de aquellos que producimos los alimentos y no bajo el control de la industria agro-alimentaria. La implementación de una reforma agraria genuina es una de las principales prioridades del movimiento campesino.
La soberanía alimentaria se ofrece ahora como una de las respuestas más creíbles a la crisis actual de alimentos, a la pobreza y al cambio climático.

2. El FSA es una estructura ciudadana, inclusiva, autogestionada y completamente independiente de los partidos políticos, las instituciones religiosas, los grupos de influencia, los Estados, las empresas privadas, las instituciones financieras nacionales e internacionales, las agencias de desarrollo y los donantes de fondos.

3. La adhesión al FSA está abierta a cualquier individuo o colectivo (asociación, movimiento social …) sin más requerimiento que la firma de esta Carta sin condición de nacionalidad.

4. El FSA es un movimiento igualitario y rechaza cualquier forma de segregación asociada al origen social, el idioma, el género, la religión, el color o cualquier orientación personal. El FSA respeta y apoya sin distinciones todas las libertades individuales.

5. El FSA rechaza todas las formas de violencia y todas las violaciones de los derechos humanos.

6. El FSA se inscribe claramente en la región de África y en particular en el norte de África y en los movimientos sociales africanos, especialmente en los movimientos que luchan por el derecho humano a los recursos y la alimentación.

7. El FSA considera que la tierra y los otros recursos naturales deben servir prioritariamente para alimentar a los seres humanos y no para la acumulación de capital. El FSA se opone a todas las formas de acaparamiento de los recursos naturales por parte de las empresas agrícolas y la agroindustria nacional e internacional.

8. El FSA apoyará a los campesinos y campesinas en su acción individual y colectiva a fin de asegurar su derecho inalienable de acceso a los recursos naturales, incluidos la tierra y el agua, y para valorizar su trabajo y sus productos.

9. El FSA no defiende el cierre total de las fronteras nacionales. Sin embargo, el FSA tiene como objetivo luchar y apoyar todas las luchas contra las normas promulgadas por el mercado mundial agro-alimentario, las principales organizaciones internacionales, incluidos la OMC, las potencias occidentales y / o las instituciones financieras internacionales.

10. El FSA militará en favor de una agricultura ecológica campesina y familiar con dos objetivos principales: alimentar a los seres humanos y preservar el medio ambiente y los recursos naturales.

11. El FSA apoyará a todos los pueblos en lucha por sus derechos. Sobre esta base, el FSA apoya sin reservas la lucha del pueblo palestino por su derecho a la autodeterminación política y por su soberanía total sobre el conjunto de sus recursos y sus territorios.

12. El FSA apoya los movimientos sociales y las acciones de la sociedad civil que comparten sus principios en las luchas por los derechos sociales, económicos, ambientales y políticos.

13. El FSA da prioridad a la autofinanciación basada en las contribuciones del conjunto de sus afiliados (as), pero también puede depender de la financiación de fondos públicos, así como de donantes privados cuya ideología, actividades y fuentes de financiación no entren en conflicto con estos principios. El recurso a financiación por parte del sector privado o las agencias de desarrollo está totalmente excluido.

14. El FSA practicará una total transparencia en relación con su financiación, sus fuentes y su gestión.

15. El FSA se dotará de un órgano de coordinación responsable de facilitar la organización de sus actividades. Esta coordinación será designada por la Asamblea General y renovada todos los años.

16. Coordinación operará con total transparencia, rindiendo cuentas de sus decisiones a la Junta General

17. La coordinación es la única instancia autorizada para hablar en nombre del FSA, así como para representarla ante sus interlocutores asociativos e institucionales, tanto tunecinos como extranjeros, y ante la sociedad civil.
18. Cualquier miembro del FSA que no cumpla el conjunto de estos artículos será descartado del proceso, la organización y las actividades del FSA.

Forum per la sovranità alimentare

La Carta

Il 23 gennaio 2016 una cinquantina di persone si sono riunite, a seguito di un appello cittadino a organizzare un Forum per la sovranità alimentare (FSA).

I partecipanti a questa riunione hanno espresso la volontà di contribuire all’avvio, all’organizzazione e al proseguimento di un percorso sulla Sovranità Alimentare. Il FSA ha per vocazione l’essere uno spazio di dibattito, di riflessioni, di scambi, di produzione di saperi e di proposte volte a :

  • consolidare il diritto umano inalienabile a una alimentazione sana, sufficiente e di buona qualità ;

  • preservare le risorse naturali, fra le quali l’acqua, la terra, le varietà e le specie locali, l’ambiente e la biodiversità ;

  • garantire il diritto delle generazioni future all’accesso all’insieme di queste risorse naturali,considerate come beni comuni per l’insieme dell’umanità.

Convinti della necessità di far convergere gli sforzi per raggiungere tali obiettivi, il FSA si è dotato di una Carta di 18 principi fondamentali che definiscono le condizioni di adesione e le modalità di funzionamento dell’FSA.

  1. Il FSA aderisce pienamente ai principi della sovranità alimentare, così come definiti qui di seguito dal movimento contadino mondiale «Via Campesina»:

    La sovranità alimentare è il diritto dei popoli a una alimentazione sana e culturalmente appropriata, prodotta con metodi sostenibili e il diritto dei popoli a definire i propri sistemi agricoli e alimentari. Essa pone al centro dei sistemi politici e alimentari le aspirazioni, i bisogni e i mezzi di sostenimento di coloro che producono, distribuiscono e consumano degli alimenti, piuttosto che le esigenze dei mercati e delle imprese multinazionali.

    La sovranità alimentare accorda la priorità alla produzione e al consumo alimentare locale. Essa sviluppa un modello di produzione contadina sostenibile che favorisce le comunità e il loro ambiente. Essa inoltre da il diritto ai paesi a proteggere i loro produttori e le loro produttrici dalle importazioni a basso prezzo e permette loro di controllare la propria produzione alimentare. Essa garantisce che i diritti a utilizzare e a gestire le terre, i territori, l’acqua, le sementi, il bestiame e la biodiversità siano in mano a coloro che producono gli alimenti, e non sotto il controllo dell’industria agro-alimentare. La messa in opera di una autentica riforma agraria è una delle principali priorità del movimento contadino.

    La sovranità alimentare si presenta ad oggi come una delle risposte più credibili alle attuali crisi dell’alimentazione, della povertà e del clima.

  2. Il FSA è una struttura cittadina, inclusiva, autogestita e del tutto indipendente da partiti politici, istituzioni religiose, gruppi di influenza, Stati, società private, istituzioni finanziarie nazionali e internazionali, da agenzie dello sviluppo e da finanziatori.

  3. L’adesione al FSA è aperta a tutti, sia a livello individuale che collettivo (associazioni, movimenti sociali…), semplicemente firmando la presente carta, senza vincolo di nazionalità.

  4. Il FSA è un movimento egualitario e rifiuterà qualunque forma di discriminazione legata alle origini sociali, alla lingua, al genere, alla religione, al colore o a qualunque orientazione personale. Il FSA rispetta e sostiene tutte le libertà individuali, senza distinzione.

  5. Il FSA rifiuta ogni forma di violenza e di violazione dei diritti.

  6. Il FSA si iscrive in maniera chiara nello spazio africano, in particolare in quello nordafricano e nei movimenti sociali africani, nello specifico quei movimenti che lottano per il diritto umano alle risorse e all’alimentazione.

  7. Il FSA ritiene che la terra e le altre risorse naturali debbano innanzitutto servire a nutrire gli umani, piuttosto che ad accumulare capitali. L’FSA si oppone a ogni forma di accaparramento di risorse naturali da parte delle compagnie agricole e dell’agrobusiness nazionale e internazionale

  8. IL FSA sosterrà i contadini e le contadine nelle loro azioni individuali e collettive per la messa in sicurezza dei loro diritti inalienabili all »accesso alle risorse naturali, fra le quali la terra e l’acqua, e per la valorizzazione del loro lavoro e dei loro prodotti

  9. Il FSA non sostiene la chiusura totale delle frontiere nazionali. Ma l’FSA ha per vocazione la lotta e il sostegno a tutte le lotte contro le regole decretate dal mercato alimentare e agricolo mondiale, contro le grandi organizzazioni internazionali, fra cui l’OMC, le potenze occidentali e/o le istituzioni finanziarie internazionali.

  10. Il FSA militerà per una agricoltura ecologica contadina e famigliare con due funzioni principali: nutrire gli umani e preservare l’ambiente e le risorse naturali.

  11. L’FSA sosterrà tutti i popoli in lotta per i propri diritti. Partendo da questo principio, l’FSA sostiene senza riserve le lotte del popolo palestinese per il suo diritto all’autodetrminazione politica e per la sua totale sovranità sull’insieme delle sue risorse e dei suoi territori.

  12. Il FSA sostiene i movimenti sociali e le azioni della società civile che condividono i suoi principi nelle lotte per i diritti sociali, economici, ambientali e politici.

  13. L’FSA privilegia l’autofinanziamento, grazie ai contributi dell’insieme dei suoi/delle sue aderenti, ma si può appoggiare, allo stesso modo, su finanziamenti basati su denaro pubblico, così come su contributi di finanziatori la cui ideologia, attività e fonte di finaziamento non entrino in contraddizione con i principi qui presentati. Il ricorso a finanziamenti da parte del settore privato o di agenzie per lo sviluppo è totalmente escluso

  14. Il FSA praticherà la totale trasparenza per quanto riguarda i suoi finanziamenti, la loro origine e la loro gestione

  15. Il FSA si dota di una istanza di coordinamento, incaricata di facilitare l’organizzazione delle sue attività. Questo coordinamento viene designato tramite l’assemblea generale e viene rinnovato ogni anno.

  16. Il coordinamento opera in totale trasparenza e dovrà rendere conto delle sue decisioni all’assemblea generale.

  17. Il coordinamento è il solo a essere autorizzato a esprimersi a nome del FSA e a rappresentarlo presso i partner associativi e istituzionali tunisini, stranieri e della società civile.

  18. Qualunque membro del FSA che non rispetti l’insieme di questi articoli si vedrà escluso dal processo, dall’organizzazione e dalle attività del FSA.

Forum für Ernährungssouveränität


Am 23. Januar 2016 fand ein Treffen von ca. 50 Personen statt, die dem Aufruf an die Zivilgesellschaft zwecks Organisation eines Forums für Ernährungssouveränität (Forum pour la Souveraineté Alimentaire – FSA) gefolgt waren.

Die Teilnehmer dieses Treffens bekundeten ihren Willen, an der Initiierung, der Organisation sowie der Weiterverfolgung eines Prozesses für die Ernährungssouveränität mitzuwirken. Die FSA hat sich zur Aufgabe gesetzt, ein Raum für Debatten, Reflexionen, Austausch, der Produktion von Wissen und Vorschlägen zu sein und zielt darauf:

·Das unveräußerliche Menschenrecht auf eine gesunde, ausreichende und qualitative Ernährung zu sichern;

·Die natürlichen Ressourcen zu bewahren, darunter Wasser und Erde, lokale Arten, die Umwelt und die Artenvielfalt;

·Die Rechte der künftigen Generationen auf den Zugang zur Gesamtheit der natürlichen Ressourcen zu garantieren, die als Gemeingüter der gesamten Menschheit betrachtet werden.

In der Überzeugung der Notwendigkeit, die Bemühungen zu konvergieren, um diese Ziele zu erreichen, hat das FSA eine Charta mit 18 Grundsatzprinzipien erarbeitet, die die Bedingungen zur Mitgliedschaft sowie der Funktionsweise des FSA definieren.

1. Das FSA verpflichtet sich voll und ganz den Prinzipien der Ernährungssouveränität, welche im folgenden durch die globale Bauernbewegung Via Campesina definiert werden:

Die Ernährungssouveränität ist das Recht der Völker auf eine gesunde Ernährung, die an den kulturellen Kontext angepasst und mit nachhaltigen Methoden produziert wird, sowie das Recht der Völker, ihre eigenen Landwirtschafts- und Ernährungssysteme zu bestimmen. Anstatt den Anforderungen des Marktes und multinationaler Firmen stellt sie die Bestrebungen, Bedürfnisse und Lebensgrundlagen derer, die Lebensmittel produzieren, vertreiben und konsumieren, ins Zentrum der politischen und Ernährungssysteme.

Die Ernährungssouveränität gibt der Produktion und dem Konsum lokaler Nahrungsmittel Priorität. Sie entwickelt ein Modell nachhaltiger bäuerlicher Produktion, die örtliche Gemeinschaften und ihre Umwelt begünstigt. Sie gewährt außerdem dem Land das Recht, seine Erzeuger(innen) vor billigen Importen zu schützen und erlaubt ihnen, ihre Nahrungsmittelproduktion zu kontrollieren. Sie garantiert, dass Rechte, Böden, Territorien, Wasser, Saatgut, Vieh und die Artenvielfalt in den Händen derer liegt, die die Lebensmittel produzieren, anstatt der Kontrolle der Lebensmittelindustrie unterliegt. Die Schaffung einer wahren Agrarreform ist eine der Hauptprioritäten der Bauernbewegung.

Die Ernährungssicherheit präsentiert sich heute als eine der glaubwürdigsten Antworten auf die aktuellen Krisen der Ernährung, der Armut und des Klimas.

2. Das FSA ist eine bürgerliche, inklusive, selbstverwaltete Struktur, die komplett unabhängig von politischen Parteien, religiösen Institutionen, Einflussgruppen, Staaten, privaten Unternehmen, nationalen und internationalen Finanzinstitutionen, Entwicklungsagenturen und Geberinstitutionen ist.

3. Die Mitgliedschaft am FSA ist offen für jeden, ob in individueller oder kollektiver Form (Vereine, soziale Bewegungen…) durch einfache Unterschrift dieser Charta ohne nationale Einschränkung.

4. Das FSA ist eine gleichberechtigte Bewegung, die alle Formen von Trennung aufgrund von sozialer Herkunft, Sprache, Geschlecht, Religion, Hautfarbe oder jedweder persönlicher Orientierung ablehnt. Das FSA respektiert und unterstützt alle individuellen Freiheiten ohne Unterscheidungen.

5. Das FSA lehnt jede Form von Gewalt und Rechtsverletzung ab.

6. Das FSA verschreibt sich klar dem afrikanischen, und im besonderen dem nordafrikanische Raum sowie den afrikanischen sozialen Bewegungen und insbesondere den Bewegungen, die für das Menschenrecht auf Ressourcen und Ernährung kämpfen.

7. Das FSA ist der Ansicht, dass der Boden und die anderen natürlichen Ressourcen zunächst dazu dienen müssen, die Menschen zu ernähren anstatt Kapital zu mehren. Das FSA widersetzt sich allen Formen der Hortung natürlicher Ressourcen durch Landwirtschaftsunternehmen sowie dem nationalen und internationalen Agrobusiness.

8. Das FSA unterstützt die Bauern und Bäuerinnen bei ihren individuellen und gemeinschaftlichen Aktionen für die Sicherung ihrer unveräußerlichen Rechte auf Zugang zu den natürlichen Ressourcen, darunter Erde und Wasser, sowie für die Valorisierung ihrer Arbeit und Produkte.

9. Das FSA unterstützt nicht die komplette Schließung nationaler Grenzen. Aber das FSA hat sich zum Ziel gesetzt, jede Bekämpfung gegen die vom globalen Lebensmittel- und Landwirtschaftsmarkt, den großen internationalen Organisationen, darunter der WTO (Welthandelsorganisation), den westlichen Mächten und/oder internationalen Finanzinstitutionen diktierten Regeln zu unterstützen.

10. Das FSA setzt sich für eine ökologische bäuerliche und familiäre Landwirtschaft ein, die zwei Hauptfunktionen verfolgt: Die Menschheit zu ernähren und die Umwelt sowie die natürlichen Ressourcen zu bewahren.

11. Das FSA unterstützt alle Völker bei ihrem Kampf für ihre Rechte. Ausgehend von diesem Prinzip, unterstützt das FSA ohne Vorbehalt die Kämpfe des palästinensischen Volkes in ihrem Recht der politischen Selbstbestimmung und seiner allgemeinen Souveränität über die Gesamtheit seiner Ressourcen und Territorien.

12. Das FSA unterstützt die sozialen Bewegungen und die Aktionen der Zivilgesellschaft, die seine Prinzipien beim Kampf für die sozialen, wirtschaftlichen, ökologischen und politischen Rechte teilen.

13. Das FSA zieht Eigenfinanzierung vor, dank der Beiträge seiner Mitglieder, kann sich aber auch auf Zuwendungen aus öffentlichen Geldern sowie von Geldgebern, deren Ideologie, Aktivitäten und Finanzquellen nicht den erwähnten Prinzipien zuwiderlaufen, stützen. Die Finanzierung durch den Privatsektor oder Entwicklungsagenturen ist vollständig ausgeschlossen.

14. Das FSA verpflichtet sich der totalen Transparenz in Bezug auf Finanzen, Quellen und Verwaltung.

15. Das FSA setzt eine Koordinationsinstanz ein, die mit der Unterstützung der Organisation ihrer Aktivitäten betraut ist. Diese Koordinationsinstanz wird durch die Hauptversammlung bestimmt und jährlich neu besetzt.

16. Die Koordinationsinstanz handelt in totaler Transparenz, sie muss der Hauptversammlung über ihre Entscheidungen Bericht erstatten.

17. Die Koordinationsinstanz ist als einzige dazu befugt, sich im Namen des FSA öffentlich zu äußern und es gegenüber von Partnern aus dem Vereins- und institutionellen Bereich sowie der Zivilgesellschaft im In- und Ausland zu repräsentieren.

18. Jedes Mitglied des FSA, das die Gesamtheit dieser Artikel nicht respektiert, wird vom Prozess, der Organisation und den Aktivitäten des FSA ausgeschlossen.

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Colloque International Les mouvements sociaux en « Afrique du Nord » (Maghreb et Egypte) avant, pendant et après 2011 : contextes, processus et caractéristiques.

Colloque International

Les mouvements sociaux en « Afrique du Nord » (Maghreb et Egypte) avant, pendant et après 2011 : contextes, processus et caractéristiques.

Organisé par

Habib Ayeb & François Ireton

Université Paris 8 à Saint Denis – France


Sami Zemni

Université de Gand/Gent – Belgique

25, 26 et 27 mai 2016

A l’université de Paris 8 – Vincennes à Saint Denis*

Dans les pays d’Afrique du Nord, des mouvements sociaux en contextes politiques et socio-économiques variés, à recrutements et participations socialement différenciés, à contenus revendicatifs et à modes de protestation différents, à échelles démographique et géographique de mobilisation d’ampleurs inégales et à déroulements temporels (durées et rythmes) spécifiques, ont précédé, accompagné et suivi la vague de soulèvements, dits « révolutionnaires », de l’année 2011.

Les contributions rassemblées pour cette journée et demie de réflexion portent, sans aucune volonté d’exhaustivité, sur des mouvements sociaux « sectoriels » qui se sont déroulés et/ou se déroulent au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Egypte. Chacun fera l’objet d’un exposé de 25-30 minutes et d’une discussion de 15-20 minutes. L’accent sera essentiellement mis, dans l’exposé, sur une description fine des acteurs, des contextes, des formes de mobilisation, des contenus revendicatifs, de leurs enjeux et du déroulement du mouvement, afin de livrer aux participants les matériaux permettant la discussion des analyses esquissées par l’exposant(e).

Après deux introductions de « cadrage » (la première rappelant quelques définitions et approches théoriques souvent utilisées pour l’analyse des mouvement sociaux et la seconde posant le problème de leur impact politique et proposant une nouvelle approche pour leur analyse), seront abordés successivement des mouvements sociaux croisant jeunesse et appartenance religieuse (Egypte), paysannerie et questions agraires (Tunisie), paysannerie, femmes et problèmes fonciers (Maroc), chômeurs (Algérie), marginaux « socio-spatiaux » (Tunisie), travailleurs de l’industrie (Egypte), pour terminer par les relations entre mouvements sociaux et Etat (Algérie). Une conclusion tentera d’examiner en quoi, dans quelle mesure et comment les mouvement sociaux sectoriels abordés ont eu et/ou ont un impact sur les infléchissements ou changements des politiques publiques des pays concernés.


25 Mai

13h30 – 15h30

Session 1 : Introductions

François Ireton (Introduction générale) : En amont des mouvements sociaux : sens ordinaire de la justice, économie morale et stratégies de résistance et de contournement.

François Ireton est sociologue. CNRS

Sami Zemni & Habib Ayeb : Les mouvements sociaux en « Afrique du Nord » avant, pendant et après 2011 : contextes et processus.

Sami Zemni est Professeur de sciences politiques et sociales au Center for Conflict and Development Studies à l’Université de Gand (Belgique).

Habib Ayeb est maître de conférences à l’université Paris 8 à Saint-Denis

15h30 – 16h00

Pause Café

16h00 – 17h30

Session 2 : Jeunesses et mouvements sociaux

Blandine Destremau & Myriam Catusse : Gouverner les jeunes, gérer la société

Blandine Destremau est directrice de recherches, CNRS Iris/EHESS

Myriam Catusse est chercheure à l’IFPO

Caroline Barbary : La formation d’une jeunesse militante copte  – le cas de l’union de Maspero

Caroline Barbary est doctorante en sociologie du politique. IEDES

26 Mai

9h30 – 10h15

Session 3 : Questions agraires et mouvements sociaux

Max AJL : From Country to City: Tunisia’s Agrarian Question Revisited

Max Ajl is a doctoral student in Development Sociology at Cornell University. He edits Jadaliyya’s Palestine page.

10h15 – 10h45

Pause Café

10h45 – 12h15

Mohamed MAHDI : Un Mouvement social du Moyen Atlas face à la « hogra »

Mohamed MAHDI est sociologue, professeur à l’Ecole Nationale d’Agriculture – Meknès – Maroc

Yasmine Berriane : Le mouvement des Soulaliyates : une mobilisation au croisement des revendications économiques et de « droits humains » au Maroc

Yasmine Berriane est Maitre assistance, Université de Zurich.

12h15 – 14h


14h00 – 15h30

Session 4 : Marginalité, chômage et mouvements sociaux

Naoual Belakhdar : Travail, liberté, justice sociale » – perspectives sur le mouvement des chômeurs algériens.

Naoual Belakhdar est chercheure associée à l’université Freie Universität. Berlin.

Olfa Lamloum : La contestation à l’épreuve des marges (Tunisie)

Olfa Lalmoum est Politologue, Directrice International Alert – Tunis.

15h30 – 16h00

Pause Café

16h – 17h30

Session 5

Brecht De Smet : The Labor of Revolution and the Revolution of Labor (Egypt)

Brecht De Smet is Post-doctoral lecturer and researcher. Department of Conflict and Development Studies. Ghent University (BE)

Naim Zaidi : Dépolitisation des mouvements sociaux en Algérie

Naim Zaidi est Maitre assistant à la Faculté des Sciences politiques et Relations internationales ; Alger (Algérie)

17h30 – 18h 


27 Mai

9h30 – 18h00

Journée organisée avec Anna Roussillon

Projections de Films documentaires (la programmation de cette journée, sera communiquée ultérieurement)


Résumés des communications


25 Mai

13h30 – 15h30

Session 1 : Introductions

François Ireton (Introduction générale) : En amont des mouvements sociaux : sens ordinaire de la justice, économie morale et stratégies de résistance et de contournement.

Sami Zemni & Habib Ayeb : Les mouvements sociaux en « Afrique du Nord » avant, pendant et après 2011 : contextes et processus.

Dans les pays d’Afrique du Nord, des mouvements sociaux dans des contextes politiques et socio-économiques variés, à recrutements et participations socialement différenciés, à contenus revendicatif et à modes de protestation différents, à échelles démographique et géographique de mobilisation d’ampleurs inégales et à déroulement temporel (durées et rythmes) spécifiques, ont précédé, accompagné et suivi la vague de soulèvements, dits « révolutionnaires » de l’année 2011.

La question « comment interpréter le rôle que les mouvements sociaux jouent dans le changement politique » est aujourd’hui dans le centre d’intérêt des études sur le Moyen-Orient et le Maghreb. Pendant longtemps l’hégémonie académique Anglo-Saxonne formatait l’analyse politique de la région ) partir du paradigme des études sur la démocratisation ou, au contraire, à partir du paradigme de la durabilité de l’autoritarisme. Depuis 2011, un nouveau paradigme, celui des mouvements sociaux ou mieux le paradigme du « contentious politics » s’est établie comme un horizon indépassable pour analyser le changements politiques fondamentaux dans la région. Dans cette introduction nous voulons présenter un état des lieux de la recherche sur la région à partir des mouvements sociaux en mettant davantage en dialogue la tradition Anglo-Saxonne – focalisé sur la comparaison de variables – et la tradition francophone plus ancrée dans une tradition de description « en profondeur » du changements à partir d’une connaissance riche du terrain dans lesquels les mouvements sociaux opèrent.

15h30 – 16h00

Pause Café

16h00 – 17h30

Session 2 : Jeunesses et mouvements sociaux

Blandine Destremau & Myriam Catusse : Gouverner les jeunes, gérer la société

Les mouvements sociaux qui ont secoué le monde arabe ont été, de façon prépondérante, présentés comme « mouvements de jeunes ». Neuf études réalisées dans le cadre d’un projet européen permettent de montrer comment, dans quatre sphères- l’emploi, la migration, les politiques de la famille et du statut personnel et l’aménagement spatial – les politiques publiques de six pays de l’Est et du Sud méditerranéen (Tunisie, Maroc, Egypte, Palestine, Liban et Turquie) construisent « les jeunes » comme un problème plus qu’elles ne tentent de résoudre les problèmes de certains groupes de jeunes. Dans une perspective intersectionnelle, trois modes de gouvernement des jeunes seront abordés : la construction performative de représentations qui divisent « les jeunes » en catégories d’intervention fragmentées (notamment selon les lignes de genre, de sécurité et d’intégration sur les marchés), épousant un schéma dualiste (les bons jeunes vs. les jeunes à problèmes); la gestion du temps, des promesses, des attentes et des relations entre générations ; et la gestion des visibilités, invisibilités, audibilités et silences. Le gouvernement des jeunes apparaît ainsi comme une forme de gestion des sociétés, qui tend à produire et reproduire des ordres sociaux, de pouvoir et de contrôle des ressources.

Caroline Barbary : La formation d’une jeunesse militante copte  – le cas de l’union de Maspero

La participation massive des jeunes aux événements du 25 janvier 2011 a orienté le discours public vers une énoncée normative qui est « la révolution des jeunes -thawrat al châbab ». En plus des médias, le régime[1] et les acteurs des forces politiques[2] naturalisent cette acceptation par des formules comme « les jeunes de la révolution ont refusé, ont conclu, sont mobilisés ou même où sont passés les jeunes de la révolution ». La jeunesse de la révolution serait donc une notion socialement construite à triple niveau, à savoir par le régime, les médias et les acteurs qui s’identifient à cette notion. Pourtant, un jeune militant copte ne participe pas à la révolution pour les mêmes motifs ni les mêmes motivations qu’un jeune militant socialiste révolutionnaire par exemple, ou encore un jeune militant venant d’une zone rurale aurait certainement un autre rapport au politique qu’un jeune militant urbain. Sous le label « jeunes de la révolution» se cache de profondes divergences de genre, de classe, de localité géographique, mais aussi de religion.

En tentant de déconstruire la prénotion (Gaxie, 1987) de « la jeunesse de la révolution », ce papier a pour objectif d’étudier les modalités de l’engagement politique chez des jeunes coptes, qui fonderont, en mars 2011, avec d’autres jeunes l’union de Maspero. Un mouvement qui se réclame de la « jeunesse de la révolution ». De ce point de vue, l’étude de ce mouvement constitue une démonstration d’un cas du possible de ce qui pourrait être une jeunesse parmi les jeunesses de la révolution. Partant, nous devons nous interroger sur l’inégalité de politisation, non plus en termes de degré de compétence qui répondrait à l’équation savoir/pouvoir, mais plutôt en analysant les processus de politisation dans ses diversifications, pouvant donc engendrer des capacités d’action. Dans une société où l’indicateur de la religion devient un facteur constitutif de la nation égyptienne (Guirguis, 2011), comment peut-on comprendre les différents processus de politisation chez une minorité religieuse ? Dans quelle mesure la socialisation d’un groupe et d’individus, au sein d’une société fragmentée par des différences socioculturelles peut produire une politisation différentielle ? Comment organisent-ils leur action et quel est le rapport qu’ils entretiennent avec les autres groupes politiques ? Et enfin, comment cette catégorie réinvite son action et son espace ?

26 Mai

9h30 – 10h15

Session 3 : Questions agraires et mouvements sociaux

Max AJL : From Country to City: Tunisia’s Agrarian Question Revisited

The classical agrarian question was a political dilemma of how anti-systemic movements ought to react to the dislocation of the peasantry during the process of capitalist modernization. In the colonies, anti-systemic movements had less of a dilemma. The support of the peasantry was necessary for liberation, and demands for bread and land animated the anti-colonial revolts. But post-colonial states did not always manage to answer these questions in the ways the dispossessed desired. I argue that in Tunisia, the agrarian question is still unresolved. Instead, a portion of it has transformed. And the uprisings of 2010-2011 and 2016 posed it yet again in its starkest form. By tracing processes of colonial and post-colonial population displacement from the Northern Tell to the flash-points of Tunis – Hay Tadhamon, Kram, the working-class neighborhoods which were the beating hearts of the successive uprisings – I show how the agrarian question became a question of slums, resolved, supposedly, by the national liberation movement. In turn, it was simply ignored, as Tunisian post-colonial managers both deepened agrarian crisis in the countryside through the Green Revolution and sharpened the dilemma of urban slums through the population displacements of that agricultural program. Indeed, the Green Revolution simply magnified the social dislocations of colonial mechanized farming. By tracing the continuities between colonial and post-colonial capital-intense farming, I show how the “planet of slums” of Tunis’s suburbs and peripheries is actually simply a new face of an old question, exported to the country’s cities. This paper locates the origins of urban poverty in the colonial and post-colonial development model of Tunisian elites. Furthermore, it locates the concentration of jobless or underemployed populations – the crucial actors in the 2011 and 2016 demonstrations in Tunis and its banlieus – in longue duree structural factors. One cannot understand the revolts of the modern-era without understand their roots in state agricultural policies. In casting light on this connection, I show how rural questions remain with us, unresolved and lingering, in the revolts of the 21st century.

10h15 – 10h45

Pause Café

10h45 – 12h15

Mohamed MAHDI : Un Mouvement social du Moyen Atlas face à la « hogra »

La communication traite d’un mouvement de contestation conduit par de nombreuses associations représentant les populations de montagne du Moyen-Atlas au Maroc. Ces populations vivent dans des communautés tribales (8202 de familles d’agriculteurs-éleveurs et 70.000 habitants) qui ont de tout temps exploité des terres collectives de parcours principalement (158 000 Ha) selon des coutumes séculaires. Ces familles entretiennent un cheptel de 810.000 ovins et de 90.000 caprins ; c’est pour dire combien ces terres collectives sont vitales pour elles. Depuis le protectorat, la gestion de ces terres est soumise à la tutelle du ministère de l’intérieur.

Mais avec l’engagement du Maroc dans un processus de la libération du foncier agricole, ces terres sont accaparés par de nombreux ‘’investisseurs’’ à travers leur cession par les autorités de tutelle.

Les concessions des terres sont réalisées selon des modalités opaques qui ont généré un sentiment de frustrations et d’injustice généralisé exprimé par la notion de L’hogra. Le paradoxe qui les révolte est qu’ils vivent dans une région riche (terres de parcours, terres de culture, gisement miniers, amodiation de chasse, plantes aromatique et médicinale, tourisme …)   mais dont la population reste pauvre à cause du mode de gouvernance de ces ressources. Les femmes et les hommes de cette région sont déterminés d’aller jusqu’au bout de leur lutte faute d’alternative …

Ces cessions ont soulevé des mouvements de protestation des autochtones, organisés dans des associations locales, qui tentent de les empêcher. Ces associations de la société civile revendiquent justice, égalité et droit d’accès aux ressources foncières en organisant des actions publiques : rassemblement, marche, sit in…

L’argument principal de cette communication est que le mode de gestion étatique des terres collectives et des ressources naturelles de façon générale est de plus en plus contesté et soulève une résistance organisée de la part de la société civile qui revendique plus de justice et d’équité et remet en cause les modes de gouvernance de ces richesses communes.

La communication exposera les formes prend cette résistance, le type de revendications et les actions entreprises pour les obtenir, les sources et mode de légitimation de ces revendications, les réponses des pouvoirs publics et les modifications introduites dans la nature du rapport de l’Etat et de la société civile.

Yasmine Berriane : Le mouvement des Soulaliyates : une mobilisation au croisement des revendications économiques et de « droits humains » au Maroc

Depuis la fin des années 1990, le développement du marché foncier et la réalisation de grands projets économiques s’accompagnent, au Maroc, d’une intensification de la marchandisation de la terre qui touche tout particulièrement les terres collectives, une catégorie foncière institutionnalisée à l’époque coloniale. Ce processus a contribué à exacerber des conflits locaux opposant les membres des collectivités « ayant droit » aux revenus générés par l’exploitation et la cession de ces terres aux exclus de ce droit. Dans ce contexte, c’est surtout le conflit opposant les femmes des collectivités aux hommes représentants ces dernières qui s’impose sur la scène publique par l’intermédiaire du mouvement des Soulaliyates. Cette mobilisation qui revendique le droit des femmes de bénéficier des terres collectives est née en 2007 de la collaboration entre i) des groupes de femmes provenant de régions rurales ou péri-urbaines et demandant leur part des revenus générés par la cession de terres appartenant à leur collectivité et ii) les représentantes d’une organisation féministe basée à Rabat, dirigée par des militantes mobilisées, depuis les années 1980, au nom des « droits humains des femmes » et de l’égalité des genres dans la société. Le mouvement né de cette alliance rassemble donc des acteurs issus de classes sociales différentes et combine à la fois des revendications économiques et des revendications de type « droits humains ». Comment fonctionne une telle collaboration et de quelle manière s’articulent les différents objectifs, référentiels modes de protestation portés par les acteurs composant ce mouvement ? Pour éclairer ces questions, je présenterai dans un premier temps la genèse du mouvement en m’intéressant notamment aux différences internes et les rapports de pouvoir qui sous-tendent son fonctionnement. Je m’arrêterai ensuite sur la manière dont le mouvement a réussi à construire un discours commun rassemblant les différents types de revendications avant de m’arrêter, dans une troisième partie, sur les limites de cette mobilisation.

12h15 – 14h


14h00 – 15h30

Session 4 : Marginalité, chômage et mouvements sociaux

Naoual Belakhdar : Travail, liberté, justice sociale » – perspectives sur le mouvement des chômeurs algériens.

Si l’Algérie est restée à l’écart des dynamiques révolutionnaires du « printemps arabe », n’ayant pas vu émerger de mobilisation de masse en 2011, il serait erroné d’en déduire une désaffectation du politique au sein de la société. En effet, si la participation politique s’est généralement déplacée hors de la sphère institutionnelle, l’espace contestataire algérien est caractérisé par un large registre de protestations (« émeutes » locales, mouvements sociaux, sit-in, grèves…) émanant de catégories socioprofessionnelles diverses, et soulignant la centralité de la question sociale.

Le mouvement des chômeurs émergé dans le Sahara algérien dans le sillage des révolutions arabes, mais puisant dans une longue histoire de militantisme local, est une illustration intéressante du caractère dynamique et contradictoire des relations État-société. Après avoir mobilisé en 2013 plus de 8000 manifestants contre le chômage, la hogra et la tournure néolibérale de l’économie à Ouargla, ce mouvement a beaucoup surpris, se distinguant sur l’échiquier protestataire algérien post-guerre civile – caractérisé par une interdiction de manifester dans la capitale, par des micro-protestations éphémères, ou des tentatives de protestations à caractère explicitement politiques, rapidement cooptées- par son inscription dans la durée ainsi que par sa situation géographique, ébranlant le mythe du « Sud tranquille ». En nous appuyant sur la sociologie des mouvements sociaux et l’anthropologie de l’État et en puisant dans une recherche de terrain intensive menée en été 2013 et en printemps 2014 et 2015 à Ouargla, nous nous proposerons d’explorer dans quelle mesure l’émergence et l’activisme du mouvement des chômeurs, situé institutionnellement et géographiquement « aux marges de l’État »  sont révélateurs des transformations des relations Etat-société en Algérie. Nous tenterons dans ce contexte d’aborder la nature et le cadrage de ses revendications, ses modes de mobilisation, afin d’appréhender notamment les raisons de son inscription dans la durée.

Olfa Lamloum : La contestation à l’épreuve des marges (Tunisie)

A partir de deux enquêtes menées à Ettadhamen-Douar Hicher (Grand-Tunis) et Dhiba-Ben Guerdane (frontière sud-est avec la Libye), mon intervention se propose d’interroger les ressorts de la contestation dans les territoires de la « marge ».

Structurée autour de trois entrée, elle aborde : l’espace de la contestation, ses répertoires, et l’identité commune de ses entrepreneurs.

15h30 – 16h00

Pause Café

16h – 17h30

Session 5

Brecht De Smet : The Labor of Revolution and the Revolution of Labor (Egypt)

The workers’ movement has been one of the main undercurrents of the 25 January uprising of 2011 in Egypt. Since the 2000s workers have been increasingly protesting neoliberal reform, thereby not only challenging state power as an external form, but also their own established trade-unionist institutions and practices. The process of revolution and counter-revolution has deepened and accelerated this process of self-change, creating, reshaping, and disintegrating new forms of independent trade unionism and workers’ subjectivity. In other words, the broad process of revolution and restoration has reconstructed the existing workers’ movement. Conversely, despite the consolidation of the dictatorship in the political domain, the autonomous, often local and peripheral development of labor struggles has provided ‘background continuity’ to the revolutionary process, opening up avenues for a renewal of the fight for democracy in the national sphere. However, the success of this strategy is not assured, as it ultimately depends on the counter-hegemonic convergence of social and political struggles, the forging of alliances between subaltern actors, and the regime’s inability to co-opt, disperse, and repress its adversaries.

Naim Zaidi : Dépolitisation des mouvements sociaux en Algérie

« Les émeutes, phénomène cyclique au Maghreb » est le titre d’un texte produit par René Galissot sur la contestation dans cette partie de l’Afrique du Nord des années avant « le printemps arabe » et la vague de changements politiques qu’avait engendré dans des pays comme l’Egypte, la Libye et la Tunisie à partir de 2011, tandis que d’autres comme l’Algérie et le Maroc ont pu contourner l’effet boule de neige. Cet évitement a été rendu possible grâce notamment à une anticipation par des réformes limitées et contrôlées. Dans le cas de l’Algérie, ces réformes se sont inscrites dans « la gestion » des exigences d’une population qui avait connu à partir de 1989 (après les émeutes d’octobre 88) l’ouverture politique et l’avènement du multipartisme. La société algérienne a fait face également par la suite a une décennie de terrorisme et de violence. C’est sur ces éléments, parmi d’autres, que le régime politique, par sa nature de régime d’Etat (bureaucratico-étatique), a joué pour contrer la vague de protestions qui a failli se propager en janvier 2011 en dépolitisant les mouvements sociaux afin qu’ils ne puissent atteindre le seuil de menacer réellement les fondements du système. Le régime politique avait su/pu mobiliser des ressources propres aux régimes démocratiques et d’autres propres aux régimes autoritaires.

17h30 – 18h : Conclusion

27 Mai

9h30 – 18h00

Journée organisée avec Anna Roussillon

Projections de Films documentaires : 

10h Babylon
(Réal : Youssef Chebbi, Ismaël, Alaeddine Slim / Tunisie / 2012 / 119′)

14h Al-banat dol (Ces filles-là)
(Réal : Tahani Rashed / Egypte / 2006 / 68′)

15h30 Fi rassi rond-point (Dans ma tête un rond-point)
(Réal : Hassen Ferhani / Algérie / 2015 / 100′)

Toutes les projections seront suivies d’une discussion.

La salle sera précisée sous peu…

Evénement Facebook


* Le colloque aura lieu à l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis

Bâtiment D, salle D003, rez-de-chaussée ;

Station de Métro « Saint Denis-Université », terminus de la ligne 13.


[1] Voir par exemple les trois discours de Moubarak pendant les 18 jours d’insurrection où il s’adresse à la jeunesse

[2] Le meilleur exemple est la Coalition des Jeunes de la Révolution qui a été fondée début février 2011, par des représentants des différentes forces politiques.


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Après Ben-Guerdane : réflexion rapide sur des processus hautement explosifs

Dépossessions, déstructurations et Insécurité Alimentaire dans le Sud-est Tunisien


Le Sud-est tunisien est de plus en plus sous les regards croisés des observateurs, des décideurs et des médias. Marginalisée et oubliée pendant des décennies, cette vaste région « frontalière » est ainsi devenue l’espace surveillé et l’objet d’un contrôle rapproché faisant appel à tous les moyens humains, techniques et technologiques dont disposent les autorités sécuritaires nationales et régionales (armée, forces de sécurité…) mais aussi les puissances et les organisation militaires régionales et internationales. Ce contrôle a été resserré d’un cran après l’attaque « terroriste » d’envergure (probablement plus de 50 ou 60 attaquants) sur la ville de Ben-Guerdane qui a eu lieu au mois de mars 2016 et qui s’est soldée par plusieurs morts civiles sans compter les pertes des forces de sécurités et des groupe armés à l’initiative de l’opération[1].

A l’origine de cette convergence des regards, on trouve la situation instable en Libye voisine et la présence dans ce pays de nombreuses organisation et milices armées, dont l’organisation Daech –ou Etat Islamique- et d’autres mouvements a tendances islamistes radicales, qu’on soupçonne de vouloir déstabiliser la Tunisie pour y imposer un pouvoir islamiste radical. Toutefois, l’attention accordée à la région se limite à la dimension sécuritaire et ignore sciemment les dimensions sociales, économiques et politiques locales qui expliquent incontestablement la « fragilité » sécuritaire de la frontière. Ainsi, toute la région qui s’étend de Gabes aux confins du sud, est réduite par les experts de la sécurité à la seule ligne de frontière qui sépare les deux pays voisins.

De la même manière, on assiste à une extériorisation des risques potentiels ou réels, de leurs causes et de leurs conséquences possibles, considérés comme externes (territoires) et étrangers (acteurs). Désormais, le risque est externe et étranger et les frontières doivent être renforcées et consolidées de manière à se prémunir contre… On construit des murs, on creuse des canaux, on militarise le territoire frontalier, on surveille la population, on contrôle le petit commerce informel, on renforce le contrôle des passages et des passagers qui traversent les frontières, on installe les caméras, on survole (hélicoptères, avions militaires, drones, satellites…) on stigmatise les populations locales…

Pour les populations locales, les frontières ne sont que la matérialisation de leurs marginalisations sociales et spatiales.

Il y a dans ces lectures hyper-sécuritaires un refus total de toute tentative de comprendre les divers processus en cours dans la région qui, plus que le « terrorisme » potentiel en provenance de l’extérieur, menace sur le moyen et le long terme ce qu’on pourrait appeler la « cohésion » nationale et territoriale du pays. Il existe aussi un rejet total de toute tentative d’explorer, d’un coté, les liens entre les différents processus de marginalisations économiques, sociales et spatiales, et, de l’autre coté, les mécanismes de production de différentes formes de réponses locales qui, certes, ne s’inscrivent pas toujours dans la légalité formelle mais sont en réalité l’expression visible des diverses stratégies de survie que développent les populations locales. Ces stratégies vont des différentes formes de solidarités au commerce informel transfrontalier, en passant par l’émigration et les activités ponctuelles mais rémunérées en plus des activités agricoles ponctuelles (labours, récoltes, récoltes d’olives, petits élevages…).

Ainsi pour étudier la question de la sécurité dans le sud est, y compris la « sécurité » alimentaire, il me semble absolument indispensable de déplacer le regard de la ligne frontière vers l’ensemble du sud est qui constitue en réalité la véritable « frontière » orientale du pays.

Si dans le monde entier les régions-frontières entretiennent, surtout en temps de paix, des relations d’échanges, y compris économiques, formelles et informelles plus ou moins intensives, certaines révèlent de véritables complémentarités inscrites dans le temps et dans l’espace. C’est notamment le cas entre le sud-est tunisien et l’ouest libyen. Ici on est face à des relations tribales et familiales anciennes et maintenues de générations en générations malgré les nombreux conflits qui ont jalonné depuis des décennies les relations entre les deux Etats. Ce grand ensemble frontalier est l’espace « tribal » commun de la grande tribu des Ouerghemma qui s’étend de la région de Matmata jusqu’à celle de Tripoli de l’autre coté de la frontière. Les familles se connaissent et les échanges sont à la fois courants et étendus jusqu’à des relations de mariages toujours fréquents. Incontestablement, ces relations, notamment de mariages, dépassent souvent celles qu’entretiennent les familles du sud est avec celles originaires d’autres régions tunisiennes. Il y a probablement plus de mariages entre tunisien(ne)s du sud-est et libyen(ne)s de l’ouest qu’entre les populations du sud-est et celles du nord-ouest de la Tunisie.

Mais ces relations familiales et tribales anciennes n’expliquent que partiellement les dynamiques des échanges transfrontaliers. Les véritables explications sont à rechercher dans les politiques internes et notamment dans leurs dimensions sociales et économiques. Elles sont aussi dans la lecture des conditions sociales des populations locales et leur sentiment profond et largement répandu qu’elles sont victimes d’une politique d’exclusion sociale et spatiale programmée et suivie par le pouvoir concentré dans les mains d’une « élite » originaire du nord-est du pays et particulièrement des grandes villes du sahel. Derrière ce sentiment, il existe un certain nombre d’indicateurs « matériels » qui montrent clairement le faible niveau de développement de la région, à l’exception notable de l’ile de Djerba qui a connu un meilleur sort grâce aux investissements et aux infrastructures touristiques et qu’il faut « isoler » comme une poche ou une plateforme d’investissements « off shore ». Pour le reste de la région, le bilan est particulièrement négatif : 1) faibles infrastructures de transports, de santé, de services, … et même scolaires 2) un chômage se situant à plus de 14 % de la population 3) un taux de pauvreté entre 20 % et 40 % (davantage si on n’intègre pas l’ile de Djerba dans le calcul des moyennes) et, enfin, 4) un taux d’émigration parmi les plus élevés du pays, même si une partie de ce phénomène n’est pas recensé puisqu’il s’agit justement d’une émigration informelle…

Par ailleurs, parmi les nombreuses explications du développement du commerce informel, dont l’importance dominante des relations tribales et familiales, la question alimentaire occupe une très place déterminante.

Insécurité alimentaire dans le sud-est tunisien et commerce informel transfrontalier : opportunités, dépendance et risques sociaux

Le sud est tunisien est une région aride, assez peu irriguée par la pluie dont la moyenne ne dépasse que rarement les 120 mm par an avec une succession de périodes de sécheresses prolongées et qui peuvent durer plusieurs années successives. Toutefois, les populations locales ont développé, générations après générations, un extraordinaire « patrimoine » de techniques et de savoir-faire-s qui lui permettait de s’assurer un niveau minimum de sécurité alimentaire, y compris pendant les longues périodes de sécheresses. Ainsi, l’agriculture extensive basée sur l’olivier en terrasses, les céréales – particulièrement l’orge, les légumes secs tels que fèves, pois-chiches et lentilles (cultivés après la saison de pluie du printemps), l’élevage fixe et semi-nomade (surtout caprins et ovins) et enfin quelques cultures irriguées dans les oasis de plaine ou de montagne mais aussi à Djerba, connue par son extraordinaire « aménagement » en damiers (un carré irrigué de type oasien, dominé par le palmier, côtoyant un autre carré en sec planté d’oliviers et de cultures saisonnières pluviales…).

Mais depuis les années 1980, voire depuis l’indépendance, on assiste à une déstructuration rapide de ce qui fait l’équilibre de la région et la capacité de ses populations à s’adapter aux difficiles conditions « climatiques » locales. Il y a d’abord eu le prolongement des politiques coloniales de sédentarisation forcée de la population, souvent loin de leurs villages d’origines et de leurs terres. Cette sédentarisation forcée a été à l’origine d’une dégradation de la sécurité alimentaire des familles semi-nomades et d’une aggravation de leur dépendance vis-à-vis du marché. Désormais le couscous traditionnel basé sur l’orge que les populations cultivaient localement est progressivement devenu un couscous de blé qu’on se procure dans les boutiques, le blé n’étant pas produit sur place à cause de la pluviométrie insuffisante. Avec ce passage de l’orge au blé, c’est un mode de consommation qui a été aussi brutalement bouleversé avec l’arrivée massive de la semoule de blé, des pates et des farines industrielles et du pain blanc…

L’autre élément a été la décollectivisation (individualisation) progressive des terres « collectives » des tribus et des familles élargies ainsi que l’introduction du cadastre, un extraordinaire outil de dépossession, et de l’obligation d’enregistrement des terres. Cette réforme du foncier, inaugurée pendant la colonisation et prolongée par l’Etat indépendant, a fortement participé à « déconnecter » la population de la terre et aboutit à une forme d’abandon de l’agriculture au profit d’autres activités rémunératrices et/ou de l’émigration. Ces processus ont dramatiquement renforcé la dépendance et l’insécurité alimentaires locales.

La dernière étape de ces processus a été inauguré vers la fin des années 1980 et le début des années 1990 et a consisté en la « privatisation » des nappes profondes, peu ou non renouvelables, en vue de développer des projets agricoles d’investissements privés, irrigués grâce à l’eau souterraine et dont la production est essentiellement destinées à « l’exportation » vers les grands centres urbains du pays, les zones touristiques et/ou l’étranger. L’essentiel des capitaux investis dans ces nouveaux projets provenant de l’extérieur de la région et même du secteur agricole, les populations locales ont assisté au développement d’une activité agricole privée « extractiviste » dont les bénéfices ne leur profitent pas, même si quelques personnes ont pu se faire employer par les nouveaux investisseurs « étrangers ». On est là en face des mêmes processus qui se sont très fortement développés dans la région de Sidi Bouzid et particulièrement dans la délégation de Rgueb et qui ont été, d’une manière ou une autre, à l’origine du suicide de Mohamed Bouazizi.

Ainsi, dépossédées d’un model social local ancestral, d’un savoir faire local exceptionnel, d’une large partie des terres collectives qui permettaient à toute la population locale d’avoir un accès convenable à des ressources, particulièrement le foncier et les ressources hydrauliques souterraines…, les populations locales sont progressivement devenus des consommateurs, en grande partie « passifs ». Désormais, elle sont dépendantes des autres secteurs économiques que l’agriculture, pour s’assurer des revenus généralement aléatoires qui leurs permettent –ou pas- de se fournir en produits alimentaires de base. Ce sont ces processus de dépossession-dépendances-insécurité, qu’il faudrait explorer en profondeur.

Par ailleurs, cette situation d’insécurité alimentaire appelle à étudier en profondeur les mécanismes souvent complexes du marché informel des produits alimentaires. Pour avoir une idée des circuits transfrontaliers, il serait très informateurs de suivre plusieurs produits de bases de la source (lieu de production ou de fabrication) à la cuisine des consommateurs locaux. Prenons, à titre d’exemple, le cas d’un paquet de semoule de blé. Produit dans le nord tunisien ou importé de l’étranger, le blé est transformé (parfois importé sous forme déjà transformée) en « farine » qui sert à fabriquer la semoule dans des usines alimentaires situées à Tunis ou à Sfax. De là, commence un long voyage avant d’aboutir chez le consommateur local du sud-est. Exporté « officiellement » en Libye (surtout jusqu’au milieu de l’année 2011), le petit paquet sera vendu sur le marché libyen à un prix largement subventionné. De là, il est acheté, à un prix « de gros » subventionné, par un commerçant de l’informel (tunisien ou libyen) qui le réexportera « illégalement » à Ben Guerdane ou dans les autres villes du sud-est. Une fois arrivé sur place, le paquet est vendu sur le marché informel local (dit aussi marché libyen ou marché de Kadhafi) à un prix jusqu’à 30 ou 40 % moins cher qu’un autre paquet sorti exactement de la même usine et vendu dans le circuit formel (magasins et boutiques…). Il en est de même pour les boites de concentré de tomates et/ou d’harissa et les boites de thon et de sardines…

Ainsi après la chute de Kadhafi, la déstabilisation de la Libye notamment par l’irresponsable et meurtrière intervention française (appuyée par ses alliés), le renforcement des contrôles frontaliers et la réduction consécutive du marché informel des produits alimentaire (au profit de produits pétroliers, de stupéfiants et même d’armes à feu) ont provoqué une forte hausse des prix alimentaires, aggravant ainsi l’insécurité alimentaire locale. A ceci il faut ajouter le fait que les nouveaux « pouvoirs » libyens, ont supprimé les subventions des produits et les ont remplacées par des allocations financières accordées directement aux consommateurs (cash in hand). Par conséquent, les prix réels ont fortement augmenté sur le marché intérieur libyen ce qui a participé ainsi à tarir le marché informel transfrontalier, à augmenter les prix des produits alimentaires « réels » dans la région frontalière, à aggraver les conditions sociales et économiques locales et à nourrir le rejet que les populations locales développent envers « l’élite » économique et politique du pays.

En guise de conclusion trop rapide

En guise de conclusion, il faut souligner que, d’un coté, le développement de l’informel transfrontalier est d’abord induit par les processus de marginalisation et de dépossession des populations locales et, de l’autre, la fermeture de la frontière aggrave encore davantage l’insécurité alimentaire des mêmes populations. Alors que pendant des années l’économie informelle avait permit maintenu les taux de pauvreté à des niveaux inférieurs à ceux d’autres régions comme Sidi Bouzid, Seliana, le Kef et Kasserine (les 4 premières régions), son rétrécissement induit vraisemblablement une hausse rapide de ces taux, d’autant que le renforcement des frontières n’a pas été compensée par de réelles politiques de développement local. Mais il s’agit, ici, davantage d’une problématique de recherche que d’une conclusion d’une réflexion approfondie.

[1] Ce qui vient ci-dessous est en grande partie vraie pour les autres régions frontalières (populations, tribus, familles, échanges, commerce transfrontalier,…). Mais je connais beaucoup moins la situation et les spécificités locales.

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Compétition, négociation et exclusion dans la Libye post-Qadhafi

Séminaire « Mais que veut donc le peuple ? … » 

(Séance du 18 Novembre 2015).

Mercie Sarkouzi

Compétition, négociation et exclusion dans la Libye post-Qadhafi

Virginie Collombier*

Résumé :

Cette séance consacrée à la Libye portera en particulier sur les fractures nées de la guerre civile, notamment la polarisation entre vainqueurs et vaincus de la révolution ; les effets du processus électoral en l’absence de réconciliation nationale ; les milices, la violence et la compétition pour le contrôle des ressources ; les initiatives de dialogue et de négociation politique et les enjeux de la réconciliation nationale.

Le soulèvement de 2011 et la guerre civile qui en a découlé ont laissé la Libye profondément fragmentée entre des villes, régions et communautés pour qui le processus de transition démocratique a pris la forme d’une compétition aiguë pour le pouvoir (au sein des nouvelles institutions) et les ressources (pétrole et gaz, frontières et axes de communication stratégiques, etc).

L’exclusion violente de la communauté nationale et du processus politique des groupes considérés comme proches de l’ancien régime – et donc comme les « perdants » de la révolution – a constitué l’une des principales lignes de fractures de la nouvelle Libye. Mais d’autres divisions se sont rapidement manifestées, prenant notamment la forme de luttes régionales ou de rivalités entre élites locales et nationales, anciennes et nouvelles.

En l’absence de réel effort de réconciliation nationale, le processus électoral initié dès juillet 2012 a intensifié ces rivalités. Incapables de dialoguer et de construire un consensus, les nouveaux responsables politiques ont favorisé la dégradation sécuritaire en mobilisant les multiples groupes armés issus de la guerre pour servir leurs propres objectifs, sans toutefois en avoir le contrôle. Milices et groupes criminels ont ainsi bénéficié d’un environnement particulièrement propice pour se développer et accroître leur influence sur le terrain.

L’impasse politique né du conflit entre autorités élues en 2014 et la dégradation de la situation sécuritaire et humanitaire ont conduit la communauté internationale (sous l’égide des Nations Unies) et un certain nombre d’élites locales (conseils des sages, responsables tribaux, acteurs sociaux, etc) à s’engager activement pour favoriser le dialogue et la négociation entre factions politiques et militaires rivales depuis la fin 2014.

Tant dans leur forme que dans les résultats obtenus jusqu’à présent, ces processus de négociation parallèles mettent clairement en évidence les tensions entre le local et le national, et la difficulté à lier et coordonner ces deux niveaux (d’identité et de pouvoir), mais aussi les enjeux majeurs d’une réconciliation nationale dans la Libye post-Qadhafi.

* Virginie Collombier (Institut universitaire européen, Florence / Norwegian Peacebuilding Resource Center, Oslo)

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Par : Mohamed Larbi Bouguerra


343 professeurs des Universités britanniques ont décidé de boycotter les institutions académiques israéliennes pour protester contre les violations intolérables des droits humains commises par Israël contre le peuple palestinien. Mardi 27 octobre, ils ont fait paraître sur une pleine page dans The Guardian, un placard intitulé : « Un engagement des savants britanniques en faveur des droits du peuple palestinien ».

A l’heure où les soldats israéliens se muent en « procureurs, en témoins, en juges, en bourreaux et prononcent sur le champ des sentences de mort à l’encontre de tout Palestinien» (Amira Hass, Haaretz, 3 novembre 2015) comme a été exécutée, le 22 septembre 2015, la jeune Hadil al-Hashlamoun, âgée de 18 ans, arrosée par une impitoyable pluie de balles alors qu’elle était à quatre mètres des soldats du check point installé à l’entrée de la vieille ville d’Hébron, les universitaires du Royaume Uni s’engagent et s’expliquent.

Une première et un engagement majeur :

« Nous n’accepterons pas, dit ce texte – signé par des savants exerçant dans les universités anglaises et galloises – d’invitations à nous rendre dans les institutions académiques israéliennes, nous refusons d’évaluer les travaux de leurs membres et nous ne participerons pas à des manifestations organisées ou financées par ces institutions ». Et de conclure : « Nous sommes profondément perturbés par l’occupation illégale des terres palestiniennes, par les violations intolérables des droits humains infligées à toutes les couches du peuple palestinien et à son évidente détermination de résister à toute forme de colonisation ».

Le professeur Jonathan Rosenhead, de la très célèbre London School of Economics (LSE), parlant au nom de ses collègues signataires, affirme que les universités israéliennes sont « au cœur des violations par Israël de la loi internationale et de l’oppression du peuple palestinien ». Il ajoute : « Ces signatures ont été recueillies en dépit des pressions exercées contre ceux qui critiquent l’Etat d’Israël. Maintenant que l’invitation est rendue publique, nous nous attendons à recueillir encore plus de signatures.  L’oppression exercée par Israël à l’heure actuelle à l’encontre des Palestiniens a poussé des dizaines de milliers d’entre eux à faire des protestations de masse dans les rues. Ce qui a provoqué un changement radical dans les attitudes envers Israël à travers toutes les universités du Royaume Uni».

Quant au Dr Rachel Cohen, de la City University (Londres), elle explique ainsi son engagement : « Il incombe à ceux qui ont la liberté d’agir d’exercer leur liberté pour soutenir nos collègues dans les universités palestiniennes qui eux, ne jouissent pas d’une telle liberté. L’Etat d’Israël se présente comme un fondateur éclairé des activités académiques et pourtant il refuse systématiquement aux universitaires palestiniens et à leurs étudiants l’exercice de libertés fondamentales telle la liberté de mouvement nécessaire pour prendre part aux conférences académiques internationales ou tout simplement pour donner leurs cours à l’heure ».

De son côté, le professeur Malcolm Levitt, membre de la prestigieuse FRS*, enseignant la chimie à l’Université de Southampton, donne les raisons de son engagement : « Des décennies durant, Israël a joui d’une protection et de privilèges spéciaux malgré le fait que l’occupation et la politique de colonisation sont manifestement illégales. Ce statut privilégié a leurré Israël et l’a conduit dans une impasse avec des conséquences qui deviennent de jour en jour apparentes pour tout un chacun. Face au silence et à la complicité de nos représentants élus, les individus doivent exercer, autant qu’ils le peuvent, des pressions. Cet engagement me permet, en ma qualité d’universitaire, de collaborer avec des Israéliens, individuellement, comme l’exigent les meilleures traditions scientifiques alors que j’oppose une résistance déterminée aux tentatives des institutions israéliennes pour normaliser leur complicités dans des activités grossièrement illégales et injustes ».

Cet engagement pour la Palestine de la part de tout ce que le pays compte comme savants des meilleures universités britanniques a fait immédiatement réagir David Quarrey, l’ambassadeur de Sa Majesté en Israël, et a fait sortir de ses gonds l’ambassade de l’Etat sioniste à Londres.

Cette initiative des universitaires britanniques a en effet de quoi ébranler et inquiéter ces ambassadeurs, leurs gouvernements et les soutiens d’Israël.

Il s’agit en fait d’un pas nouveau et décisif dans le développement d’un mouvement mondial pour rendre Israël et ses institutions responsables des violations de la loi internationale et de la discrimination exercée contre les citoyens palestiniens. Par le passé, des textes nombreux et forts, critiques vis-à-vis de la politique d’Israël, ont été signés par de nombreux universitaires. Mais c’est la première fois que les signataires s’engagent personnellement à boycotter les universités d’Israël.

Rappelons qu’en février dernier, 1000 artistes en Grande Bretagne ont appelé au boycott d’Israël (Cultural Boycott Pledge) à l’initiative de la nouvelle organisation « Artists for Palestine UK » et exprimé leur soutien au peuple palestinien (Lire aussi sur le site de LEADERS en date du 19 novembre 2013 la déclaration du cinéaste Ken Loach).

Comment les universités israéliennes tordent le cou à la loi internationale :

  • Le Technion, l’Institut de Technologie d’Israël, a mis au point un bulldozer automatisé, à des fins militaires, destiné à la destruction des maisons palestiniennes. Cet établissement a créé une technologie spéciale pour détecter les tunnels que les Palestiniens utilisent pour briser le siège illégal et inhumain imposé à la bande de Gaza qu’Israël veut faire « revenir à l’âge de pierre ».
  • L’Université Ben Gourion conduit des recherches ayant pour finalité le maintien et l’aggravation de la discrimination actuelle dans le système de distribution de l’eau qui fournit aux colons un accès quasi illimité à l’eau alors que les Palestiniens ne bénéficient que d’un mince filet et que la Cisjordanie possède la plus importante nappe phréatique de Palestine. C’est pourquoi, en 2011, l’Université de Johannesburg (Afrique du Sud) a mis fin à un projet de recherche sur l’eau avec l’Université Ben Gourion.
  • Un institut dépendant de l’Université de Tel Aviv est responsable de ce qu’on appelle « la doctrine de la force disproportionnée » qui a permis à l’armée israélienne de planifier ses agressions contre des infrastructures civiles à Gaza en 2008-2009 et en 2014. Des crimes de guerre ont alors été commis.
  • L’Université hébraïque de Jérusalem a participé à la confiscation des terres palestiniennes puisqu’elle s’est agrandie en territoire palestinien occupé. Certains logements pour ses étudiants sont même situés dans des colonies israéliennes illégales. (Lire Shlomo Sand, « Comment la terre d’Israël fut inventée », Champ Histoire, Paris, 2014).

Le boycott des universités israéliennes est déjà à l’œuvre dans plusieurs pays comme l’Espagne, la France, les Etats Unis… Nul doute que l’engagement des 343 universitaires britanniques catalysera ce mouvement au moment où l’on déplore « l’exécution », au cours du mois d’octobre, par la soldatesque israélienne de 69 Palestiniens manifestants pour leurs droits et contre la colonisation à Jérusalem et en Cisjordanie.

Nul doute que ce que donne à voir actuellement les terribles images des médias sociaux rallieront ceux qui ont une conscience et le sens de la dignité humaine à des démarches semblables à celle de ces universitaires. Pour les Israéliens, le Palestinien est dénué de son humanité- tout comme l’a fait le colonialisme. Gideon Levy écrit sous le titre « le processus de déshumanisation atteint un sommet» : « Sur les médias on peut voir à Hébron un colon armé, coiffé, bien sûr, de la kippa, regardant amusé et rieur le corps d’un Palestinien dont le sang coule de la tête. Le sang se répand sur la chaussée et le colon joyeux prend des photos avec son téléphone pour les montrer aux enfants quand il rentrera chez lui”. (Haaretz, 4 novembre 2015).

Il faut espérer enfin que l’Union Européenne revoit les accords extrêmement privilégiés et généreux accordés aux chercheurs et à l’Université israélienne, véritable fer de lance de l’occupation illégale et de l’oppression imposée sur les Palestiniens comme le soulignent les universitaires britanniques.

*Membre de la Royal Society de Londres fondée en 1660, équivalent par exemple de l’Académie des Sciences en France, fondée elle, six ans plus tard en 1666.

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Agriculture, paysannerie et monde rural en Algérie à l’épreuve des politiques libérales (1990- 2015)

Séminaire « Mais que veut donc le peuple ? … »

(Séance du 28 Octobre 2015).

Agriculture, paysannerie et monde rural en Algérie à l’épreuve des politiques libérales (1990- 2015)

Omar Bessaoud

Dans le cadre du

Séminaire de Master, Doctorat et Recherches UFR TES, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis 2015-2016

 « Mais que veut donc le peuple ? » : Les dynamiques et inégalités socioéconomiques et spatiales dans leurs rapports aux soulèvements au Maghreb & Moyen-Orient

Séminaire ouvert au public, entrée libre.

Le séminaire aura lieu deux fois par mois le mercredi de 15h à 18h à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis (bâtiment D, salle D 008, rez-de-chaussée ; station de Métro « Saint Denis-Université », terminus de la ligne 13).

Résumé :

L’adoption par le gouvernement algérien du plan d’ajustement structurel en avril 1994 consacre un tournant dans la politique de libéralisation économique qui avait déjà adoptée dès le milieu des années 1980.

La paysannerie et le monde rural qui avaient bénéficié de quelques faveurs du gouvernement, et notamment d’une réforme agraire ayant eu pour effet de redistribuer terres et moyens d’existence à la paysannerie et au monde rural, sont les principales victimes de la crise de l’endettement et des mesures libérales accompagnant la mise en œuvre des réformes économiques (années 1986-1994). La chute des recettes extérieures issues des hydrocarbures, explicative de la crise budgétaire conduit les autorités à asseoir de nouvelles alliances sociales défavorables à la paysannerie et au monde rural : les défaillances liées à cette politique seront partiellement surmontées par l’intervention de la Banque mondiale et son paquet de mesures de lutte contre la pauvreté. Il est vrai par ailleurs que l’Algérie vivra dans les années 1990 une décennie de violence extrême ayant eu pour conséquence un exode des populations rurales sans précédent dans les zones affectées par le terrorisme.

La fin des années 1990 est marquée par des évènements politiques (accord avec les islamistes et « réconciliation nationale ») et économiques (remontée des cours du pétrole) autorisant la définition d’un programme de développement agricole (Plan National de Développement Agricole) complété par des mesures de politique rurale. Les investissements publics consentis dans le renforcement des équipements collectifs (sante, écoles…), l’habitat rural et les infrastructures (routes, alimentation en eau et en énergie) associés à une politique de soutien à la consommation alimentaire (soutien du pain, du lait, des huiles alimentaires…) favoriseront une stabilité sociale dans les zones rurales. Les mesures redistributives mises en œuvre par l’Etat restaient étroitement liées à la rente pétrolière et gazière. L’économie de rente profitera dans le même temps à des groupes sociaux issus des centres urbains (classe de commerçants, de hauts fonctionnaires, de capitalistes du secteur privé occupant la sphère des services ou de l’industrie), nouveaux acteurs, alliés du régime et occupant des positions de monopole dans l’économie formelle et informelle… Ces nouveaux acteurs disputeront aux paysans et aux ruraux les programmes agricoles et ruraux financées sur budget de l’Etat ainsi que des concessions de terres publiques.

La contrainte budgétaire qui se manifeste aujourd’hui avec une chute de plus de 60% des recettes extérieures pose aujourd’hui les limites de ces politiques économiques et des compromis sociaux réalisés. Celles-ci masquaient de fortes inégalités dans la répartition des richesses nationales, dans l’accès aux biens de consommation, aux emplois…

Notre intervention passera en revue la situation dans l’agriculture algérienne, les acteurs en présence dans ce secteur et les politiques publiques mises en œuvre au cours des trois dernières décennies. Elle évoquera la nature de la ruralité algérienne et de ses transformations récentes sous l’effet des interventions publiques et privées…Elle s’interrogera au-delà de l’hypothèse de la fragilité de ce modèle fondé sur la rente pétrolière, sur la viabilité sociale et politique du modèle de croissance économique adopté en Algérie.

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60 ans de politiques agricoles en Tunisie : origines et dynamiques des processus de dépossession des petites paysanneries tunisiennes.

Séminaire « Mais que veut donc le peuple ? … »

(Séance du 14 Octobre 2015).

60 ans de politiques agricoles en Tunisie : origines et dynamiques des processus de dépossession des petites paysanneries tunisiennes.

Habib Ayeb

Dans le cadre du

Séminaire de Master, Doctorat et Recherches UFR TES, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis 2015-2016

 « Mais que veut donc le peuple ? » : Les dynamiques et inégalités socioéconomiques et spatiales dans leurs rapports aux soulèvements au Maghreb & Moyen-Orient

Séminaire ouvert au public, entrée libre.

Le séminaire aura lieu deux fois par mois le mercredi de 15h à 18h à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis (bâtiment D, salle D 008, rez-de-chaussée ; station de Métro « Saint Denis-Université », terminus de la ligne 13).

Résumé :

Depuis son indépendance, la Tunisie a expérimenté une succession de réformes et de contre-réformes agraires, toutes basées sur la volonté politique de « moderniser » le secteur agricole considéré comme archaïque et constituant une contrainte au développement économique global. Ainsi, les politiques agricoles se sont basées sur quatre choix centraux :

  • La consolidation et le renforcement du modèle colonial, dit moderne ;
  • La marginalisation volontariste et programmée de la petite paysannerie et de l’agriculture vivrière… ;
  • La consolidation du rôle de « l’expert » agricole, considéré comme le « facteur » principal du développement souhaité ;
  • Le développement d’une agriculture intensive, mécanisée et orientée vers l’export, et basée sur les « avantages comparatifs ».

En 1964, le président Bourguiba dessinait le cadre du développement agricole en déclarant lors d’un discours à Tozeur (sud-ouest tunisien) que « pour tirer de la terre ce qu’elle peut donner, il est nécessaire de mettre à profit les techniques modernes… l’exemple des anciens colons français est là pour nous édifier » …

Ben Salah, qui a conçu et dirigé la plus brutale et massive dépossession que la paysannerie tunisienne ait connue lors de l’expérience de collectivisation (l’expérience socialiste des années 1960), parlait de la nécessité de réformer les « structures mentales » du paysan tunisien : « … pourquoi l’agriculture ne serait-elle pas comme n’importe quelle autre activité industrielle ? Pourquoi voulez-vous que lorsqu’il s’agit de terre on cultive chez l’individu l’amour et la passion de la propriété, pourquoi pas des actions, des parts sociales, dans cette activité ; et il en retirerait le produit aussi bien, et il vivrait normalement ? … Pensez aux lois successorales, aux intrigues, aux profiteurs, qui ont fait que la propriété est devenue d’autant plus morcelée que la passion de l’appropriation est plus aiguisée. Pourquoi ? Parce qu’il y a un vide dans l’individu (sic), et ce vide est comblé par l’attachement à la propriété foncière ; nous avons vu des gens qui étaient hystériquement attachés à un olivier, possédé par dix personnes. C’est inouï, c’est du folklore. Veut-on bâtir une civilisation sur le folklore ? ». (interview 1974).

Dans la pratique, l’expérience « socialiste » a été guidée par trois choix : 1) nationalisation des terres « coloniales » et des terres de « mains mortes » (habouss), 2) privatisation des terres tribales « collectives » (dépossession collective) et 3) collectivisation forcée des terres des paysans (dépossession individuelle). Mise en échec pour la résistance des petits comme des grands propriétaires, la collectivisation a été suivie par une politique libérale dont le point d’orgue a été le programme d’ajustement structurel agricole (PASA) adopté au milieu des années 1980.

Aujourd’hui, l’agriculture paysanne est de plus en plus marginalisée et la dépendance alimentaire renforcée. Tout ceci explique, en grande partie, l’implication active des paysans et de la population rurale dans la « révolution » tunisienne.

Ma communication tentera d’explorer l’ensemble de ces politiques agricoles pour en faire apparaître les éléments constitutifs des processus de dépossession et de marginalisation de la paysannerie et de consolidation de la dépendance alimentaire.

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Touche pas à mon trou-du-cul

Touche pas à mon trou-du-cul

La semaine dernière, un jeune étudiant tunisien a été arrêté, jugé et condamné à une année de prison ferme à cause de son homosexualité avérée ou supposée mais « vérifiée » par un médecin. Certes le fait même que quelqu’un subisse une telle condamnation pour ses choix sexuels est une injustice et une atteinte intolérable à la liberté individuelle du jeune en question qui se croyait certainement couvert par une constitution qui reconnaît, en théorie, toutes les libertés individuelles. Aussi choquant, le fait qu’un médecin en exercice ait accepté de brader son code d’honneur pour aller fouiller dans le trou-du-cul de quelqu’un sans son consentement pour vérifier « scientifiquement » si ses pratiques sexuelles obéissent ou non à l’ordre moral dominant. Ce médecin, s’est ainsi rendu coupable d’un viol. Cela pose de nombreux problèmes et donc de nombreuses questions. Parmi les plus générales ou globales celle-ci : Quelle est la vraie fonction d’un(e) scientifique (en l’occurrence un médecin) dans une société donnée ? La seconde question, aussi importante que la première, est la suivante : à qui appartient mon trou-du-cul ?

Eloignez les mineur(e)s, les puritain(e)s et les âmes sensibles.

Ceux et celle qui n’ont -heureusement- jamais subi une pénétration non consentie par une verge non désirée, une bouteille, un bâton ou même un doigt…, ne peuvent pas comprendre et sentir (au propre et au figuré) l’importance et la sensibilité physique et symbolique de leur trou-du-cul. Pourtant c’est dans ce trou bien caché par la nature que des sociétés entières semblent avoir placé le « trésor » inestimable de leur « honneur » et de leur fierté individuelle et collective.

Nous sommes donc toutes et tous sensés garder précieusement dans nos trous-du-cul, non seulement notre fierté personnelle mais aussi la fierté et l’honneur de nos proches, de nos familles, de nos tribus, de nos classes sociales et… de nos nations. Toute cette « charge » sans qu’on ait demandé le consentement et l’accord de personne. On naît donc avec un trou-du-cul rempli de tant de normes morales, religieuses et symboliques avec l’obligation « naturelle » d’en prendre soin plus que tout autre trésor physique ou symbolique que la nature ait pu nous offrir ou nous imposer. Et nous sommes aussi naturellement responsables et comptables de toute « présentation » voulue ou subie de ce trésor qui se produirait en dehors des règles strictes définies de manière définitive et immuable.

Ainsi la « vie » de mon propre trou-du-cul ne s’arrête pas à ma propre vie et encore moins à mes propres choix moraux, religieux, sociétaux ou sexuels. Elle concerne, semble-t-il, tout le monde de mon entourage immédiat à la large société. Elle semble même concerner l’Etat et ceux/celles qui nous gouvernent. Diable… Penser que la société entière place le sens même de son existence dans les trous-du-cul de ses membres, il y a de quoi perdre le sens des choses. Pourtant ni le cerveau, ni le cœur, ni les yeux… ne se nichent dans ce petit coin intime de notre organisme. Il faut donc croire que rien ne vaut un trou-du-cul. Même pas la vie… Et Dieu sait combien de personnes (surtout des femmes mais aussi des hommes) ont perdu la vie parce qu’ils/elles n’ont pas su ou pu protéger ce trésor commun. Le fait même qu’un flic, un juge, un médecin ou toute autre personne puisse venir fouiller dans ce que j’ai de plus caché, cela prouve que si je suis bien dépositaire de mon trou-du-cul, je n’en suis pas propriétaire pour autant.

Vu de cet « angle » (sans jeux de mots), on pourrait penser que la société, réelle propriétaire, empêcherait tout empiètement et tout viol de ce qui nous appartient sans nous appartenir vraiment. Pourtant, le viol se pratique à chaque instant et partout et est souvent « célébré » comme une véritable conquête digne des plus courageux des guerriers. Laissons de côté le viol par mariages forcés, arrangés… toujours pour protéger l’honneur ou la possession des uns et/ou des autres. C’est tellement fréquent et récurrent que c’est devenu une norme imposée et souvent incontournable. Regardez autour de vous et vous verrez que vous n’avez pas besoin de chercher chez les voisins pour trouver des exemples flagrants.

Mais en dehors, des mariages non désirés et non choisis, notre vie est remplie d’autres exemples –oserai-je dire- encore plus choquants. Celui qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est celui de la jeune fille « surprise » par la police, il y a deux ou trois ans (désolé pour la date, mais est-ce très important ?) avec son compagnon du moment ou de toujours (quelle importance ?), dans un moment d’intimité amoureuse, et qui a subi les pires agressions sexuelles par ceux-là même qui étaient sensés assurer sa sécurité et sa liberté. Tout le monde se souvient de cet événement et de ses suites : la fille violée, le compagnon sauvagement agressé et les deux emmenés au poste de police où ils se sont trouvés accusés d’atteintes au bonne mœurs… Tout le monde se rappelle aussi que d’agressée et de violée, la fille est passée au statut d’accusée, jugée et condamnée. Après le viol physique par les flics, le viol symbolique par la justice. Il a fallu des mois et des mois de résistances, d’acharnement et de difficile « mobilisation » de quelques rares personnes pour que la justice face marche arrière et change les accusations et les condamnations. Qu’attend-t-on d’une société qui condamne une jeune fille qui a subi une pénétration forcée, un viol ? « Après tout, elle a bien mérité d’être violée puisqu’elle s’est donnée la liberté de s’isoler avec un homme (quelle horreur !) sans autorisation préalable de l’Etat ou de la mosquée ».

Rappelez vous aussi que cette même société a vu le ciel s’effondrer et la terre s’ouvrir sous ses pieds quand la jeune Amina a osé, à tort ou à raison, défier les bornes et les règles morales en montrant ses seins nus sur une photo publiée sur les réseaux sociaux. Elle pensait juste que ses seins lui appartenaient tout comme la fille violée pensait que son corps lui appartenait.

Résumons, le trou-du-cul de cette fille -ou de n’importe quelle autre personne- n’est pas laissé à sa propre volonté mais à celle des gardiens de la morale et des normes. Ce que moi-même je ne peux pas choisir et décider pour mon propre trou-du-cul, d’autres –puissants, dominants et/ou détenteurs de pouvoirs- peuvent le faire pour moi. Tiens, ça me fait justement penser au jeune étudiant et au médecin que j’évoquais tout au début. On reproche au premier d’être un homosexuel et on invite un homme (pardon un médecin, qui continue à exercer sans être inquiété par personne) à venir pratiquer une observation active (oui oui, le viol peut se faire par le simple regard et parfois un regard peut être plus pénétrant qu’autre chose). Lequel des deux, mériterait la sanction ? Le médecin « violeur » ou le jeune homme accusé d’homosexualité ?

Un autre exemple me revient de très loin. Enfant, j’ai passé des années dans les internats réservés aux enfants des familles pauvres (ettadhamon elijtima3i) pour suivre ma scolarité au lycée. Dans ces internats, on dormait dans des dortoirs qui pouvaient compter jusqu’à 60 lits, voire davantage encore. Evidemment aucune intimité et aucune « protection » pour les plus jeunes (il faut préciser que pendant ces années, il pouvait y avoir des écarts d’âges considérables qui pouvait aller jusqu’à dix ans entre les plus jeunes et les plus vieux). Je me rappelle un jeune élève qui était dans ma classe et dans mon dortoir et qui avait le malheur d’être, comment dire ?, blanc de peau avec des cheveux qui virent vers le blond et des yeux clairs. Le « pire » pour ce jeune garçon, qui devait avoir autour d’une douzaine d’années environ, est qu’il avait sa part féminine assez développée (il y a du féminin chez les hommes et du masculin chez les femmes ; une simple question d’hormones). Ainsi, il nourrissait tous les fantasmes autour de lui. Sa galère allait durer des mois et s’aggraver à fur et à mesure. Le premier viol devenait de plus en plus fréquent et régulier. Les premiers violeurs alertaient les autres vautours… je vous laisse imaginer l’horreur que ce jeune a du endurer. Pire encore, quand l’information est arrivée aux oreilles des surveillants (je devrais parler de tortionnaires), payés pour protéger les enfants que nous étions, ces derniers se sont joints à la meute des violeurs. C’était le prix à payer pour que « l’affaire » ne remonte pas aux supérieurs, ce qui aurait conduit à l’exclusion définitive de l’internat et probablement de l’école aussi, et à la famille dont on peut imaginer la réaction face au déshonneur causé par son propre rejeton.

Donc, pour protéger l’honneur de la famille, le trou-du-cul de ce petit garçon qui n’avait rien demandé à personne devait être accessible aux dominants et seuls décideurs devant l’éternel… Je ne sais pas ce que ce garçon victime de l’ordre moral imposé aux plus faibles mais transgressé par les plus puissants est devenu. Mais j’imagine assez le traumatisme et l’ampleur des dégâts mentaux et peut être physiques qu’il a du subir. Il serait aujourd’hui chez les dawa3ech, je ne serais certainement pas le premier à lui jeter la première pierre… Par contre, je sais que certains de ses agresseurs sont devenus des hommes « honorables », mariés et pères … Deux ou trois, parmi eux, ont même connu une certaine « célébrité » régionale, voire nationale. Si je ne donne pas leurs noms, c’est uniquement par souci de ne pas accabler leurs enfants et assombrir leur vie et leur histoire (des enfants, évidemment).

Ce qui s’est passé la semaine dernière, au-delà de la douleur et la souffrance de la victime –ce qui mérite plus que notre solidarité- n’est pas un simple incident qui ne concernerait que le jeune étudiant, le médecin et les juges. Ça concerne chacune et chacun d’entre nous parce que personne ne peut se croire à l’abri d’un tel viol et d’un tel enchaînement. Mon trou-du-cul n’est pas plus à l’abri que celui du jeune étudiant. Certes les femmes connaissent cette violence beaucoup plus que les hommes. Mais tout le monde est objet potentiel de la double peine : le viol et la condamnation par la société, voire par la justice et l’Etat. Si tu as subi un viol, c’est que tu l’as cherché et tu mérites donc ta sanction. En subissant le viol tu trahis la confiance de la société qui t’a chargé de protéger son honneur placé dans ton propre trou-du-cul. Entre les deux, ton honneur, ta fierté, ton choix et ta liberté n’ont aucune valeur et aucune importance. Entre les violeurs et les violé(e)s, la société a choisi les premiers.

Dans une société qui appelle le violeur « rajel » (un vrai mec), la violée 9a7ba (pute) et le violé miboun (pédé), il n’existe ni morale respectable, ni honneur défendable, ni justice juste.

Si un jour l’opportunité m’est donnée de rencontrer le médecin qui a vendu son âme pour commettre un viol sous le regard consentant des représentants de l’ordre et de la justice, je vous promets que je lui cracherais sur la gueule.

Mon trou-du-cul m’appartient. Personne n’est autorisé(e) à y placer son honneur ni l’honneur de la société. Surtout n’y touchez pas.

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Accessing Water in Africa – L’accès à l’eau en Afrique : International Conference – Paris, 4-5-6 Juillet/July 2016

Presentation / Présentation

Accessing Water in Africa: 

emerging paradigms between risks, resiliences and new solidarities

International Conference

Paris 4-5-6 July 2016

Nearly 40 years after the United Nations Conference on Water in Mar del Plata in 1977, and 20 years after the International Conference on Water and Environment in Dublin in 1992, the “global water management model” has been thoroughly debated. Its three pillars (the Integrated Water Resources Management-IWRM, public-private partnerships and the commodification of water resources) have all shown their limits when applied to African countries where the hydrosocial configurations are very different from those of the northern countries in which they were conceived.

The widely discussed assessment of the implementation of the Millennium Development Goals in Africa suggests that a global “alternative » model does not yet exist that might meet the challenges of the management of water on the continent. Yet recent research explores the emergence of new paradigms of water management, sometimes based on old or emerging forms of solidarity, which seem more suited to local hydro-social configurations.

The objective of this conference is to study these new forms of « water policies » and to consider the extent to which they might provide alternative solutions to current problems around water distribution and access.

These questions are most often studied in a sectoral manner; for example, research focuses on linkages with agriculture or climate change, on specific applications in urban or rural areas, or aspects such as the environment or infrastructure. Instead we have chosen to adopt transversal approaches, focusing on four themes that cut across both theoretical issues and specific African realities.

Water in Africa PDF

For further informations, please check this the official site of the conference:

L’accès à l’eau en Afrique : vers de nouveaux paradigmes ?

Vulnérabilité, exclusion, résiliences et nouvelles solidarités

Conférence Internationale   

Paris, 4-5-6 Juillet 2016

Près de 40 ans après la conférence sur l’eau des Nations Unies de Mar del Plata en 1977, et plus de 20 ans après la conférence internationale sur l’eau et l’environnement de Dublin de 1992, ce qui avait été présenté comme « le modèle mondial de gestion de l’eau » a montré ses limites. Ses trois piliers (la gestion intégrée des ressources en eau – GIRE, les partenariats public-privé et la marchandisation de la ressource en eau) ont tous montré leurs insuffisances lorsqu’ils ont été appliqués dans des territoires où les configurations hydro-sociales étaient très différentes de celles des pays du nord où ils avaient été pensés.

A l’heure du bilan pour le moins contrasté des Objectifs du Millénaire MDG sur l’eau en Afrique, il n’existe plus aujourd’hui de modèle global « de remplacement » pour répondre aux défis liés à l’accès à l’eau sur le continent. Des recherches récentes montrent au contraire l’émergence de nouvelles conditions diversifiées d’accès à la ressource, qui reposent parfois sur des formes de solidarités anciennes ou émergentes, et qui intègrent les configurations hydro-sociales locales.

L’objectif de cette conférence est d’explorer, à partir de situations concrètes fondées sur des données empiriques récentes, ces formes nouvelles d’organisation, et de voir dans quelle mesure elles pourraient apporter des solutions alternatives aux nombreux problèmes actuels liés à l’accès inégal à l’eau.

Il s’agirait ici d’interroger les directives liées aux différentes politiques nationales et au cadre international au sein duquel elles sont conçues d’une part, et les processus d’appropriation et de gestion de l’eau par les acteurs locaux d’autre part. Alors que ces questions sont le plus souvent étudiées de façon sectorielle, nous souhaitons ici privilégier des approches transversales à travers quatre thèmes, qui recoupent à la fois des questions théoriques et qui répondent à des problématiques spécifiques posées par la gestion de l’eau sur le continent.

Cette conférence s’appuie sur deux réseaux de recherche déjà très bien structurés dans la COMUE Paris-Lumière, le réseauP8 et le réseauP10 dont sont responsables respectivement B. Casciarri et D. Blanchon.

Eau en Afrique PDF

Pour plus d’informations, visitez le site officiel de la conférence :

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Des Femmes qui survivent et font vivre leurs familles : les commerçantes informelles du quartier de Zrig (Gabès-Tunisie)

Des Femmes qui survivent et font vivre leurs familles : les commerçantes informelles du quartier de Zrig (Gabès-Tunisie)

Maha Abdelhamide

Doctorante, Géographe et activiste


Je me propose d’exposer ici la question de l’économie informelle dans le quartier de Zrig, situé au sud-est de la ville de Gabès et dont les femmes sont les actrices.

Il s’agit de mettre en avant la contribution des femmes dans l’économie des familles en difficultés, à partir d’entretiens effectués avec quelque unes d’entre elles dans le quartier informel de Zrig[1]. Ces femmes sont en lutte permanente. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde elles se battent pour survivre et faire vivre les enfants et les familles dont elles ont la charge. Elles ont beau passer inaperçues et occuper le bas de l’échelle sociale, le large sourire, profond et sincère, si caractéristique de ces femmes, qu’elles arborent inconsciemment sur leurs visages, marqués par la dureté de leur vie, force le respect et l’admiration collective. Un sourire de satisfaction peut-être, de défis ou encore d’ironie. Elles se moquent probablement d’un destin qui leur a réservé une vie loin d’être aisée, qui leur a imposé une situation précaire. Elles se moquent de l’Etat qui parle au nom du Peuple, car ce sont elles, le Peuple.

« Je ne veux plus regarder la télévision… que des mensonges. Ils continuent de dire qu’ils vont aider ou trouver des solutions pour les pauvres que nous sommes. Mais nous n’avons encore rien vu. Donc nous avons décidé, depuis très longtemps d’ailleurs, de prendre notre mal en mains et de nous trouver des solutions nous-mêmes… Ça ne sert à rien d’attendre. Les assistantes sociales visitent les maisons sélectivement ». (sourire)

(Aïcha mariée et mère de 4 enfants, préparatrice du pain traditionnel (khobz ‘hammes), à proximité du quartier de Zrig, Avril 2013.)

A Zrig, la plupart des femmes avec qui je me suis entretenue, n’ont pas fait d’études avancées et ne sont pas diplômées. Elles n’ont donc pas les qualifications nécessaires pour accéder au marché du travail[2]. Elles restent néanmoins actives dans le quartier.

Pour exposer clairement le sujet, j’ai tenté de répondre aux questions suivantes : Quelles activités économiques ces femmes assurent elles? Quelles sont les motivations qui dictent leurs choix? Quelle est la perception que ces femmes ont de leurs activités ? Peut-on dire que l’accès aux activités informelles est plus facile pour les femmes que pour les hommes ?

Pour les femmes il est relativement difficile d’entrer dans l’économie informelle « classique » d’une manière générale (contrebande, vente à la sauvette…), mais il est beaucoup plus facile pour elles de réussir dans certains types d’informel. C’est ce que je désigne sous le terme d’« informel féminin », à savoir de petites activités commerciales. Par exemple : la préparation du pain traditionnel ( khobz‘hammés , m’lawi ), de petits sandwiches, ou encore des khobza m’tabga[3]. Tous ces mets remportent un franc succès auprès des enfants et des jeunes du quartier, toujours enclins à honorer les spécialités gastronomiques locales pour calmer les petites faims passagères, tout comme auprès des familles modestes du quartier qui y trouvent une opportunité de se faire plaisir à moindre frais. Ainsi en témoigne Rabi’a. Cette femme au foyer est mère de deux enfants. Elle habite à Zrig, où son mari, Sallami, est ouvrier dans la zone industrielle. « Aller dans un restaurant coûte les yeux de la tête, alors, parfois le soir, je ne cuisine pas et on achète des sandwiches m’lawi pour toute la famille » (Rabi’a, février 2013).

Il faut dire que les activités de ces femmes s’adaptent parfaitement à la demande des habitants du quartier, qui constituent la principale – voire la seule – clientèle.

Comme partout dans le monde, le quartier de Zrig compte aussi des activités réservées aux femmes : préparation des gâteaux, du pain traditionnel, du « ‘homs keskess »[4] (spécialité de la ville de Gabès).

Entretien avec Khadija marié à un ouvrier retraité, mère de 4 enfants, février 2013 :

  • Vous préparez quoi?
  • Des pois chiches, du pain traditionnel (répond l’une des dames habitant quartier de Zrig)
  • Où achetez-vous les ingrédients (farine, sel, huile, levure, pois chiche) pour préparer tout ça?
  • Chez l’épicier du coin et parfois chez un grossiste à Jara (centre ville), quand je trouve un bienfaiteur (weld ‘hlal) pour me le ramener jusqu’à ici (20 mn. en voiture).
  • Et vous payez les impôts sur cette activité ?
  • Impôt ? non !!! je ne gagne que dalle !! pour que je puisse payer les impôts ! Ce que je gagne suffit à peine pour racheter ce qu’il faut pour continuer le travail et aider un peu pour les besoins de la famille. (nous sommes interrompus par un client venant s’acheter deux pains traditionnels (khobz hammass) à 400 millimes le pain).
  • 400 millimes ! c’est plus cher que le pain de boulangerie dit « khobz el ‘hakem » .
  • Oui, c’est normal, car on achète les ingrédients trop chers. Nous ne sommes pas subventionnées par l’Etat, contrairement aux boulangers qui, eux, sont subventionnés et qui achètent la farine moins cher que nous.
  • Ça vous arrive de gagner plus ? 
  • Oui, durant les périodes scolaires et pendant le mois du Ramadan, car je produis plus aussi.
  • Vous avez un compte bancaire ?
  • J’ai un carnet d’épargne à la poste.
  • Pourquoi la poste et pas une banque ?
  • La banque c’est pour les riches et les fortunés ou encore pour les salariés. Pour nous la poste est plus simple et plus accessible. On peut mettre l’argent quand on veut et on peut le retirer quand on veut.
  • A la banque aussi vous pouvez faire pareil. Non ?
  • (Un rire en continuant de ranger ses pains et en les couvrant avec des serviettes). Bnayyet ‘ammi (pour dire « ma cousine !»), la banque fait peur, c’est pour les gens aisés pas pour nous.
  • Qui, vous?
  • Nous ! les pauvres que nous sommes, bien que je sache qu’il y a des gens comme moi ou un peu plus aisés que moi qui possèdent des comptes courants à la banque mais moi, non ! (Rire « ellik haf, slemm » (celui qui a peur, qu’il reste toujours en paix).
  • Mais à la banque vous pouvez demander un prêt ?
  • « Lé bnayyet ‘ammi, manad’hamech, (« non ma cousine je n’oserai jamais »), en plus c’est presque impossible que la banque accepte de m’accorder un prêt. Je n’ai pas beaucoup de ressources pour rembourser un prêt. Et encore, la banque demande souvent une garantie et moi je n’ai aucune garantie. Je n’ai que la bénédiction du bon dieu (elle rit).

Elle se tait un moment tout en changeant ses pains dans le plat à cuire (‘hammas) puis continue : « J’aurais aimé avoir un prêt pour pouvoir achever les travaux de construction de ma maison, mais ou trouverai-je une banque qui me l’accordera ? (…)

  • Les ingrédients vous coûtent-ils si cher ?
  • Oui pour nous ça reste toujours cher et les prix ne cessent d’augmenter, chose qui nous dérange beaucoup. Surtout après la révolution. Parfois j’achète un sac de 50 kilos de farine à mon voisin épicier que je paye quand je vends le pain.
  • Et il accepte d’être payé après que vous vendiez votre pain ?
  • Oui ! sans problème. Ca fonctionne comme ça dans le coin ! c’est une question de confiance entre nous. Parfois même, je dépose mon pain à vendre dans son épicerie. il les vend et il me donne l’argent en fin de journée.
  • Souhaitez-vous agrandir votre commerce ?
  • Achkhass (« j’espère !) avoir une boutique où je vais pouvoir faire du pain traditionnel davantage que pour notre quartier et pour le vendre dans d’autres quartiers et élargir mon réseau de clientèle au-delà de Zrig.

Le formel et l’informel se croisent et s’entre-aident. Cette dame donne à vendre son pain, produit d’une activité informelle, à son voisin épicier qui, lui, travaille avec une patente légale. Heureusement, aucune loi n’interdit aux épiciers de vendre les produits « artisanaux » de ces femmes.

Pendant le mois de Ramadan, les produits, principalement gastronomiques, préparés par ces femmes, se multiplient et deviennent aussi plus nombreux dans les épiceries de quartiers : feuilles de briks, pains traditionnels, pois chiches cuits à la vapeur…

Quelques femmes se contentent de pratiquer ces activités uniquement à l’occasion du mois de Ramadan, pour aider aux dépenses de la fête de l’a’îd, vers la fin de mois saint.

Les activités informelles touchent surtout la pâtisserie, les préparations de pain, de pois chiches, la vente de vêtement et celle, au détail, de divers produits courants…

Ces femmes exercent toutes ces activités « au noir », sans aucune couverture sociale. Mais, pour elles, ces activités sont tout à fait légitimes. Elles disent : « ‘âdi ! » (« c’est normal »). Face au chômage et aux difficultés économiques, c’est la seule façon pour elles de s’en sortir, surtout vu que l’État est incapable de les aider ou de leur trouver une solution

Les petites activités économiques informelles présentent une source importante pour la survie d’une multitude de familles dans le quartier de Zrig. L’expansion de ces activités informelles, dans ce quartier, est intimement liée à l’évolution de l’urbanisation informelle. Ce sont des activités dont la production est destinée aux habitants de ce quartier.

D’autres femmes ont choisi le secteur du commerce. Elles achètent leurs produits dans les villes de proximité. Le tissu de Ksar Hlal à 270 km de Gabès, ou du grand marché de Moknine à moins de 259 km de Gabès (Ksar Hlal et Moknine sont deux villes du Sahel). Moknine abrite le Souk dit « Terrferr » une expression dialectale tunisienne qui désigne la pauvreté extrême. Les marchandises y proviennent majoritairement de Chine. C’est un grand marché de vente en gros où les commerçants informels se procurent leurs stocks : des robes pour les femmes, des vêtements pour les jeunes filles qui préparent leur trousseau de mariage, des draps, des couvertures, des articles de décorations pour les maisons. Des produits lowcost sont également achetés à Ben Guerdane. Bien qu’ayant un tout « petit capital », ces femmes réussissent cependant à établir des « relations commerciales » avec leurs fournisseurs. En effet, elles finissent par avoir trois ou quatre points d’approvisionnement[5], un petit réseau fonctionnant sur la base de la confiance. Elles peuvent partir avec leurs marchandises même si elles n’ont pas payé la totalité de la somme due. Cette stratégie permettant d’accéder aux ressources économiques informelles suppose un minimum d’organisation : pour les déplacements, les femmes qui s’approvisionnent à Ben Guerdane ont le choix entre prendre le bus, sous forme d’une « sortie organisée », appelée rihla (cette rihla-sortie est entièrement féminine ; le seul homme est le conducteur du bus), et se déplacer individuellement en louage (neuf personnes, chauffeur compris). Dans ce cas, les femmes se mettent d’accord, à l’avance, avec le chauffeur qui les conduit le matin de bonne heure et les ramène chez elles le soir. Les cas de covoiturage sont les plus rares.

Les femmes commerçantes nouent leurs réseaux commerciaux avec une clientèle majoritairement féminine. Elles exposent leurs produits chez elles en premier temps, mais elles se déplacent sans le moindre problème avec leurs marchandises placées dans un grand sac, « made in China » lui aussi. Elles se rendent chez des voisines qui peuvent être intéressées et qui n’hésitent pas à s’acheter quelques articles qu’elles payent par tranches sur plusieurs mois.

Au lendemain de la révolution et avec l’absence d’autorité dans plusieurs espaces publics, les pratiques informelles se sont accentuées.

Elles étalent leurs marchandises sur des cordes étendues dans leurs vérandas, sur les fenêtres ou sur la façade de leurs maisons.

Nombreuses sont les femmes commerçantes à Zrig qui utilisent leurs espaces d’habitation à des fins commerciales. Elles y fabriquent et vendent leurs produits. Sacrifier un espace dans leurs propres maisons pour travailler et mieux survivre, n’est parfois pas un choix mais une obligation. Ces femmes n’ont pas les moyens pour louer un atelier ou une petite boutique pour leurs productions ou leurs marchandises. « J’aurais bien aimé avoir un espace à l’extérieur dans le quartier, d’abord pour séparer le lieu de travail de la maison et puis pour que l’atelier soit plus visible et que le travail grandisse et soit plus rentable, mais on n’a pas les moyens… » (Mejda et Sarah , préparatrices de gâteaux, mars 2012, octobre 2014)

Pour commercialiser leurs produits et leurs marchandises l’information passe de bouche à oreille. Les voisins informent les autres. Il y a des femmes qui affichent sur une pancarte écrite à la main, généralement en rouge ou en autre couleur attirante : « Ici on vend tel produit.. »

Ces femmes se retrouvent alors impliquées dans le secteur du commerce informel pour un seul objectif : survivre et faire vivre. « L’informel est alors apparu comme un ensemble dynamique, peut-être le mieux à même d’assurer le plus grand nombre de créations d’emplois » (COQUERY-VIDROVITCH, 1991.P10)[6] ; dans le même sens HOERNER[7] montre dans son ouvrage « Le tiers monde entre la survie et l’informel » que l’informel relève de la logique de la paupérisation.

Ces femmes qui ont désespéré des institutions étatiques, ont compris qu’elles font partie des catégories invisibles, qui vivent dans la marge de la société et que leur présence dans les medias est utilisée uniquement pour les campagnes électorales « ils parlent de nous quand il y a des élections. » (Mariem, jeune femme non mariée, février 2013). Elles se sont prises en charge, elles mêmes, et ont crée des petits projets, peut-être sans avenir.

Tout l’honneur est dû à ces femmes « battantes », qui représentent la majorité des femmes tunisiennes…

[1] Zrig, du nom de l’ancienne oasis de Zrig, situé à la sortie sud de Gabès vers la ville de Médenine, est particulièrement touché par un processus d’urbanisation informelle. L’oasis, anciennement irriguée par une source naturelle dite « ‘aïn Zrig » a subi une transformation de l’espace agricole en espace urbain depuis les années 1970 et son urbanisation a commencé à être visible, puis à s’intensifier pendant les années 1980. Il y a des nouveaux venus qui s’installent dans cet espace nouvellement bâti, alors que d’anciens paysans ou d’anciens propriétaires des oasis ont quitté Zrig pour investir dans les steppes ou la région de Limaoua, située dans le sud de la ville de Gabès. D’autres ont changé de domaine d’activité et se sont reconvertis surtout dans le commerce et le commerce parallèle.

[2] « Même les femmes diplômées souffrent du chômage», disait Hamdia, commerçante informelle.

[3] Pâtes traditionnelles farcies

[4] Le ‘homs keskess, littéralement pois-chiche cuit au bain-marie, est servi avec de l’huile d’olive, du cumin et de la harissa. Le thon étant onéreux, constitue un ingrédient peu répandu mais apprécié.

[5] Ces femmes n’ont ni patente, ni facture, ni registres, ni chéquier, elles règlent leurs achats en espèce.

[6] Coquery-Vidrovitch (C), Tiers-monde : l’informel en question ? , L’Harmattan, Paris 1991.

[7] HOERNER (J.M), Le tiers monde entre la survie et l’informel, l’Harmattan, Paris 1996. 

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Appel pour une réunion préparatoire début 2016 pour le Forum Tunisien pour la Souveraineté Alimentaire

Processus de lancement de la préparation collective du Forum pour la Souveraineté Alimentaire.


Appel pour une réunion préparatoire début 2016

Après de nombreuses discussions avec des personnes et organisations intéressées par l’organisation du Forum pour la souveraineté alimentaire, je propose d’avancer en procédant par étapes afin d’assurer le meilleur succès possible du Forum et des ses nécessaires phases intermédiaires.

Je suggère aux personnes et aux organisations disposées à mener ce travail collectif de préparation de se réunir au début de l’année 2016 (janvier ou février) afin de mettre en place une coordination collective et définir la démarche à suivre et les indispensables activités intermédiaires.

En attendant, l’Observatoire Tunisien de l’Economie a accepté d’assurer la coordination de cette toute première étape qui consistera à organiser la réunion de début 2016 (merci infiniment). Les personnes et les organisations non gouvernementales disposées à nous rejoindre et à participer activement à la préparation et à la réunion proposée, sont amicalement invitées à nous contacter à l’adresse électronique suivante :

Lire le premier texte d’appel ci-dessous

Voici un premier texte destiné à la discussion et au débat. L’objectif est d’arriver à un texte collectif, comme première étape dans la préparation du Forum pour lequel j’ai proposé la première semaine de septembre 2016. N’hésitez pas à commenter, suggérer des modifications et surtout diffuser le plus largement possible autour de vous. Merci d’avance.

Forum Tunisien pour la Souveraineté Alimentaire

Premier texte

Habib Ayeb

La Tunisie traverse une des périodes parmi les plus complexes, les plus dangereuses et les plus prometteuses de son histoire « moderne ». Après janvier 2011 et la chute de la dictature de Ben Ali, le pays est entré dans une phase de turbulence sociale, économique et politique porteuse à la fois d’énormes espérances et de sérieux risques. Mais cette phase post-dictature est surtout une opportunité unique et exceptionnelle pour que des débats de sociétés s’ouvrent partout dans le pays et donnent la parole à l’ensemble des citoyens et des citoyennes pour faire apparaître et mettre en exergue les attentes, espoirs, revendications et visions de la population qui permettraient de faire le bilan des différentes politiques suivies depuis l’accès du pays à son indépendance politique et de dessiner le contour des politiques à adopter et à suivre pour le futur. La souveraineté alimentaire est incontestablement l’une des questions qui mériterait des débats urgents et approfondis.

La souveraineté alimentaire me semble fondamentale parce qu’elle au cœur même de ce qui fait la société et le pays. Si la formule n’était pas trop galvaudée et souvent utilisée à mauvais escient, je dirais que la souveraineté alimentaire est la mère des problèmes ou des questions (omm el ischakalyyat). Elle l’est, indiscutablement, parce qu’elle concerne à la fois le présent et le futur. Elle l’est parce qu’elle touche « au ventre » chaque citoyen et chaque citoyenne. Elle l’est parce qu’elle conditionne notre souveraineté politique. Elle l’est parce qu’elle est en amont du droit aux ressources, de l’environnement, de la biodiversité, de la justice, de l’égalité et de notre responsabilité collective et individuelle face à la société actuelle, aux générations futures et à l’avenir de la planète et de l’humanité dans son ensemble. Comme le dit si bien le poète Salah Abdessabour (1931-1981) « Il n’y point d’avenir dans un pays, où la femme est obligée se déshabiller pour manger » (traduction libre de l’arabe). Combien de femmes et d’hommes se « déshabillent », encore aujourd’hui en Tunisie, pour « manger » ? Comment sera notre avenir ? Quel « patrimoine » laisserons-nous aux générations futures ? La réponse à ces questions est urgente. Elle ne peut venir ni des experts ni des décideurs. La réponse doit être citoyenne et libre de toutes pressions, influences, contingences ou manipulations.

Via Campesina[1] définie la souveraineté alimentaire de la manière suivante : La souveraineté alimentaire désigne le DROIT des populations, de leurs Etats ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis à vis des pays tiers. Toujours d’après Via Campesina ; La souveraineté alimentaire inclut:

  • La priorité donnée à la production agricole locale pour nourrir la population, l’accès des paysan(ne)s et des sans-terre à la terre, à l’eau, aux semences, au crédit. D’où la nécessité de réformes agraires, de la lutte contre les OGM (organismes génétiquement modifiés) pour le libre accès aux semences, et de garder l’eau comme un bien public à répartir durablement.
  • Le droit des paysan(e)s à produire des aliments et le droit des consommateurs à pouvoir décider ce qu’ils veulent consommer et qui et comment le produit.
  • Le droit des Etats à se protéger des importations agricoles et alimentaires à trop bas prix,
  • Des prix agricoles liés aux coûts de production : c’est possible à condition que les Etats ou Unions aient le droit de taxer les importations à trop bas prix, s’engagent pour une production paysanne durable et maîtrisent la production sur le marché intérieur pour éviter des excédents structurels.
  • La participation des populations aux choix de politique agricole.
  • La reconnaissance des droits des paysannes, qui jouent un rôle majeur dans la production agricole et l’alimentation[2].

Où en est la Tunisie de la souveraineté alimentaire ? Il n’est évidemment pas interdit de discuter des détails de la définition élaborée par Via Campesina. Mais il n’en reste pas moins évident que le pays reste très largement dépendant de l’extérieur pour se nourrir. Le taux de dépendance alimentaire, 60 ans après l’indépendance politique, se situe à plus de 50 % (58 % pour les céréales). Il faut, par ailleurs, souligner deux évidences. La première est que la Tunisie est particulièrement riche en ressources naturelles (eaux -quoi qu’on en dise- sols, biodiversité, phosphate…) et humaines (expertise et savoir-faire paysans d’une exceptionnelle diversité) « suffisantes » pour assurer une totale souveraineté alimentaire (à ne pas confondre avec « autosuffisance alimentaire »). La seconde évidence, un paradoxe significatif, est le fait que la Tunisie se situe, à la fois, parmi les plus grands importateurs alimentaires et les plus grands exportateurs agricoles (alimentaires –souvent des primeurs- et non alimentaires). Loin de constituer la preuve d’un équilibre, même fragile, de la balance entre les importations et productions agricoles, ce dernier point indique une double dépendance vis-à-vis de l’étranger (Etats et marchés mondiaux). Une dépendance pour importer à des prix imposés et sur lesquels la Tunisie ne dispose d’aucun moyen d’action, et une dépendance pour exporter à des prix que la Tunisie ne peut nullement imposer (barrières douanières des pays importateurs et « règles » du marché alimentaire mondial). Ainsi ce qui peut sembler à l’échelle macro comme un équilibre commercial (entre imports et exports), n’est en réalité qu’une déformation « optique » des « réalités » sectorielles, locales, et nationales, voire mondiales.

Derrière cette situation de dépendance alimentaire, il existe des réalités agricoles et alimentaires diverses que l’on pourrait résumer par cette image d’inégalités et d’injustices : Pendant que quelques dizaines, ou peut être centaines, de personnes constituent des fortunes, parfois colossales, en investissant dans l’agriculture intensive et extractive orientée vers l’export, il y a presque un demi millions de paysans/nes que leurs terres ne suffisent plus à nourrir. Si l’on compte les membres de chaque famille paysanne, cette situation de dépendance alimentaire touche entre un million et demi et deux millions de personnes soit environ 20 % de la population totale.

Une paysannerie qui ne se nourrit plus de sa terre et se voit obligée de trouver d’autres sources de revenus, est le signe le plus significatif de l’échec des politiques agricoles et alimentaires suivies et, plus grave encore, de l’injustice et de l’inégalité face à l’accès aux ressources.

Deux ou trois chiffres à retenir : Les paysans disposant de moins de 5 hectares constituent 54% du nombre totale des producteurs et se partagent 11% de la surface agricole totale. En même temps, celles disposant de plus de 50 hectares ne sont que 3 % du nombre totale des agriculteurs mais exploitent 34% de la terre agricole totale. Si l’on prend en considération le fait que celui qui dispose de 20 hectares de bonnes terres irrigués, fait déjà partie de ce qu’on appelle les investisseurs, la proportion des terres agricoles dont disposent les « grands producteurs » est encore plus importante. A eux seuls, ces chiffres montrent l’ampleur des inégalités face à l’accès à la terre et à l’eau et expliquent, au moins en partie, la gravité de la dépendance alimentaire locale et nationale.

Par conséquent, les problèmes de l’agriculture et de la production alimentaire en Tunisie, comme dans beaucoup de pays du sud ne proviennent pas d’un manque d’agriculture intensive et productiviste moderne. La dépendance alimentaire est d’abord produite par la dépossession des paysans de leurs ressources agricoles (l’eau, la terre, la biodiversité…) au profit d’une minorité d’investisseurs qui développent une agriculture extrêmement productiviste et orientée vers l’export dans le seul objectif d’accumuler davantage de richesses personnelles. C’est ce David Harvey appelle les processus d’accumulation par dépossession.

L’Objectif principal du Forum « Tunisien pour la Souveraineté Alimentaire » que je propose est de réfléchir ensemble sur le bilan des politiques agricoles actuelles et de proposer une nouvelle orientation vers une réelle souveraineté alimentaire qui remet le paysan et l’agriculture familiale et vivrière au cœur de nos politiques agricoles et alimentaires. Quelles politiques ? Quels droits aux ressources ? Comment gérer nos ressources ? Comment protéger notre environnement ? Comment ne pas priver les générations futures des richesses naturelles ? Comment nourrir convenablement les 11 millions de personnes (davantage dans les années et décennies qui viennent) ?

Notre démarche ne peut en aucune manière s’inscrire dans les polémiques politiciennes qui dominent actuellement. Il s’agit de nous organiser pour une réelle souveraineté alimentaire locale et nationale et pour une justice sociale et environnementale.

[1] Via Campesina (la « voie paysanne » en espagnol) est un mouvement international qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, de travailleurs agricoles, de femmes rurales, de communautés indigènes d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique. Ce réseau a vu le jour en 1993.

[2] Texte de Via Campesina sur la souveraineté alimentaire qui a été distribué à Porto Alegre, durant le dernier forum social (2003). visité le 11/07/2015. Voir aussi la Declaration Du Forum Des ONG Adressée Au Sommet Mondial De L’alimentation – 13-17 Novembre 1996. Rome. Italie.


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Mais que veut donc le peuple ? Les dynamiques et inégalités socioéconomiques et spatiales dans leurs rapports aux soulèvements au Maghreb & Moyen-Orient

Séminaire de Master, Doctorat et Recherches

UFR TES, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis


« Mais que veut donc le peuple ? Les dynamiques et inégalités socioéconomiques et spatiales dans leurs rapports aux soulèvements au Maghreb & Moyen-Orient »


Séminaire Organisé par :

Habib Ayeb (Université Paris 8)

François Ireton (CNRS)

Vincent Battesti (CNRS)

Le séminaire aura lieu deux fois par mois le mercredi de 15h à 18h à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis (bâtiment D, salle D008, rez-de-chaussée ; station de Métro « Saint Denis-Université », terminus de la ligne 13).

Parmi les slogans, revendications et mots d’ordre qui ont fleuri durant les contestations et soulèvements qu’ont connus certains pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient durant les années 2011-2015 (à ne considérer que la période inaugurée par la chute de la dictature en Tunisie et en Égypte), nombre d’entre eux (le « pain », la justice sociale, la dignité) concernaient la structure sociale et ses inégalités en leurs différentes dimensions (rapports sociaux économiques de production et de répartition des revenus et des ressources, rapports sociaux de genre, accès aux biens et services publics en matière de santé, d’éducation et autres, etc.). Or ces aspects économiques et sociaux, à propos desquels des revendications, mobilisations et grèves sectorielles et épisodiques avaient souvent devancé le déclenchement des soulèvement de 2011, ont nettement moins retenu l’attention, dans les médias comme dans les travaux de sciences sociales, que les aspects proprement politiques — certes fondamentaux — des soulèvements (évolution des rapports de forces politiques) et des revendications (demande de démocratie, d’un État de droit, de respect des libertés individuelles et publiques et de démission des dirigeants).

Le séminaire « Les révolutions en Tunisie et en Égypte : et si on parlait d’autres choses… » (année académique 2014-2015 – douze séances et deux journées de clôture) s’est consacré à ces deux pays d’où est « parti » le processus révolutionnaire. L’idée avait été d’explorer les « causes » sociales et économiques qui étaient en partie à l’origine de ce processus et d’examiner comment celui-ci avait été vécu. La ressemblance étonnante du déroulement des évènements dans les deux pays, au moins jusqu’à la fin juin 2013, justifiait ce choix et offrait un « cadre » pour une démarche comparative visant à mettre en relief ce qui relève des réalités et des conditions locales et ce qui relève des dynamiques globales. Les riches et pertinentes contributions des intervenant(e)s ont, à chaque fois, provoqué des débats tout aussi enrichissants qui ont permis de mieux saisir certaines réalités locales et de discuter les analyses proposées.

Le bilan positif de cette première année du séminaire nous incite à le prolonger pour l’année académique qui vient (2015-2016), tout en l’élargissant spatialement à l’ensemble des pays de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient qui ont connu des processus similaires et, thématiquement, aux dynamiques des inégalités socio-économiques et spatiales. Ainsi, nous proposons d’élargir les analyses et le débat autour du thème suivant : « Dynamiques et inégalités socioéconomiques et spatiales et soulèvements au Maghreb et au Moyen-Orient ».

Lors des soulèvements récents (et même là où la contestation n’a pu s’exprimer ouvertement), les structures économiques et sociales ont été stigmatisées pour leur caractère inégalitaire, voire discriminatoire, et perçues et jugées explicitement comme injustes par les manifestants et des fractions importantes de « l’opinion publique » non directement mobilisée. Ce séminaire veut — en réaction à cette tendance à la focalisation sur les seuls aspects politiques, qui reflète en partie les priorités des acteurs prééminents des soulèvements — présenter, en une douzaine de séances de trois heures et deux journées finales, des descriptions fines et contextualisées et des analyses, explicitement fondées en théories, des dynamiques inégalitaires récentes (avant, pendant et après les soulèvements — quand il y en eut et sans préjuger de leur reprise éventuelle) de certains aspects précis de ces structures socioéconomiques et spatiales.

Dans l’analyse de l’évolution de ces structures, l’on tentera de démêler les différents facteurs, contraintes et processus à l’œuvre dans la production-reproduction des inégalités qui les caractérisent, parmi lesquels — bien évidemment mais pas exclusivement — le poids des politiques économiques et sociales menées par les régimes qui ont fait l’objet de contestations, exprimées en termes d’injustices sociales par les différents groupes sociaux parties prenantes des événements. Le politique n’est donc nullement évacué des préoccupations du séminaire, mais il ne sera pas considéré — comme il le fut souvent par les acteurs des événements — dans une relation simple de cause à effet, même s’il est largement intriqué avec l’ensemble des facteurs ayant déterminé les évolutions économiques et sociales inégalitaires récentes considérées.

L’accent sera donc mis dans ce séminaire sur les inégalités, leurs « croisements », leurs systèmes et leurs dynamiques, ceci dans les différents domaines de la vie sociale des pays arabes : inégalités (a) de ressources, de conditions, d’accès, de chances, de statut ou de « capabilités », (b) dans les domaines économiques (revenus, emploi, allocation spatiale des – et accès local aux – ressources…), dans ceux de la santé, de l’éducation, etc., (c) entres catégories socioprofessionnelles (CSP) bien sûr, mais aussi de genre, ethniques, et entre entités spatiales (différentes régions dans un même pays ou quartiers dans une même ville). On insistera sur les inégalités liées, formant « système », ainsi que sur les inégalités croisées qui rendent compte de l’existence de populations particulièrement défavorisées, marginalisées, voire stigmatisées (par exemple, en croisant genre, CSP, ethnie et région : les femmes ouvrières agricoles d’origines étrangères — minorités « visibles » ou « invisibles » — dans une région périphérique).

Si les inégalités de genre sont souvent évoquées s’agissant des pays arabes, une certaine vulgate – qui s’explique en partie par des problèmes techniques de mesure des inégalités de revenus – veut que les inégalités économiques, elles, y soient modérées (de « type asiatique », par contraste avec le « type latino-américain ») ; or des travaux récents, renouvelant la méthodologie de leur mesure, ont remis en question cette vulgate (ceux de Alvaredo et Piketty sur le Moyen Orient et l’Égypte en particulier, par exemple). Nous tenterons de faire le point sur ce débat et d’explorer la dynamique de ces inégalités durant les vingt-cinq dernières années, en restituant leur véritable ampleur. Les inégalités sociales devant la santé et l’éducation, quant à elles, sont globalement peu explorées dans les pays arabes, mais quelques travaux approfondis et novateurs ont été effectués dans ces domaines, concernant en particulier le Maroc, dont leurs auteurs rendront compte. Tout en se focalisant essentiellement sur les résultats empiriques de ces recherches sur les inégalités et leurs facteurs explicatifs, l’on ne négligera pas d’aborder, de manière le moins technique possible, les méthodes employées pour les mesurer et les théories qui forment le cadre de leur explication, de manière à montrer les difficultés concrètes (techniques, institutionnelles et politiques) qui concernent les recherches sur ces phénomènes cruciaux dans les pays arabes. Une séance sera consacrée à une description comparée des niveaux actuels et évolutions récentes des inégalités économiques, de santé et d’éducation dans les différents pays arabes, ceci sur la base de l’Indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI), mis au point récemment par le PNUD.

Par ailleurs, à côté de cette thématique majeure des inégalités, pour être en prise sur une actualité agitée tout en maintenant le nécessaire recul analytique, certaines autres séances du séminaire tenteront d’apporter des éclairages partiels sur les transformations brutales des structures socio-économiques et démographiques des pays arabes qui connaissent actuellement des conflits internes extrêmement violents, tels la Syrie, l’Irak, le Yémen et la Libye ; ceci bien que les conditions matérielles et politiques qui y règnent rendent difficiles la description et l’analyse de ces bouleversements structurels qui auront, quoiqu’il arrive, un impact durable sur l’avenir de ces pays.

Calendrier du premier semestre (5 séances)

Mercredi 14 Octobre 2015

 – Présentation générale du séminaire par les organisateurs

 – Habib Ayeb : 60 ans de politiques agricoles en Tunisie : origines et dynamiques des processus de dépossession des petites paysanneries tunisiennes.

(H. Ayeb est géographe, enseignant-chercheur au Département de géographie, Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis, Laboratoire Mosaïques, UMR LAVUE – ex-GECKO)

Mercredi 28 Octobre 2015

– Omar Bessaoud : Agriculture, paysannerie et monde rural en Algérie à l’épreuve des politiques libérales (1990- 2015).

(Omar BESSAOUD est économiste, administrateur scientifique et enseignant -chercheur au CIHEAM-IAM, Montpellier)

Mercredi 18 Novembre 2015

 – Virginie Collombier : Compétition, négociation et exclusion dans la Libye post-Qadhafi.

(Virginie Collombier est politologue, chercheuse au Centre Robert Schuman – Institut Universitaire Européen, Florence, et au Norwegian Peacebuilding Resource Center (NOREF), Oslo)

Mercredi 2 Décembre 2015

 – François Ireton : L’évolution des inégalités sociales (économiques, d’éducation et de santé) dans les pays arabes : sources, mesures, analyses des situations actuelles et des tendances récentes (1980-2012).

(François Ireton est socio-économiste, ingénieur d’étude (retraité) au CNRS)

Mercredi 16 Décembre 2015

 – Eric Verdeil : Luttes sociales au prisme d’une écologie politique urbaine. Le cas de l’énergie : Liban, Jordanie et Tunisie.

 (Eric Verdeil est géographe, spécialiste de géographie urbaine, chercheur au CNRS, UMR Environnement Ville Société (Lyon), et chargé d’enseignement à l’Institut des Sciences Politiques (Paris))


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Le Mur Sur La Frontière Tunisie-Libye Et Ses Dangers

Le mur et ses dangers…

Cela fait des décennies que le Sud Est de la Tunisie survivait grace aux échanges formelles et informelles avec la Libye voisine. Je suis originaire de ce Sud Est qui manque pratiquement de tout ce qui peut faire un embryon d’économie. Je suis originaire de ce Sud Est que seuls la frontière, l’administration et le drapeau semblent lier formellement au reste du pays. Dans cette région des marges et marginalisée, où la pluie est rare (rarement plus de 150mm par an) et où l’agriculture est extrêmement extensive (mais avec un savoir faire hydro-agricole particulièrement ingénieux), il n’existe ni infrastructures, ni industries, ni secteur touristique (à l’exception notable de Djerba), ni universités, ni une structure hospitalière respectable…
Dans ce Sud-Est, la population regarde davantage Tripoli que Tunis. Ne jugez pas tout de suite…
Le travail d’abord. Je suis incapable de vous dire combien de personnes de ma propre famille élargie travaillent, encore aujourd’hui, en permanence ou ponctuellement en Libye. Certains y sont installés. Et cette migration pendulaire ou permanente ne s’est pas arrêté après la chute de Keddafi et de Ben Ali. Combien de personnes au total ?, je n’en sais rien. Mais je peux confirmer deux choses importantes : 1) On parle davantage de dizaines de milliers que de centaines ou milliers de personnes. 2) L’essentiel des revenus de la population de cette région provient du travail en Libye.
Le reste vient du commerce. Le commerce formel est quantifiable et il doit y avoir des données fiables dans les services douaniers tunisiens. Mais le commerce informel (produit de la double combinaison du « capitalisme » et de la marginalisation spatiale, sociale et économique…), est fortement dominant : le pétrole, bien sûr, les devises (à tel point que Ben Guerdane a fortement mérité son surnom de World Trade Center), les pièces détachées, les pneus de toutes sortes, les « produits électro-ménager », et mieux encore les produits alimentaires produits ou fabriqués en Tunisie sont réimportés par les commerçants informels du marché libyens où ses mêmes produits sont vendus à des prix incomparablement plus bas que ceux pratiqués dans le marché formel tunisien… Je n’oublie pas les cigarettes, le tabac pour chicha, le thé, le sucre, le café…. tout ou presque vient de Libye.
Si le Sud est resté relativement calme depuis des années et des années, c’est parce que la perfusion « de Tripoli » compensait largement les « oublis de Tunis ». Je vous renvoie ici à l’excellente thèse de doctorat et aux nombreuses publications de mon ami Hamza Meddeb.
Il faut aussi souligner les liens familiaux étendus à travers les deux cotés de la frontière. Certains/nes ne connaissent pas cette dimension sociale fondamentale. Ca serait trop long à expliquer (mais il y a des livres et des articles qui en parlent en détail… lisez si vous en avez l’habitude). Sachez seulement que des milliers de réfugiés libyens (je parle des familles qui n’avaient pas les moyens de s’offrir des « refuges » plus « confortables » dans le nord) ont été tout simplement et naturellement accueillis dans leurs « familles » tunisiennes de la même région.
Bien sûr, bien sûr… il y a depuis 2011, un nouveau commerce informel d’armes de tous genres. Il ne m’a pas échappé que ce commerce d’armes est monstrueusement dangereux pour « notre » sécurité collective, à commencer par la sécurité de la population de ces régions des marges (à ce propos le même commerce d’armes se fait aussi à travers les frontières Algériennes : faut-il construire un mur sur cette frontière aussi ?)
Le mur, déjà en construction, le long de la frontière avec la Libye ne fera qu’aggraver la pauvreté et la marginalisation des populations du sud est, à un moment où l’économie « nationale » connait les difficultés que personne n’ignore et qui attend encore qu’un projet sérieux et ambitieux soit élaboré, dans la concertation, et appliqué en urgence. C’est même la première de nos urgences, et bien avant la lutte contre le terrorisme que nous alimentons par notre non-politique désastreuse.
Aggraver les conditions sociales, ne fera qu’alimenter davantage le terrorisme. Le mur, loin de pouvoir empêcher le commerce informel d’armes et le mouvement des « terroristes », ne fera qu’aggraver la situation sociale et économique des populations de la région. Une aggravation qui s’accompagnera par des ruptures sociales entre les tunisiens du sud est et leur « cousins » de l’ouest libyen (ces deux régions forment ce qu’on appelle la Djeffrara qui s’étend de Gabes à Tripoli sur une bande de plus de plusieurs dizaines de kilomètres entre la mer et le désert).
Le mur est non seulement une « honte » et une grave erreur tactique et stratégique. Le mur se révèlera certainement comme le meilleur outil qui renforce le terrorisme. Nous avons un grave incendie et nous nous apprêtons à en faire un volcan.
Mon opposition au mur, ne relève en aucune manière de ma position politique (opposition) envers le pouvoir actuel (gouvernement, parlement et présidence). La dangerosité de la situation sécuritaire m’interdit toute position « politicienne » ou idéologique. J’essaie juste d’exercer une fonction d’informateur et de déclencheur d’alertes…, une fonction citoyenne. Une obligation.
Tout le reste n’est que du kalam fadhi, comme diraient nos autres cousins égyptiens…

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Après l’attentat de Sousse, les questions qui s’imposent ou A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».


Après l’attentat de Sousse, les questions qui s’imposent ou A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ».

Sur une plage tunisienne, hier, des Personnes (hommes, femmes, enfants, étranger(e)s, tunisien(ne)s….) innocentes et « anonymes » profitaient paisiblement du soleil, de la mer et du sable. Elles ne pouvaient pas imaginer qu’elles allaient affronter l’horreur absolue qui en a fauché 38 (38, vous avez bien enregistré ?), sans compter les dizaines de blessé(e)s. Une horreur absolue que personne ne peut comprendre et encore moins justifier. Une horreur qui a fait de nous des « spectateurs et des spectatrices », involontaires, impuissant(e)s, paralysé(e)s, sans voix, d’une scène horrible, immonde, inhumaine,… et terriblement traumatisante et paralysante. Une horreur qui nous impose, au-delà de l’émotion légitime et nécessaire et des larmes qui soignent les cœurs blessés, de prendre la parole pour dire STOP, d’agir contre la fatalité, de nous poser l’incontournable question intime et collective : en quoi je suis et nous sommes responsables de ces actes meurtriers ? Cette question s’impose parce que derrière le porteur de l’arme de la mort, il y a moi, il y a toi, il y a nous toutes et tous. Cette question nous est vitale pour continuer à vivre. Cette question nous la devons aux victimes d’hier, d’avant hier, et d’avant avant hier et à leurs familles et proches.

Il ne sert à rien de se voiler la face. Il est improductif de nous accuser mutuellement. Il est stérile de continuer à assurer, contre toutes évidences, que le « terrorisme » n’est pas de chez nous et qu’il ne nous ressemble pas. Le terrorisme est un produit social, économique et politique. Le terrorisme est le reflet de notre société. Le terrorisme est le monstre que nous contribuons à produire jour après jour.

A la place de l’assassin d’hier, on aurait pu voir « mon » fils ou le « tien ». Qu’aurais-je fait ? Qu’aurais-je dit ? Que ce n’est pas « mon » fils ? Que je ne le connais pas ? Est-ce réaliste ? Est-ce imaginable ? L’assassin d’hier a un père et une mère. Il a des proches et des amis. Il a des camarades. Ca serait intolérable de les mettre à l’index. Ca serait l’injustice qui viendrait s’ajouter à leur tristesse.

L’assassin d’hier était notre fils. Il était notre ami. Il était notre camarade. Il était notre voisin. Il était notre étudiant après avoir été notre élève. Il était, peut être même, notre amoureux ou notre amant. Comment a-t-il pu commettre l’irréversible ? Qui a rempli sa tête de cette haine de l’autre ? Qui a chargé son cœur de tant de mépris de la vie ? Qui l’a chargé de ce crime immonde ? Pourquoi a-t-il accepté ?

Je ne suis ni un saint, ni un psychanalyste, ni un juge, ni un enquêteur, ni un procureur ni même un avocat. Je ne cherche pas les réponses matérielles à ces questions. Les deux seules questions qui m’importent aujourd’hui sont : Comment notre société a-t-elle réussi à produire un tel monstre ? Et comment l’empêcher de recommencer ?

Le 15 janvier 2011, personne ne pouvait imaginer de tels scénarios. Non, nous n’étions pas naïfs et nous n’ignorions pas ce qui se passait dans d’autres pays et régions du monde. Mais nous pensions toutes et tous, du moins nous en rêvions, que la fin de la dictature allait ouvrir une opportunité exceptionnelle pour reconstruire quelque chose de neuf. De plus libre. De plus juste. De plus équilibré. De plus égalitaire. Bref, quelque chose de plus enviable. Nos divergences portaient sur la manière de faire et non pas si on pouvait et devait faire quelque chose ou non. Nos divergences étaient réelles mais pas antinomiques. Nous avions une idée assez précise des obstacles, des difficultés, des contraintes, des portes et des murs fermés. Nous pensions que la Révolution rendait tout possible, comme par magie. Nous connaissions certains de nos démons. Mais nous pensions que la Révolution allait les isoler.

Mais qu’avons-nous fait de ce grand rêve ?

Nous nous sommes déchirés, invectivés, insultés, ignorés, marginalisés… Nous avons dilapidé nos espérances et nous rêves. Inutile d’évoquer les profiteurs et les rakkabas de toutes sortes qui ont tout fait pour protéger leurs privilèges et occuper les fauteuils laissés vacants par Ben Ali et ses amis. Parfois, nous les avons aidés dans leurs stratégies de vautours. Inutile d’insister sur leurs rôles dans l’avortement de la révolution. Ils/elles sont aujourd’hui des hauts responsables et parfois au sommet de l’Etat. Ils/elles sont des grands experts détenteurs du monopole des savoirs et des sciences. Ils/elles sont aujourd’hui des détenteurs de capitaux et accapareurs de ressources de plus en plus rares. Ils/elles occupent aujourd’hui des postes clés dans toutes les institutions politiques et administratives. Ils/elles se sont imposés leaders et chefs de partis politiques et d’autres organisations non identifiables.

Et « nous » alors ? Nous sommes aussi responsables parce que nous les avons laissés faire. Nous les avons souvent aidés, notamment lors des élections. Nous les avons même applaudis et parfois même enviés.

Nous avons oublié celles et ceux qui étaient à l’origine de la révolution. Les sans rien, les pauvres, les exclus, les marginalisés, les isolés, les habitants de l’intérieur. Nous avons ignoré les demandeurs d’emplois. Nous avons refusé d’écouter les paysans qui achètent leurs couscous dans les épiceries du coin, faute de pouvoir le produire eux même. Nous avons demandé, et parfois ordonné, aux grévistes et aux sit-in-eurs de rentrer chez eux pour ne pas nuire à l’économie. Nous nous sommes assis tranquillement sur les terrasses ombragées de l’avenue Bourguiba et refusé d’aller voir ce qui se passait dans le reste du pays : de Sayda Manoubia à redayef, du Kef à Dhiba, de Tabarka à Sidi Bouzid de Chaambi à Douz, de Demmer à Sejnane. Nous avons circonscris les larges libertés à nos libertés réduites. Nous avons laissé faire celles et ceux que nous avons aidé(e)s à prendre les commandes du pays. Sans suivis, sans questionnements, sans revendications de bilans, sans contrôle…

Mais nous avons surtout commis une faute impardonnable : celle d’avoir refusé les débats de fond sur les urgences de notre pays. Quel modèle social ? Quelles politiques économiques ? Quels modèles de développement ? Quels orientations sociétales et environnementales ? Quelle école ? Quelles urgences ? Des questions aussi fondamentales n’ont quasiment pas fait l’objet de débats apaisés et contradictoires. Elles sont pourtant trop importantes pour les laisser dans les mains des politiciens et des experts.

Des millions de tunisiens et de tunisiennes souffrent encore de la pauvreté et de la misère. Des millions manquent des moindres sécurités économiques et sociales quotidiennes. Des régions entières souffrent encore des manques d’infrastructures et de services de bases. Des milliers de villages manquent encore d’eau, de centres de soins, de moyens de transports, de services administratifs… Des milliers d’écoles isolées ne disposent même pas d’un robinet d’eau propre et de toilettes dignes d’une existence humaine. Des milliers de classes surchargées dans des locaux à peine différents d’un poulailler. Des dizaines d’hôpitaux qui mériteraient l’appellation de « dernier poste avant le cimetière ». Des hôpitaux où une femme qui crie un peu trop fort lors d’un accouchement, peut être « accidentellement » tuée par des infirmières qui ne supportaient pas ses cris (ça c’est produit à l’hôpital de Medenine, il y a à peine quelques mois).

En anti-bourguibiste convaincu, je reconnais à Bourguiba ce grand projet de l’enseignement de qualité pour toutes et pour tous. C’est grâce à ce grand projet que je suis là où je suis aujourd’hui. Je suis le produit de cette école bourguibienne éclairée et « positive » à la quelle je n’étais objectivement pas programmé. Pour rien au monde, je ne l’échangerais contre nos écoles d’aujourd’hui, sélectives, négatives, inégalitaires, vides de projets, humiliantes et marginalisantes.

Les écoles d’aujourd’hui sont celles de Ben Ali et de ses alliés familiaux et financiers. Mais nous n’avons pas exigé de nos gouvernants actuels de les changer radicalement pour proposer une école inclusive, égalitaire, positive et porteuse d’un projet « d’élévation » des cerveaux, des cœurs et des esprits. Face au vide nous avons laissé des « monstres » obscurs s’infiltrer dans la dernière des nos salles de cours et dans les couloirs de nos universités. Nous n’avons pas défendu le savoir contre l’ignorance. Nous n’avons pas défendu les libertés contre les « normes ». Nous n’avons pas défendu l’ouverture des esprits contre l’aveuglement. Nous n’avons pas défendu le sens commun contre les rivalités et les égoïsmes. Nous avons applaudi des beaux discours au lieu d’exiger des visions et des projets d’avenir. Nous avons accepté que l’école de la nouvelle Tunisie soit la copie de celle de Ben Ali. L’assassin d’hier était étudiant de l’université tunisienne, comme des milliers d’autres.

J’aurai tant aimé qu’il ait été arrêté vivant pour qu’il nous parle de son école et de son université, de ses camarades et de ses profs… Pour qu’il nous explique pourquoi certains de nos établissements éducatifs « livrent » aussi des « diplômes » de l’horreur.

En Tunisie post-Ben Ali, on assiste passivement à la dépossession progressive des petits et moyens paysans de leurs ressources de base, comme l’eau et la terre agricole, par quelques vautours qui réalisent des profits considérables sans se soucier de la sécurité alimentaire des millions de familles de paysans et de la souveraineté alimentaire de l’ensemble du pays qui continue à importer environ la moitié de ses besoins alimentaires. S’il est vrai que nous ne connaissons pas de grandes famines, la malnutrition est dangereusement répandue dans tout le pays et la destruction continue de nos ressources et de notre environnement est visible à l’œil nu. Mais nous refusons de voir ces réalités sociales, environnementales, économiques et politiques. Nos experts et nos politiques enregistrent échec après échec et nous continuons à leur dire amen.

Ce ne sont là que deux exemples parmi les dizaines d’autres que je pourrai développer mais que personne n’ignore.

Dans la Tunisie de la révolution une loi dite « anti-terroriste » est actuellement en discussion au parlement et sera malheureusement adoptée dans les prochains jours. Elle portera essentiellement sur la limitation de nos libertés au prétexte de la lutte contre le terrorisme. Beaucoup de celles et ceux qui avaient participé à la grande manifestation du 14 janvier 2014 l’applaudissent déjà. Pourquoi ? Parce que nous avons accepté le principe liberticide et antirévolutionnaire de la « sécurité contre la liberté ». C’est de toute évidence, l’ultime abandon de l’un de nos plus précieux rêves du 14 et du 15 janvier 2011. Pourtant, plusieurs pays ont déjà fait l’expérience de ces solutions « sécuritaires ». Le plus proche de nous, et pas seulement géographiquement, c’est l’Egypte. Quand le maréchal Sissi a organisé son coup d’Etat et pris le pouvoir en mettant fin à un processus « démocratique », il a été, à tort ou à raison, applaudi par des milliers, voire des millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes. Sissi fêtera dans quelques jours le deuxième anniversaire de son coup d’Etat et le premier anniversaire de son arrivée à la présidence. Entre temps il a appliqué un programme ultra-sécuritaire sans failles. Mais l’échec est plus que palpable : libertés individuelles et collectives limitées, crise sociale et économique d’un niveau jamais atteint depuis des dizaines d’années, … et situation sécuritaire des plus dangereuses avec des attentas quasiment quotidiens partout dans le pays et pas uniquement dans le Sinaï… Mais nous refusons d’apprendre des expériences des autres. Nous avons mille fois tort. Non seulement cette loi limitera nos libertés. Mais elle ne garantira en aucune manière notre sécurité.

Depuis hier, on nous annonce de nouvelles mesures sécuritaires dans un élan vertigineux de retour vers les années noires de Ben Ali. J’aurais aimé que le meurtre d’hier provoque un sursaut officiel et populaire pour débattre ensemble des solutions sociales et économiques pour lutter collectivement contre le terrorisme en tarissant les nappes de colères qui l’irriguent.

Pardonnez-moi ces quelques lignes qui pourraient blesser quelques uns/unes de mes ami(e)s. Mais ces lignes sont l’expression de ma colère, de mes déceptions et de mes souhaits. Prenez-les comme un cri d’impuissance ou un appel à reconnaître nos fautes pour les corriger et les dépasser. Le terrorisme sortira toujours vainqueur de toutes les forces de sécurité. Regardez ses « victoires » horribles en Irak, en Syrie, en Libye et même dans les pays dits « développés » et « démocratiques ». Mais le terrorisme ne pourra jamais vaincre la détermination et la volonté de 10 millions de personnes. Toute l’histoire de l’humanité prouve ces deux évidences.

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Gabès : « La petite Tchernobyl de Tunisie » revendique son droit de vivre

Par Zoé Vernin**

A peine entrée en ville la première fois, « je n’ai pas seulement senti la pollution, je l’ai goutée », pour reprendre les mots d’une femme de Gabès que je rencontrerais bien plus tard. Le lendemain, quand je me suis retrouvée devant le Groupe chimique tunisien, sans doute toutes ces sentences lues et entendues se sont bousculées en même temps.  Je n’ai pas trouvé beaucoup de mots pour exprimer mon désarroi aux militants qui m’accompagnaient. Je suis restée un moment, décontenancée, à regarder un monstre aux tentacules fumantes, déverser ses boues noires dans la mer, à une centaine de mètres des premières habitations.

Les sinistres dilemmes que ces injustices environnementales mettent en lumière ou engendrent à Gabès ont des explications, bien que compréhensibles, difficilement acceptables.

Les témoignages et les actes de résistance sont néanmoins porteurs d’une partie de la vérité et de la solution. Aujourd’hui beaucoup se soulèvent contre la destruction d’un patrimoine écologique inestimable et nourricier et contre la dégradation de la santé des populations à qui on n’accorde ni le droit de savoir ni les moyens de se soigner.

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** Zoé Vernin :

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